La scène est désormais réglée comme une procédure. La relance financière est présentée comme un enchaînement d’étapes concrètes visant deux cibles indissociables: la conformité effective aux normes de lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme, et la remise en état d’une intermédiation bancaire capable de transporter des flux dans des canaux traçables, auditables et acceptés par les correspondants. La communication officielle place d’entrée de jeu la barre sur un indicateur unique, lisible et vérifiable: l’écoulement «naturel» des paiements au sein d’un système qui respecte les «systèmes financiers adoptés au plan international». Cette formulation n’est pas décorative. Elle impose aux établissements la production de preuves matérielles: politiques KYC/AML écrites et signées au bon niveau hiérarchique; cartographie des risques à jour; dispositifs de filtrage PEP et sanctions opérants; scénarios d’alertes transactionnelles calibrés par typologie de client et par segment; processus de revue et de clôture d’alerte avec piste d’audit; capacité, enfin, à extraire à la demande des dossiers complets, depuis la relation d’affaires jusqu’aux justificatifs économiques des flux. Une conformité qui ne se démontre pas par des pièces, des logs, des registres et des décisions horodatées n’est pas une conformité lisible par les bailleurs, et l’architecture du programme du Fonds traite explicitement la question comme un test de sincérité procédurale plutôt que comme une déclaration d’intention.
Le socle opérationnel affiché se compose de trois appuis qui se renforcent mutuellement. Premier appui, l’amendement de la loi sur le secret bancaire, qui ouvre l’accès à l’information à des autorités désignées, balise les conditions d’échange et de levée, et limite les angles morts historiques. L’enjeu pour les banques n’est pas seulement juridique: c’est un enjeu de gouvernance documentaire. Les dossiers KYC doivent être complets, à jour, et refléter la réalité économique des clients; les consentements et les mentions légales doivent permettre des transmissions à vertu réglementaire sans conflictualité interne; les systèmes d’archivage doivent retrouver l’information «à la main» en quelques minutes, et non en jours, dès lors qu’un superviseur ou un enquêteur en fait la demande. Deuxième appui, la restructuration bancaire: elle vise l’assainissement des bilans, l’ajustement de la base de capital aux pertes constatées, la recapitalisation ou la résolution pour les entités non viables, et, d’un point de vue purement AML/CFT, la reconstitution des fonctions de contrôle avec des équipes dimensionnées, outillées et protégées par des lignes de défense effectives. Troisième appui, les circulaires de la banque centrale «dans ce domaine» qui convertissent la norme en obligations de faire: manuels de conformité signés, seuils de vigilance renforcée, règles de déclenchement des diligences complémentaires, délais maxima de traitement d’une alerte, modalités de remontée interne, et inventaires des cas signalés à l’autorité compétente. La chaîne attendue est claire: texte, exécution, preuve. Chaque maillon doit être visible et opposable.
Le projet de loi dit de la «fajwa maliyya» est présenté comme le chaînon d’assainissement comptable sans lequel l’édifice ne tient pas. Il ne s’agit pas d’un gadget sémantique mais d’une brique qui ordonne le traitement des pertes, clarifie la hiérarchie des responsabilités, trace les trajectoires de recapitalisation et permet, par ricochet, de «réarmer» les fonctions de conformité. Sans clarification des passifs et des écarts, une banque ne peut ni articuler un appétit de risque prudent, ni bâtir des contrôles métiers robustes, ni soutenir des correspondants qui exigeront des garanties de solvabilité et de gouvernance. Concrètement, le texte d’assainissement renvoie à un jeu de tables: qui absorbe quoi, à quel rang, sur quelle base de calcul, dans quel calendrier, avec quelles clauses de protection pour les déposants. C’est ici que se noue la rencontre avec la doctrine du Fonds: un système bancaire qui n’a pas soldé son «écart» ne peut pas produire une conformité soutenable, car tout incident AML/CFT devient alors un risque existentiel et non plus disciplinaire.
