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Le Sud sous pression: comment les villages vivent la guerre des nerfs

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Un front qui déborde la ligne du Litani

À quelques kilomètres de la frontière, les villages du Sud vivent au rythme des salves d’artillerie, des raids aériens et du ronronnement continu des drones. Dans une page consacrée au front sud, un quotidien libanais décrit un « bombardement israélien continu » qui ne se limite plus à quelques vergers proches de la “Blue Line”, mais touche désormais des zones considérées jusque-là comme un arrière-front, au-delà du Litani. 

Les tirs d’artillerie ont visé, de nuit, les abords de Mayss al-Jabal. Des raids aériens ont frappé la région d’Alma al-Shaab, tandis que les drones survolent « tous les villages » et jettent la peur dans le cœur des habitants, en particulier des femmes et des enfants qui se savent à la merci d’une frappe déclenchée à tout moment. 

Dans cette même description, le front n’apparaît plus comme une ligne fixe, mais comme un espace mouvant où « la vie est détruite dans les villages et villes du Sud ». Le texte évoque explicitement la crainte que ce bombardement quasi-quotidien ne se transforme en « occupation » de fait, tant la pression militaire et la destruction des infrastructures poussent les habitants au départ ou les contraignent à vivre dans des conditions qui rendent la vie normale presque impossible. 

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Un autre article insiste sur la violence ciblée des frappes de drones. Il raconte comment ces appareils tirent leurs missiles sur des voitures ou des motos, tuant les personnes qui s’y trouvent, puis les autorités israéliennes affirment qu’il s’agit de membres de la résistance. Le texte souligne que dans bien des cas, il s’agit de civils qui circulent sur des routes locales, parfois sur de simples deux-roues, et pose une question brutale : « Jusqu’à quand ce massacre sans frein ? » 

Mayss al-Jabal, Alma al-Shaab et les villages sous les drones

Dans ce paysage, des noms de localités reviennent en boucle: Mayss al-Jabal, Alma al-Shaab, Bint Jbeil, Tir Felsay, ainsi que plusieurs villages du caza de Nabatiyeh et de Sour. Mayss al-Jabal est mentionnée comme exemple d’une bourgade dont les environs ont été pris pour cible par l’artillerie, la nuit, avant que les raids ne se déplacent vers d’autres points plus à l’ouest. 

Dans la zone d’Alma al-Shaab, l’aviation israélienne a mené des raids en affirmant avoir visé un « dépôt de munitions » et des « infrastructures souterraines » appartenant à la résistance, prétendument situés à proximité de secteurs résidentiels. Le commandement militaire israélien a présenté ces attaques comme la preuve que la résistance installe ses capacités « près des civils » et transforme la population en « boucliers humains ». 

Sur les réseaux sociaux, un porte-parole militaire israélien a diffusé une image montrant un bassin de piscine derrière lequel apparaissent des silhouettes de missiles, en affirmant que la résistance se cache derrière la façade de la vie civile. Il a accompagné cette image d’une formule ironique sur l’apparence « innocente » des lieux en surface et la présence présumée de roquettes « quelque part, Dieu sait où, prêtes à exploser au visage des civils ». 

Cette rhétorique contraste avec les scènes décrites par les journaux libanais au lendemain des frappes: maisons éventrées ou fissurées, champs brûlés, routes coupées, blessés transportés vers les hôpitaux de Nabatiyeh ou de Tyr, parfois sans que les habitants comprennent la logique tactique qui a conduit à viser tel verger, telle intersection, telle maison isolée en bord de route. 

Tir Felsay: un café inspecté, puis détruit

Parmi ces scènes, le cas d’un café au bord de la route à Tir Felsay, dans la région de Nabatiyeh, illustre la manière dont la guerre combine pression militaire et usage controversé des mécanismes de surveillance. Le propriétaire de ce petit établissement raconte qu’il a vu arriver à trois reprises, en une semaine, des patrouilles de l’armée libanaise. 

