Depuis la crise de 1929, l’économiste anglais John Maynard Keynes avait prôné dans la « Théorie Générale » que le capitalisme pouvait arriver à ses limites dans les moments de dépression ou de cycles négatifs de l’économie et que les marchés financiers étaient incapables à eux seuls d’enrayer la crise. Pour éviter les effets négatifs et le chômage que cela pouvait entraîner, il recommanda que l’État puisse prendre la relève des marchés en créant un déficit budgétaire dont le but était d’investir dans l’économie pour essayer de la relancer et de ce fait d’enrayer la récession. Les investissements dans l’économie auraient leur effet multiplicateur et engendreraient une relance dans plusieurs niveaux sectoriels.
Jointe à une baisse des taux d’intérêts en donnant plus de liquidité aux marchés, les déficits budgétaires devaient donc soutenir l’économie pour inverser autant que possible la partie négative des cycles économiques.
Malheureusement, force est de constater que depuis la Seconde Guerre mondiale, les élites politiques et financières de l’Occident ont corrompu cette idée en faisant des déficits pour une relance de la consommation et non pour celle des investissements. C’est-à-dire qu’avec la consommation, le capital était en train d’être détruit et ne pouvait plus être remboursé.
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Dans cette situation, les mécanismes des multiplicateurs keynésiens jouaient momentanément via la consommation et faisaient penser à une bonne tenue illusoire de l’économie, comme une prise d’aspirine pour contrer une bronchite. En fait, l’antibiotique proposé par Keynes devenait l’aspirine des gouvernants et sortait de plus en plus de sa fonction initiale de relance économique. Cet antibiotique devenu aspirine pouvait bercer les masses et permettre à une élite de se renouveler en montrant une croissance illusoire et une baisse artificielle du chômage. Le problème est venu avec le temps, notamment depuis les années 70 et les deux crises pétrolières qui ont mis fin aux Trente Glorieuses.
Depuis plus de cinquante ans, les déficits budgétaires annuels sont chroniques et sont principalement financés par de la dette, si ce n’est par de l’inflation comme lors de la période du Covid-19, où la planche à billets fonctionnait pour racheter des dettes douteuses des banques. En fin de compte, l’inflation a toujours été l’instrument de dernier recours pour payer les dettes avec une monnaie de singe. L’idée est que si l’État accepte 5% d’inflation annuelle, en dix ans la moitié de la dette serait remboursée. Ainsi, une inflation légère permettrait de résoudre le problème de la dette à long terme mais au détriment du pouvoir d’achat des générations futures. Prenons l’exemple des États-Unis et de l’augmentation du ratio dette/PIB, critère sur lequel reposent les comparaisons internationales d’endettement.
Depuis les années 70 jusqu’à 2024, l’augmentation de la dette a été supérieure à celle du PIB. En comparant la croissance de l’économie, mesurée par le PIB, et la croissance de la dette, on constate que la croissance de la dette est grosso modo deux fois plus rapide que celle de l’économie, passant d’un ratio de 35% dans les années 70 à un ratio de 130% en 2024. En 1970, le ratio de la dette publique par rapport au PIB des États-Unis était d’environ 35%. Ce ratio a augmenté au fil des décennies, atteignant environ 122,3% en 2023 et 130% en 2024. Cette progression reflète une croissance de la dette publique plus rapide que celle de l’économie américaine sur cette période.
Mais cette idée de financement par l’inflation est dangereuse pour l’empire américain car la compétition des BRICS est au tournant et attend ce moindre développement pour enfoncer le clou aux Etats-Unis, sans compter que d’autres monnaies informatiques comme le Bitcoin commencent à exister et pourraient être un jour des monnaies compétitives dans le maintien de la valeur , même si elles sont volatiles, sans compter les commodités comme l’or ou l’argent comme pendants aux monnaies faibles.
Un adage financier dit : « Les arbres ne montent pas jusqu’au ciel. » La question devient alors la suivante : avec quel ratio dette/PIB un pays devient-il insolvable ? Les exemples de l’Argentine, de l’Islande, de Chypre et de la Grèce montrent que ce ratio maximal serait supérieur à 150%, ce ratio pouvant aller jusqu’à des limites comme celles du Japon, où le ratio dette/PIB a atteint un maximum de 268% en 2024. On connaît la suite : des taux d’intérêts négatifs pendant longtemps, qui étaient une sorte de ponction sur le capital du prêteur, et un cycle récessioniste de l’économie pendant vingt ans. Ce n’est qu’après trente-cinq ans, en 2024, que l’indice Nikkei revient à son capital de départ des 40 000 points. Cela signifie que si vous aviez investi au Japon depuis 1989, vous n’auriez rien gagné, ni en capital, qui se serait déprécié avec le temps, ni en intérêts sur trente-cinq ans.
Si rien n’est fait pour enrayer le déficit budgétaire aux États-Unis, en combien de temps passerait-on d’un ratio dette/PIB de 130% à un ratio de 150% ? En se basant sur la tendance historique, où la dette a augmenté environ deux fois plus vite que le PIB, nous pouvons estimer ce temps. Si l’économie croît à un rythme moyen de 2% par an et que la dette croît à un rythme de 4% par an, il faudrait environ 5 à 6 ans pour que le ratio passe de 130% à 150%. Cette estimation repose sur l’hypothèse que les tendances actuelles se poursuivent sans ajustement significatif des politiques budgétaires ou économiques.
