Dans un Liban encore marqué par les stigmates d’une crise politique et économique prolongée, les diplomates étrangers jouent un rôle de plus en plus prépondérant. La formation du gouvernement de Nawaf Salam en février 2025, sous la présidence de Joseph Aoun, a certes rompu une impasse présidentielle de plus de deux ans, mais les retards dans les réformes structurelles et les tensions sécuritaires persistantes au sud du pays ont ouvert la voie à une diplomatie parallèle. Les ambassadeurs des grandes puissances, de Washington à Doha en passant par Paris et Ankara, multiplient les consultations avec les autorités libanaises, influençant des décisions clés sur les nominations et les aides humanitaires. Cette dynamique soulève une interrogation lancinante : les représentants étrangers gouvernent-ils de facto à la place d’un État affaibli ?
Un activisme diplomatique qui comble les lacunes libanaises
L’arrivée au pouvoir de Joseph Aoun, ancien commandant de l’armée, et de Nawaf Salam, juriste international respecté, a suscité un regain d’intérêt international pour le Liban. Dès janvier 2025, la France, traditionnelle partenaire historique, a salué l’élection présidentielle comme un « tournant décisif pour la stabilité et la souveraineté ». Emmanuel Macron, lors d’une visite à Beyrouth peu après l’élection, a réaffirmé l’engagement français à organiser des conférences internationales pour soutenir l’armée libanaise et la reconstruction économique, conditionnées à des avancées en matière de réformes. « Le Liban doit prouver sa crédibilité dans l’engagement réformateur, particulièrement dans les domaines structurels qui exigent des outils de travail sérieux pour affronter la crise profonde », a déclaré l’ambassadeur français Hervé Magro lors d’une rencontre avec le président Aoun en mars 2025.
De son côté, les États-Unis, sous l’administration Trump revenue au pouvoir, ont accéléré leur présence diplomatique. La nomination de Michel Issa, homme d’affaires libano-américain sans expérience diplomatique préalable, comme ambassadeur à Beyrouth en mars 2025, marque un choix politique clair. Issa, décrit par Trump comme un « guerrier » lors d’un forum saoudo-américain en mai, a rapidement entamé des consultations sur le désarmement du Hezbollah et la sécurisation des frontières. Lors de son audition au Sénat en juillet, il a insisté sur le fait que « le désarmement total du Hezbollah n’est pas optionnel, il est essentiel », soulignant une fenêtre étroite pour des progrès post-conflit. Ces déclarations, relayées dans des cercles diplomatiques, ont influencé les discussions internes libanaises sur la résolution 1701 de l’ONU, prolongée en août 2025 pour un an supplémentaire.
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Le Qatar, pilier du soutien financier arabe, a également intensifié son rôle. L’ambassadeur qatari Saud bin Abdulrahman Al Thani, accrédité en février, a multiplié les rencontres avec les responsables libanais. Lors d’une audience avec le président Aoun le 5 février, il a réitéré l’engagement de Doha à soutenir les institutions libanaises, y compris l’armée, à hauteur de plusieurs centaines de millions de dollars annuels jusqu’en 2025. « Le Qatar continuera à appuyer l’armée libanaise à travers 2025 », a-t-il affirmé lors d’une réunion avec le président du Parlement Nabih Berri en mai. Ces engagements s’inscrivent dans une stratégie qatarie de médiation régionale, particulièrement après le cessez-le-feu de novembre 2024 entre Israël et le Hezbollah.
La Turquie, quant à elle, adopte une approche plus discrète mais stratégique. L’ambassadeur turc à Beyrouth, dans un contexte de relations bilatérales renforcées par la chute du régime Assad en Syrie fin 2024, a discuté en juin 2025 de fournitures d’électricité au Liban via des accords énergétiques. Lors d’une rencontre avec le ministre libanais des Affaires étrangères, il a évoqué le rôle d’Ankara dans la stabilisation frontalière, tout en conditionnant une aide accrue à des réformes anti-corruption. Ces échanges, bien que moins médiatisés, soulignent l’influence turque dans les domaines sécuritaire et économique, où Ankara propose des alternatives aux aides occidentales.
Le rôle des ambassades dans les nominations judiciaires et militaires : une ingérence voilée ?
L’un des aspects les plus sensibles de cette influence diplomatique réside dans les pressions exercées sur les nominations au sein des institutions libanaises. Le vide politique post-2022 avait paralysé le processus de nomination de juges et d’officiers militaires, laissant le système judiciaire en lambeaux. La loi adoptée par le Parlement le 31 juillet 2025 sur l’indépendance de la justice, bien qu’avancée positive selon des observateurs internationaux, a été critiquée pour ses faiblesses structurelles, notamment la limitation du pouvoir du Conseil supérieur de la magistrature face aux blocages gouvernementaux. « Cette loi renforce le sectarisme et renouvelle l’interférence politique dans la justice », a déploré l’Association des juges libanais dans un communiqué du même jour.