Ces patrouilles ne se sont pas déplacées par hasard. Elles intervenaient à la suite d’une plainte déposée par Israël dans le cadre de la commission dite du « mécanisme », affirmant que ce café abritait des armes et des roquettes de la résistance. La procédure prévoit que, lorsqu’une telle plainte est transmise, l’armée libanaise vérifie sur place, inspecte les lieux, interroge les occupants et consigne ses observations dans un rapport documenté. 

Selon le récit du propriétaire, les soldats ont fouillé l’établissement à plusieurs reprises, examiné chaque pièce, vérifié les alentours et pris des clichés. À l’issue de cette inspection, l’armée a constaté l’absence de toute arme, noté que le café n’abritait ni dépôt ni matériel militaire, et conclu que l’allégation israélienne était infondée. 

Le rapport interne établi par les militaires, accompagné de photos, a accrédité cette conclusion: l’établissement était vide de toute arme, il fonctionnait comme un simple lieu de détente pour les habitants, un point de passage pour les automobilistes et les familles en sortie. 

Quelques jours plus tard, le même café a été visé par une frappe aérienne israélienne. Le propriétaire raconte que le bâtiment a été en grande partie détruit, ses installations réduites à un amas de gravats. S’il n’y a pas eu, ce jour-là, un grand nombre de morts sur place, la frappe a suffi à anéantir son outil de travail et à transformer ce lieu de sociabilité locale en ruine noircie. 

Le journal qui rapporte l’épisode y voit l’illustration d’un schéma préoccupant: la voie de la plainte dans le cadre du mécanisme ne débouche pas sur une désescalade, mais peut servir de prétexte ou de préparation à des frappes ultérieures, y compris lorsque l’armée libanaise a confirmé noir sur blanc l’absence d’armes sur le site inspecté. 

La séquence plainte–inspection–bombardement

Le cas de Tir Felsay met en lumière une séquence qui se répète, sous des formes variées, dans plusieurs localités du Sud. Du côté israélien, la communication part souvent d’une affirmation: telle maison isolée, telle exploitation agricole, tel local commercial serait utilisé pour stocker des armes ou des équipements. Ces affirmations sont relayées vers la commission du mécanisme, qui les transmet au côté libanais. 

L’armée libanaise se retrouve alors en première ligne. Elle doit se rendre sur place, parfois à plusieurs reprises, dans une situation de sécurité incertaine, en uniforme, à bord de véhicules clairement identifiables. Elle interroge les propriétaires, inspecte les bâtiments, visite les étages, les toits, les arrière-salles et les abords, puis rédige un rapport qui est versé au dossier du mécanisme. Le cas de Tir Felsay montre que ces inspections peuvent être multiples, étalées sur plusieurs jours, pour s’assurer qu’aucun élément ne soit négligé. 

En théorie, ce processus vise à vérifier une allégation et, si elle s’avère fausse, à refermer le dossier, en empêchant qu’un site civil ne soit frappé au nom d’une suspicion infondée. Dans la pratique, la frappe qui a visé le café de Tir Felsay après la confirmation de son caractère strictement civil remet en cause cette logique. Le rapport de l’armée n’a pas empêché la destruction de l’établissement; il n’a pas non plus été utilisé, en amont, pour dissuader toute frappe. 

Aux yeux des habitants, la séquence se lit différemment. La plainte signifie qu’un lieu précis a été désigné comme suspect, identifié sur des cartes, surveillé par des drones. Les visites de l’armée libanaise, même lorsqu’elles se déroulent dans le calme, confirment que le site fait l’objet d’une attention particulière. La frappe ultérieure, enfin, leur donne le sentiment que toute cette procédure n’avait pas pour objectif de protéger, mais de localiser et de préparer une cible. 