Au cœur des échanges figure la relation avec le FMI, décrite comme des «voies menant à un accord» adossées à des livrables observables. Cette adossement est technique: reprise mesurable des flux domestiques et transfrontaliers, réduction des anomalies d’exécution (rejets, freezes, correspondants qui se désengagent), séries d’indicateurs sur la vie réelle des contrôles (alertes générées, alertes investiguées, alertes clôturées, délais moyens, escalades, déclarations d’opérations suspectes, suites administratives et judiciaires). Il n’est plus question de plaider l’intention: les partenaires attendent des time series, pas des PowerPoints. De ce point de vue, les conseils d’administration ont un rôle directement exposé: ils doivent valider un cadre d’appétit de risque, un tableau d’indicateurs de conformité envoyé à périodicité fixe, des scénarios d’escalade jusqu’au comité d’audit, et des procès-verbaux qui tracent les décisions et les remédiations. Une banque qui n’est pas capable de prouver qu’une alerte de haute matérialité a été traitée dans les délais, par les bonnes personnes, avec les bonnes diligences et les bons documents, échoue à l’examen de base.
La pression immédiate s’exerce sur les zones grises du cash et du change. La séquence de sanctions ciblées contre des personnes et des bureaux de change, décrite comme la traduction la plus visible du «resserrement» 2025, a changé l’économie des contrôles. Les maisons de change doivent tenir des registres de caisse exhaustifs, rapprochés des comptes bancaires, référencés et signés, avec une granularité qui permette de reconstituer des chaînes d’encaissement et de décaissement; les inspections sur site doivent exister, être documentées, et produire des suites administratives; les exceptions doivent être tracées, corrigées, et non recyclées. Pour les banques, l’effet n’est pas périphérique: le superviseur cherchera des incohérences entre la propreté affichée des canaux bancaires et la réalité des flux en espèces ou en change. Toute divergence structurelle — clients multi-canaux mal profilés, volumes en cash qui défient la logique économique, récurrence d’écarts de rapprochement — pèsera contre l’établissement, car elle trahit un défaut d’étanchéité de l’ensemble. Le message implicite est simple: pas de mur étanche entre la banque et le change; l’écosystème est lu comme un tout.
L’architecture sécurité–finance est assumée. Le même discours qui encadre la conformité insiste sur la poursuite de cellules, le déferrement au juge compétent, la neutralisation de tentatives de déstabilisation. Pour l’écosystème bancaire, ce couplage signifie deux choses. D’abord, la valeur probante des dispositifs AML/CFT se mesure aussi à la capacité de convertir des signaux financiers en actes d’enquête, puis en procédures. Ensuite, la défense de l’institution bancaire passe par une relation fonctionnelle avec l’autorité et la justice, où la remontée d’information n’est pas le bout de la chaîne mais un milieu de processus: le dossier doit «vivre» jusqu’à sa clôture judiciaire ou sa décision administrative, et l’établissement doit pouvoir montrer ce suivi. L’angle opérationnel devient, là encore, très concret: qui déclenche le signalement, qui le relit, qui décide, qui transmet, qui répond aux demandes de pièces, dans quels délais, et comment ces étapes sont horodatées et auditées.
Le cadre politique est explicitement rappelé. La relance financière est située dans un environnement qui inclut la pression internationale pour cesser les attaques au Sud, l’application de la résolution 1701, l’achèvement du déploiement des forces régulières jusqu’à la frontière, et un soutien extérieur annoncé à l’armée pour l’extension de l’autorité de l’État et l’élimination des manifestations armées non étatiques. Dans ce même cadre, des banques ont pensé pouvoir éviter un bail-in en pariant sur un désarmement qui débloquerait l’aide internationale; or l’aide demeure conditionnée à une restructuration financière complète, que ces établissements refusent dans ses modalités. Il existe de fait une proximité entre l’exécutif, l’autorité monétaire et une partie structurante de l’Association des Banques du Liban, proximité qui a nourri une résistance prolongée aux conditions du programme, en particulier sur la hiérarchie d’absorption des pertes et les mécanismes de conversion interne de capital. Le pays figure déjà sur la liste grise du GAFI; un basculement vers la liste noire demeure un risque si les preuves d’exécution, de traçabilité et de sanction effective ne sont pas jugées suffisantes lors des suivis. Ce bloc politique n’est pas un décor: il conditionne l’évaluation de l’environnement de risque, la disponibilité des contreparties, l’appétit des bailleurs et la vitesse de normalisation des circuits.