Les diplomates étrangers n’ont pas caché leur implication. L’ambassadeur américain Issa, lors d’une réunion avec le ministre de la Justice en août 2025, a insisté sur la nécessité d’un « procureur financier indépendant » pour avancer dans les négociations avec le FMI. Des sources diplomatiques indiquent que Washington a conditionné une aide militaire supplémentaire – environ 150 millions de dollars pour l’armée libanaise – à des nominations judiciaires perçues comme « crédibles et non partisanes ». De même, la France, via Hervé Magro, a relayé les préoccupations de Paris lors d’une rencontre avec le Premier ministre Salam en septembre : « La réforme judiciaire est un préalable à tout déblocage de financements », a-t-il déclaré, évoquant un audit de la Banque centrale comme étape immédiate.
Sur le plan militaire, l’influence est encore plus marquée. Les États-Unis et la France, garants du cessez-le-feu de 2024, ont poussé pour des nominations au sein de l’armée libanaise favorisant un contrôle étatique exclusif sur les armes. Lors d’une visite en avril 2025, l’envoyé spécial américain Tom Barrack – ambassadeur à Ankara et émissaire pour la Syrie – a présenté un « document » appelant à un déploiement renforcé de l’armée au sud, en échange d’un retrait israélien des cinq points occupés. « Les Forces armées libanaises doivent agir rapidement pour désarmer le Hezbollah et surveiller la frontière », a-t-il affirmé lors d’une conférence de presse à Baabda. Cette initiative, qualifiée de « proposition Barak » dans les milieux diplomatiques, a suscité des consultations intenses entre Aoun, Salam et Berri en juin 2025.
Le Qatar et la Turquie interviennent également. Doha a lié son soutien financier à l’armée – 200 millions de dollars en 2025 – à des promotions d’officiers modérés, tandis qu’Ankara propose une coopération militaire bilatérale, incluant des formations, en échange d’une neutralité libanaise accrue dans les tensions syriennes. Ces pressions, bien que présentées comme des « conseils amicaux », illustrent un para-pouvoir diplomatique qui contourne les autorités libanaises traditionnelles.
L’influence sur les aides humanitaires : un levier de conditionnalité
Les aides humanitaires constituent un autre terrain où l’activisme des ambassadeurs se traduit par une emprise accrue. Le Liban, confronté à une crise multidimensionnelle – économique, sécuritaire et humanitaire – dépend massivement de l’assistance internationale. En 2025, l’Union européenne a alloué 93 millions d’euros d’aide humanitaire, portant le total depuis 2011 à plus de 2,7 milliards d’euros, dont 1,064 milliard pour les besoins urgents. La France a acheminé plusieurs tonnes de fret médical en septembre et octobre 2025, via des vols militaires A400M, soutenant la Croix-Rouge libanaise et l’ONG ACTED. « La protection des civils doit être assurée, et nous réaffirmons notre engagement pour que l’escalade cesse », a déclaré le ministère français des Affaires étrangères après une livraison de 27 tonnes de médicaments et d’équipements.
Les États-Unis, via USAID, ont conditionné une partie de leur aide – 170 millions de dollars en 2025 pour Gaza, Syrie et Liban – à des progrès sur les réformes. L’ambassadeur Issa a supervisé la réception d’une délégation libanaise au sommet SelectUSA en mai, visant à attirer des investissements en échange d’une transparence bancaire accrue. « Les États-Unis sont prêts à aider le Liban à créer un avenir de développement économique et de paix avec ses voisins », a déclaré Trump en mai, lors d’un forum à Riyad.
Le Qatar excelle dans ce domaine. Sheikh Saud bin Abdulrahman Al Thani a annoncé en février un soutien continu à l’armée et aux populations vulnérables, incluant des projets d’infrastructures. Lors d’une réunion avec Berri en mai, il a évoqué des investissements qataris attendus pour l’été 2025, rappelant les flux touristiques pré-guerre. La Turquie, pour sa part, a offert une aide humanitaire en avril, livrant des denrées de base, tout en liant des accords énergétiques à une stabilisation frontalière.
Ces aides, bien que vitales – le Plan de réponse humanitaire pour le Liban 2025 vise 425 millions de dollars pour un million de personnes –, sont souvent conditionnées. L’ambassadeur français Magro l’a rappelé en septembre : « Les réformes sont essentielles pour débloquer les financements ». De même, l’envoyé américain Barrack, lors d’une visite controversée en août où il a qualifié des journalistes d' »animalistiques », a lié l’aide à un « engagement contre le Hezbollah ». Ces incidents soulignent les frictions, mais aussi la dépendance libanaise.