Guerre des récits et accusation de « boucliers humains »

En parallèle de ces opérations sur le terrain, un second front se joue dans les médias et sur les réseaux sociaux. Des analyses publiées dans la presse arabe décrivent un schéma de communication rodé: d’abord, les médias et responsables israéliens insistent sur l’idée que la résistance ne respecterait pas les termes du cessez-le-feu, qu’elle chercherait à reconstruire clandestinement ses capacités militaires, à se réarmer et à se réorganiser dans les villages du Sud. 

Dans un deuxième temps, le discours met en avant l’incapacité ou l’absence de volonté de l’État et de l’armée libanaise à contrôler la situation, à faire appliquer l’accord ou à empêcher la reconstruction de ces capacités. La responsabilité est alors rejetée sur le gouvernement, accusé de laisser le terrain à la résistance. 

Enfin, selon cette analyse, le récit évolue vers un message simple: une telle situation n’est pas acceptable, l’ennemi explique qu’il doit agir, que le recours à la force est inévitable. Les frappes sont alors présentées comme des réponses ciblées à des violations, des opérations chirurgicales visant des dépôts ou des infrastructures, même lorsque les dégâts constatés sur le terrain touchent des cafés, des maisons, des exploitations agricoles ou des routes fréquentées par des civils. 

Cette narration s’accompagne d’images et de schémas: missiles ensilés derrière une piscine, infrastructures souterraines prétendument cachées sous des bâtiments résidentiels, cartes censées montrer que des sites militaires seraient implantés au cœur de quartiers habités. La population locale, elle, voit surtout les conséquences concrètes des frappes: bâtiments détruits, rues bloquées, lignes électriques coupées, enfants traumatisés par les explosions nocturnes. 

Vivre sous les drones: peur, fatigue et déplacement

Le bombardement récurrent a un effet cumulatif sur le tissu social. Un autre article évoque le nombre de personnes déplacées dans la région de Khan Younès à Gaza, mais les mécanismes décrits – campements de tentes, attente d’une dépression météorologique qui menace des centaines de milliers de personnes – trouvent un écho dans ce que vivent les habitants des localités du Sud libanais. 

Dans les villages, certains habitants ont quitté leurs maisons après les premières frappes, pour aller se réfugier chez des proches plus au nord ou dans des quartiers jugés moins exposés. D’autres ont choisi de rester, mais en modifiant radicalement leur mode de vie: couchés plus tôt, regroupés dans les pièces les plus éloignées des façades, évitant les déplacements de nuit, renonçant à certaines activités sociales comme les soirées au café de Tir Felsay avant sa destruction. 

La présence quasi permanente des drones joue un rôle clé dans cette transformation. Le bruit des appareils, souvent inaudible à l’oreille nue mais perceptible par intermittence, rappelle en permanence le risque d’une frappe. Les habitants savent que ces engins peuvent, en quelques secondes, tirer un missile sur une moto, une voiture ou un groupe de personnes. Le texte qui décrit les drones ciblant des véhicules ou des civils sur deux-roues, puis les autorités affirmant qu’il s’agissait de membres de la résistance, résume cette peur: chacun peut être perçu comme un suspect potentiel. 

Dans ce contexte, la vie quotidienne devient une succession de calculs: quel itinéraire choisir pour se rendre au travail? Faut-il laisser les enfants se rendre seuls à l’école ou les accompagner? Est-il plus sûr de rester à la maison ou de partir chez des proches, en sachant que la maison peut être détruite en leur absence? Ces questions ne trouvent pas de réponse stable, car le front se déplace, les zones frappées varient, et la logique militaire n’est pas toujours décodable pour les habitants. 

L’État pris entre appel à la protection et limites du terrain

Face à cette réalité, le pouvoir politique se trouve interpellé. Un communiqué d’un bloc parlementaire met en avant l’idée que « la première des priorités nationales » devrait être que l’État assume pleinement sa responsabilité de protéger ses citoyens contre une agression qui ne respecte pas les engagements pris dans le cadre du cessez-le-feu. 