Côté circulaires et supervision, l’équation pratique est connue des directions de conformité, mais la «densité» attendue monte d’un cran. Les banques doivent disposer de manuels de conformité mis à jour dans l’année, alignés sur une cartographie des risques par segment de clientèle, zone géographique, chaîne de valeur et produit. Les scénarios de filtrage doivent épouser des typologies précises: fractionnement de dépôts, transferts réciproques sans substance économique, usage itératif de comptes dormants, exploitation d’entités sans personnel et à activité non corrélée à leurs flux, passage accéléré de cash à change puis à transferts en série. Le système d’alerte doit consigner le faux positif et le vrai positif, les raisons de clôture, la demande d’informations complémentaires, la feuille de route d’escalade et la présence d’un «quatrième œil» en cas de sensibilité élevée. Les contrôles de second niveau doivent vérifier l’exécution effective des règles par les métiers; l’audit interne — troisième ligne — doit tester la robustesse de l’ensemble sans indulgence. La supervision externe, enfin, doit pouvoir entrer, vérifier, prélever des échantillons, contester, exiger une remédiation datée, et revenir vérifier. Un établissement qui documente mal ne peut pas démontrer qu’il exécute bien.
La restructuration est indissociable de l’AML/CFT pour une raison simple: une banque sous-capitalisée est une banque à qui l’on demande de gérer des risques avec des moyens fragiles, donc une banque qui finit par dégrader ses contrôles pour survivre. Le programme pose donc un paquet indissociable: clarification de la structure des pertes, trajectoires de recapitalisation ou de résolution, bail-in de ressources internes si nécessaire, et montée en puissance des fonctions de contrôle, avec budgets, outils et effectifs. Le débat sur le bail-in n’est pas théorique. Il touche directement la hiérarchie des créances, la conversion possible d’instruments subordonnés, la participation des actionnaires existants, les filets de protection pour les déposants ordinaires, et le calendrier de retour à une solvabilité crédible. Les banques qui repoussent ces éléments en bloc tentent de «prolonger» un statu quo qui, aux yeux des bailleurs, empêche la reprise normale des flux et disqualifie la qualité des engagements de conformité. D’où la formule qui s’impose: les banques n’échapperont pas aux conditions du FMI, parce que la conditionnalité n’est pas cosmétique; elle forme l’ossature même de la reprise.
Le calendrier implicite ne laisse pas d’espace aux échappatoires. Une séquence type s’est installée: sanctions ciblées; venue d’une mission technique à forte composante «intelligence financière»; remise d’une série de demandes précises; attente de livrables administrables sous délai rapproché. Pour les établissements, cela se traduit par des obligations de sortie de bois: politiques AML/KYC signées et datées, indicateurs de traitement des alertes publiés en comités, registres de change et rapprochements présentables, dossiers transmis au superviseur et suites associées, plans de remédiation avec échéances tenues. Les correspondants, eux, observent à travers leurs propres grilles: stabilité des messages de paiement, niveau de rejets pour motif de conformité, délais de réponse aux demandes d’information; toute dérive les conduit à réduire l’exposition, renchérir la liquidité, ou mettre fin à la relation.
L’effet d’entraînement sur les autres bailleurs est mécanique. Ce que le Fonds demande devient rapidement un standard que les institutions multilatérales et certains partenaires bilatéraux reprennent, au moins par prudence y compris parmi les pays arabes. Les banques qui avaient pu fragmenter les efforts — par produit, par filiale, par canal — se retrouvent face à une demande convergente: preuves de bilans clarifiés par la loi d’assainissement; circulaires effectivement mises en œuvre; incidents remontés et traités; décisions judiciaires qui montrent que les circuits à risque sont réellement asséchés. La «preuve» n’est pas une photo ponctuelle: c’est une série chronologique qui doit témoigner d’un mouvement dans le bon sens. L’argument de sincérité se mesure au temps.