La nouvelle politique envisagée par Donald Trump et Elon Musk viserait à réduire les coûts de l’État fédéral afin de diminuer le déficit budgétaire. En maintenant un déficit budgétaire à zéro et avec une inflation de 3% par an, la dette pourrait être remboursée en 33 ans. Si des surplus budgétaires étaient réalisés, alors la dette pourrait être remboursée plus rapidement, à condition que ces surplus soient affectés au remboursement de la dette et que les taux d’intérêts restent inférieurs ou égaux à la croissance du PIB. Ce scénario permettrait une gestion plus responsable de la dette publique, tout en réduisant la pression sur les générations futures. Cependant, un frein aux coûts de l’État fédéral pourrait affecter l’économie par un effet démultiplicateur keynésien. Nous pourrions donc assister à une baisse lente de la croissance de l’économie, voire à une récession. Les marges de financement par des déficits budgétaires et la dette pour relancer l’économie étant désormais limitées, elles ne pourraient être utilisées comme outil d’une politique keynésienne anticyclique. Cela aboutirait donc à un cycle long de récession.
La question des dettes hors bilan
Les dettes hors bilan, ou engagements non-inscrits dans les comptes publics traditionnels, constituent une bombe à retardement pour l’économie mondiale. Ces dettes, bien qu’étant techniquement « invisibles » dans les bilans officiels des États, viennent considérablement alourdir la véritable charge d’endettement et faussent la lecture des ratios dette/PIB. Alors que ces engagements concernent souvent des garanties de retraite, des obligations sociales ou des partenariats public-privé, leur impact réel sur l’économie peut être catastrophique si les conditions macroéconomiques se dégradent.
Prenons le cas des États-Unis, dont le ratio dette/PIB officiel est déjà élevé, atteignant environ 130% en 2024. Si l’on inclut les engagements hors bilan, comme les obligations liées à la sécurité sociale, Medicare et d’autres programmes de transferts sociaux, le ratio réel d’endettement grimperait à plus de 200%. Cela met en lumière un problème structurel : les États ne disposent pas toujours des ressources pour honorer ces engagements sans recourir à des stratégies d’impression monétaire ou de hausses d’impôts, lesquelles sont économiquement et politiquement coûteuses.
Ces engagements sont souvent considérés comme des dettes futures, ce qui signifie que leur impact est repoussé sur les générations à venir. Cela soulève une question éthique : jusqu’à quel point est-il acceptable de reporter cette charge sur les épaules des citoyens futurs, alors même qu’ils ne bénéficieront pas toujours des avantages liés à ces dettes ?
L’Europe n’est pas en reste. Dans des pays comme la France ou l’Italie, les dettes hors bilan représentent une part considérable des engagements publics. Elles sont considérées comme presque équivalente à la dette officielle. Le système de retraite par répartition, par exemple, repose sur un contrat social qui peut être fragilisé par un vieillissement de la population et une croissance économique insuffisante. Ces engagements sont rarement inclus dans les calculs officiels des ratios dette/PIB, mais leur financement reste une obligation pour les gouvernements.
En intégrant les dettes hors bilan dans le calcul du ratio dette/PIB, nous obtenons une image plus réaliste de la situation financière des États. Cette approche met également en évidence les risques systémiques que ces engagements font peser sur l’économie globale. Lorsque la charge totale d’endettement atteint des seuils critiques, les options pour éviter une crise deviennent limitées. Les taux d’intérêt faibles, qui ont permis de contenir les coûts du service de la dette ces dernières années, ne peuvent pas être maintenus indéfiniment, notamment dans un contexte de resserrement monétaire mondial.
Les solutions envisagées varient selon les États. Aux États-Unis, une politique de rigueur budgétaire, combinée à une gestion prudente des engagements futurs, pourrait réduire la charge totale d’endettement. Cependant, cette approche comporte des risques. Un frein aux dépenses publiques pourrait avoir des effets récessifs, en raison de l’effet démultiplicateur keynésien. Cela pourrait ralentir la croissance économique et, paradoxalement, rendre le remboursement de la dette encore plus difficile. En Europe, des réformes structurelles, notamment dans les systèmes de retraite et de santé, apparaissent comme incontournables. Sans elles, les dettes hors bilan continueront à croître de manière incontrôlée.
Ainsi, l’ajout des dettes hors bilan dans les bilans publics permet de mettre en lumière la vulnérabilité réelle des États face à une potentielle crise systémique. Si ces engagements ne sont pas correctement pris en compte et gérés, ils risquent de déclencher une réaction en chaîne qui pourrait ébranler l’économie mondiale. Par conséquent, une transparence accrue, une planification à long terme et une réduction des engagements hors bilan sont indispensables pour éviter un effondrement financier de grande ampleur.
Conclusion
Au vu de cette analyse, l’endettement croissant des nations occidentales, particulièrement celui des États-Unis, représente un véritable risque systémique. L’augmentation persistante de la dette publique, combinée à une croissance économique insuffisante, crée une spirale difficile à enrayer. Si aucune mesure drastique n’est prise pour réduire les déficits ou stabiliser les ratios dette/PIB, le système économique mondial pourrait être confronté à des crises majeures, similaires à celles observées dans les pays comme la Grèce ou l’Argentine.
Les politiques budgétaires doivent donc s’orienter vers des solutions à long terme, comme la réduction des dépenses publiques improductives, l’amélioration des investissements stratégiques, et le contrôle de l’inflation. Toutefois, ces mesures ne sont pas sans conséquences, car elles risquent d’entraîner une récession prolongée, faute de marges de manœuvre pour appliquer des politiques keynésiennes anticycliques. Ainsi, le défi sera de trouver un équilibre délicat entre rigueur budgétaire et soutien à l’économie réelle, pour éviter que l’endettement ne devienne le déclencheur d’un effondrement systémique à l’échelle globale.
Bernard Raymond Jabre