Dans une réunion avec la commission chargée de superviser l’application de l’accord de cessation des hostilités, le chef de l’État a demandé d’étudier les moyens de « stopper l’agression » et de ramener une forme de calme sur la frontière. Il a souligné que ce qui empêche l’armée de compléter son déploiement au sud du Litani jusqu’à la ligne internationale, ce sont précisément la poursuite de l’occupation de certaines parcelles et les actes hostiles qui se répètent, en violation de l’accord annoncé fin novembre 2024. 

Au cours d’entretiens avec une responsable française, le même chef de l’État a défendu l’institution militaire en déclarant que celle-ci applique « avec précision » les instructions qui lui sont données, rejetant comme « calomnies » les accusations israéliennes de manquement ou de laxisme. Il a insisté sur le fait que l’armée coopère avec la force internationale déployée au Sud et assume ses tâches de contrôle de la zone, dans la limite des contraintes imposées par la situation militaire. 

Le cas du café de Tir Felsay met cependant en lumière une contradiction douloureuse. D’un côté, l’État montre, à travers l’action de l’armée, qu’il prend au sérieux les plaintes transmises par l’intermédiaire du mécanisme, qu’il vérifie les sites, qu’il documente son travail, qu’il tente de respecter les engagements internationaux. De l’autre, la frappe qui détruit un lieu que l’armée a officiellement « blanchi » réduit l’effet protecteur attendu du mécanisme et renvoie une image d’impuissance: les procédures suivies avec rigueur n’empêchent pas la destruction d’un commerce civil. 

La confiance fragile entre armée et habitants

Sur le terrain, les conséquences se lisent aussi dans la relation entre l’armée et les habitants du Sud. Dans de nombreux villages, l’institution militaire conserve une image d’acteur protecteur, souvent le seul représentant visible de l’État dans une zone soumise aux frappes et aux survols. Les habitants lui ouvrent leurs portes, lui montrent leurs maisons, leurs commerces, leurs champs, acceptent les inspections et les questions, espérant que cette coopération les protégera de nouvelles accusations de militarisation de leurs localités. 

Lorsque des sites inspectés et blanchis sont ensuite bombardés, cette confiance vacille. Les propriétaires peuvent légitimement demander aux patrouilles qui reviennent sur place pour constater les dégâts: « À quoi ont servi vos inspections ? Quel est le sens des rapports, des photos, des formulaires, si l’issue reste la même : la destruction ? » Ces questions n’ont pas de réponse facile, car l’armée ne contrôle ni la décision de frapper ni le calendrier des raids.

L’institution se retrouve ainsi prise en étau entre ses obligations internationales – répondre aux plaintes, prouver sa bonne foi, montrer qu’elle surveille le territoire – et la perception des habitants, qui voient parfois dans ces procédures une étape de plus dans un processus qui aboutit à la destruction de leurs biens. La photographie, publiée dans un quotidien, montrant des soldats examinant le cratère laissé par un missile près de Tir Felsay, illustre cet après-coup: l’armée revient sur les lieux, mais trop tard pour empêcher la frappe. 

Usure psychologique et avenir incertain

Dans l’ensemble des villages du Sud, cette séquence de bombardements, de survols de drones, de plaintes, d’inspections et de frappes contribue à une usure psychologique profonde. Les habitants ne vivent pas seulement avec la peur d’une frappe prochaine, ils vivent aussi avec le sentiment que les mécanismes censés les protéger ou au moins encadrer la violence ne fonctionnent pas en leur faveur. 

Pour beaucoup, la question n’est plus seulement de savoir si la guerre s’aggravera, mais de comprendre comment continuer à habiter un territoire où un café peut être inspecté trois fois par l’armée, déclaré exempt de toute arme, puis frappé sans avertissement. Dans ce contexte, la guerre des nerfs n’est pas un concept abstrait: elle se traduit par des insomnies, des départs précipités, des retours hésitants, des projets suspendus, et une méfiance croissante envers tous les discours qui promettent, de loin, la « stabilisation » ou la « mise en œuvre du mécanisme ».

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