Opérationnellement, une feuille de route crédible, banque par banque, ressemble à ceci. D’abord, un état des lieux documenté des dispositifs AML/CFT, qui ne se contente pas de cocher des cases mais mesure l’écart réel à la norme sur des points précis: identification et vérification, bénéficiaire effectif, profilage de risque, filtrage, monitoring, signalement, conservation. Ensuite, un plan de comblement des écarts avec des échéances, des responsables nommés, des budgets et des outils, et une communication vers le conseil d’administration qui trace les arbitrages. Puis un dispositif KYC «vivant» qui prévoit des revues périodiques adaptées au risque, des seuils d’actualisation, et une doctrine claire sur les dossiers incomplets. Une chaîne d’alertes transactionnelles testée avec des jeux d’essai réalistes, des revues indépendantes de performance des scénarios, et un pilotage régulier des faux positifs pour éviter l’asphyxie. Un inventaire des expositions au cash et au change pour les clients et pour la banque elle-même, avec des mesures d’atténuation concrètes: plafonds opérationnels, justification d’usage économique, restrictions graduées, et, si nécessaire, fermeture de la relation. Enfin, une capacité de production de dossiers «end-to-end» prêts pour inspection: ce qui est écrit doit être faisable à la main, dans les délais, sans bricolage.
Le risque en cas de défaut de preuve est direct et coûteux. Les sanctions financières peuvent élargir leur périmètre; les correspondants peuvent réduire la voilure ou se retirer; la liquidité se renchérit; la réputation se dégrade. La spirale est connue: plus la banque est perçue risquée, plus ses partenaires s’éloignent, plus le coût de la conformité augmente alors même que ses moyens sont sollicités ailleurs, et plus l’incitation à relâcher les contrôles croît. À l’inverse, la production régulière d’éléments vérifiables — inspections, audits, remédiations tracées, procédures engagées et décisions — constitue la seule monnaie crédible qui fluidifie la relation avec les bailleurs, rassure les correspondants et nourrit la sortie du statut à risque.
Pour guider la mise en œuvre et l’évaluation, un tableau d’indicateurs observables s’impose. Côté banques: taux de dossiers KYC complets, part des dossiers «haute vigilance» effectivement revus dans le délai cible, nombre d’alertes générées et traitées, délai médian de clôture, nombre de déclarations d’opérations suspectes et taux de suites, volumétrie et nature des demandes d’information des correspondants, rejets pour motif de conformité, incidents de filtrage. Côté change et espèces: registres tenus et rapprochés, contrôles sur site réalisés, écarts corrigés, sanctions administratives prononcées, volumes de cash in/cash out par segment et par zone, anomalies répétitives. Côté judiciaire: dossiers transmis, étapes de procédure, décisions rendues, articulation traceable entre signal AML/CFT, enquête et acte juridictionnel. Côté normatif/prudentiel: avancement de la loi d’assainissement, circulaires publiées, état d’implémentation par établissement, plans de remédiation et délais tenus, contrôles de retour au vert. Côté flux FMI: métriques d’écoulement des paiements domestiques et transfrontaliers compatibles avec les systèmes internationaux, stabilité des relations de correspondant, délais de règlement, disponibilité de lignes de liquidité, stabilité des seuils d’alerte.
À ce stade, la conclusion s’impose moins comme une opinion que comme la lecture linéaire des exigences: les banques libanaises n’échapperont pas aux conditions du FMI, parce que ces conditions décrivent la seule trajectoire où l’intermédiation redevient crédible pour transporter de la valeur. La combinaison «assainissement comptable + conformité démontrée + sécurité de l’environnement + preuve judiciaire» n’est pas négociable, et le cadre politique actuel — incluant la question du Sud, le respect de la résolution 1701, la fermeture des circuits armés et la pression internationale — forme un horizon qui n’allège pas la charge de conformité, mais la rend simplement possible. Toute stratégie d’attente ou de contournement prolonge l’anomalie, renchérit le coût de la liquidité, réduit l’accès aux correspondants et referme les portes du financement. L’alternative à l’exécution n’est pas une voie médiane, c’est l’impasse.