Réunions diplomatiques : un ballet incessant à Beyrouth
Les ambassades bruissent d’activités. En septembre 2025, l’envoyé français Jean-Yves Le Drian a enchaîné les rencontres avec Aoun, Salam et Berri, briefant sur des résultats encourageants en Arabie saoudite. « Les mesures libanaises du 5 août et 5 septembre, incluant le plan de l’armée pour un contrôle étatique exclusif des armes, sont des pas positifs », a-t-il déclaré. Ces discussions, évoquées dans des analyses diplomatiques, visent à préparer des conférences sur l’armée et la reconstruction.
Les Américains ne sont pas en reste. Barrack et la sous-secrétaire Morgan Ortagus ont tenu une conférence de presse après une rencontre avec Aoun en août, insistant sur la résolution des points litigieux frontaliers. Issa, pour sa part, a organisé une réception pour une délégation libanaise en mai, honorant les liens économiques. Le Qatar a vu son ambassadeur accueillir Berri en mai, discutant de soutien institutionnel. La Turquie, via des échanges bilatéraux en juin, a proposé des livraisons d’électricité, conditionnées à une coopération sécuritaire.
Ces réunions, souvent à huis clos, influencent directement les agendas libanais. Lors d’une rencontre quadripartite à Paris en juillet – impliquant Syrie, Israël, États-Unis et France –, les enjeux libanais ont été abordés, avec un accent sur le retrait israélien et le déploiement de l’armée. Aoun a qualifié ces efforts de « diplomatie active » lors d’une audience avec des ambassadeurs francophones en février : « Le Liban reste un pont entre Orient et Occident ».
Dynamiques régionales et souveraineté en péril
Les tensions au sud, avec des violations israéliennes quasi quotidiennes malgré le cessez-le-feu, amplifient ce rôle des diplomates. L’ONU, via UNIFIL, a prolongé son mandat en août 2025, sous pression franco-américaine. Issa a déclaré en juillet que le rôle d’UNIFIL évolue avec le renforcement de l’armée libanaise. Le Qatar, médiateur au Hamas, lie son aide à une stabilité régionale, tandis que la Turquie propose une alternative sunnite aux influences chiites.
Cette influence s’étend aux réfugiés syriens, dont 101 925 ont fui vers le Liban depuis la chute d’Assad. L’UE et les États-Unis conditionnent l’aide à une gestion frontalière renforcée. Aoun, lors d’une visite à Paris en mars, a réitéré la détermination à surmonter les obstacles réformateurs, remerciant Macron pour son rôle dans l’élection présidentielle.
En septembre 2025, une mission du FMI est attendue, avec des exigences strictes : réforme judiciaire, transparence bancaire et modernisation d’Électricité du Liban. Riyad, Doha et Bruxelles imposent ces conditions pour débloquer 11 milliards de dollars de reconstruction, selon la Banque mondiale. Lors d’une réunion à huis clos le 8 septembre avec Salam, un ambassadeur européen a qualifié l’inaction de « sabotage délibéré ».
Implications immédiates des pressions diplomatiques
Les nominations judiciaires avancent lentement. Le ministre de la Justice Adel Nassar a annoncé en août la finalisation des postes vacants depuis 2020, mais des résistances confessionnelles persistent, notamment pour le procureur financier, traditionnellement influencé par Berri. Les diplomates occidentaux, via des canaux discrets, poussent pour des profils indépendants, liant cela à l’aide humanitaire. La France a livré 32 tonnes d’aide en novembre 2024, prolongée en 2025, soutenant les hôpitaux du sud.
Sur le front humanitaire, l’escalade d’octobre 2024 a déplacé des centaines de milliers de personnes. Le Flash Appeal de 426 millions de dollars, lancé en octobre et étendu jusqu’en mars 2025, cible un million de bénéficiaires. Les ambassades coordonnent : les États-Unis via USAID, la France avec des postes sanitaires mobiles pour 1 000 blessés, le Qatar avec des fonds pour l’armée. Barrack, après son incident verbal en août – où il a dû s’excuser pour des propos jugés « coloniaux » –, a réaffirmé l’engagement américain lors d’une visite en septembre.
Ces dynamiques se poursuivent, avec des réunions prévues en octobre pour évaluer les réformes. Le sommet arabes-islamique à Doha le 16 septembre, où Aoun a rencontré l’émir Tamim, a condamné les agressions israéliennes, réaffirmant le soutien qatari. Les diplomates, en coulisses, continuent de façonner les priorités libanaises, dans un équilibre précaire entre aide et conditionnalités.



