Le 6 mars 2025, le quotidien libanais al-Akhbar a révélé une directive troublante imposée à l’armée libanaise : ne pas stocker dans ses dépôts les armes découvertes au sud de la rivière Litani, une région stratégique marquée par des mois de conflit entre Israël et le Hezbollah. Selon des sources informées, cet ordre s’inscrit dans le cadre du cessez-le-feu signé le 27 novembre 2024, un accord fragile négocié par les États-Unis, désormais sous la supervision de Morgan Ortagus, qui a succédé à Amos Hochstein en tant qu’envoyée spéciale adjointe pour la paix au Moyen-Orient en janvier 2025. Al-Akhbar rapporte des informations contradictoires : certaines suggèrent que l’armée a saisi des armes abandonnées par le Hezbollah pour les détruire sur place à la demande des États-Unis, tandis qu’Israël aurait insisté auprès de Washington pour éviter qu’elles ne retombent entre les mains du groupe chiite. Le vice-président du Conseil supérieur islamique chiite, cheikh Ali al-Khatib, a alimenté la controverse dans une interview à OTV le 4 mars, affirmant que l’armée était « interdite de s’armer contre Israël » et qu’elle « faisait exploser les armes trouvées dans le sud ». Ces révélations surviennent dans un Liban exsangue, où la crise économique et les séquelles de la guerre de 2024 – plus de 4 100 morts et 15 milliards de dollars de dégâts – exacerbent les tensions sur la souveraineté nationale face aux pressions internationales.
Morgan Ortagus : une nouvelle figure américaine au Liban
Morgan Ortagus, nommée le 3 janvier 2025 par le président Donald Trump comme envoyée spéciale adjointe pour la paix au Moyen-Orient sous Steve Witkoff, a pris la relève d’Amos Hochstein, artisan du cessez-le-feu de novembre 2024. Ancienne porte-parole du Département d’État américain de 2019 à 2021 sous Mike Pompeo, Ortagus apporte une approche pro-israélienne marquée, héritée de son rôle dans les Accords d’Abraham, qui ont normalisé les relations entre Israël et plusieurs pays arabes en 2020. En février 2025, elle a entamé une série de visites au Liban, succédant à Hochstein, qui avait négocié l’accord initial après 14 mois de guerre ayant déplacé 1,4 million de Libanais. Lors de sa première mission à Beyrouth le 2 février, Ortagus a rencontré le président Joseph Aoun et des officiers supérieurs de l’armée libanaise, exigeant des inspections dans 30 sites suspectés d’abriter des installations du Hezbollah au nord du Litani, notamment dans la Bekaa et al-Zahrani.
Sa nomination reflète la politique isolationniste de Trump, réélu en novembre 2024, qui privilégie une réduction de l’engagement direct des États-Unis au Moyen-Orient tout en déléguant des responsabilités aux alliés européens et régionaux. En mars 2025, Ortagus a supervisé le déblocage de 95 millions de dollars d’aide militaire américaine pour l’armée libanaise, un geste destiné à renforcer sa capacité à sécuriser le sud face au Hezbollah, mais assorti de conditions strictes. Al-Akhbar suggère que cette directive sur les armes – détruire plutôt que stocker – pourrait être une extension de sa stratégie, alignée sur les demandes israéliennes transmises à Washington pour empêcher le réarmement du Hezbollah, qui conserve 10 000 combattants et 30 000 roquettes malgré ses pertes massives en 2024. Cette transition de Hochstein à Ortagus marque un durcissement de la ligne américaine, plaçant l’armée libanaise sous une surveillance accrue dans un contexte de fragilité nationale.
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Les armes du sud : un ordre sous pression internationale
L’ordre donné à l’armée libanaise de ne pas entreposer les armes trouvées au sud du Litani s’inscrit dans une dynamique complexe post-cessez-le-feu. Ce dernier, entré en vigueur le 27 novembre 2024, exigeait un retrait total des forces israéliennes du Liban dans les 60 jours – soit avant le 26 janvier 2025 – et un redéploiement du Hezbollah au nord du Litani, sous la supervision de l’armée libanaise et de la FINUL, forte de 10 000 Casques bleus. En février 2025, l’armée a déployé 15 000 soldats dans la région, patrouillant 90 % de la zone frontalière et saisissant 20 caches d’armes dans des villages comme Aitaroun et Bint Jbeil, selon les rapports de la FINUL. Cependant, la directive de ne pas stocker ces armes dans ses dépôts – situés principalement à Beyrouth et dans le Mont-Liban – a surpris les observateurs.
Al-Akhbar évoque deux scénarios : soit l’armée conserve temporairement ces armes sur place avant de les détruire, soit elle les fait exploser immédiatement, comme à Maroun el-Ras le 15 février 2025, où des images ont montré des soldats neutralisant des roquettes abandonnées par le Hezbollah. Cette pratique, rapide et peu coûteuse, contraste avec la procédure habituelle de stockage pour analyse ou réutilisation, une option rendue difficile par les ressources limitées de l’armée – un budget annuel de 1,2 milliard de dollars et des équipements vétustes à 80 % datant d’avant 1990. En mars 2025, une explosion contrôlée à Khiam a éliminé 15 missiles en une heure, un acte filmé pour prouver le respect des termes du cessez-le-feu, mais qui soulève des questions sur l’autonomie de l’armée face aux pressions extérieures.
Israël, qui maintient 500 soldats dans cinq postes au sud du Liban – Khiam, Maroun el-Ras, Aitaroun, Bint Jbeil et Yaroun – malgré l’échéance du 26 janvier, aurait influencé cette décision via Washington. En février 2025, le cabinet de sécurité israélien a prolongé cette présence jusqu’au 18 février, arguant que l’armée libanaise n’avait pas suffisamment neutralisé le Hezbollah, qui a perdu 70 % de son arsenal de 150 000 roquettes en 2024 mais conserve une capacité de nuisance. Ortagus, lors de sa visite du 2 février, a relayé cette exigence, pressant l’armée libanaise de détruire les armes découvertes pour éviter leur récupération par le groupe chiite, une condition implicite de l’aide américaine de 95 millions de dollars débloquée le 4 mars.
Cheikh Ali al-Khatib : une critique confessionnelle
Le cheikh Ali al-Khatib, vice-président du Conseil supérieur islamique chiite, a jeté de l’huile sur le feu dans une interview à OTV le 4 mars 2025. « L’armée libanaise est interdite de s’armer pour affronter Israël », a-t-il déclaré, ajoutant qu’elle « fait exploser les armes qu’elle trouve dans le sud ». Ces propos, prononcés par une figure respectée de la communauté chiite – environ 30 % des 5 millions de Libanais en 2025 – traduisent une frustration profonde face à une armée perçue comme neutralisée par des influences étrangères, notamment les États-Unis sous Ortagus et Israël. Al-Khatib, modéré au sein du conseil, n’a pas nommé le Hezbollah mais a implicitement défendu son rôle historique de résistance, un rôle que l’armée n’a jamais assumé depuis la fin de l’occupation israélienne en 2000.
En 2024, lors de l’invasion israélienne du sud du Liban – qui a tué 4 100 personnes et déplacé 1,4 million de civils – l’armée s’est retirée à 5 kilomètres de la frontière, laissant le Hezbollah affronter Israël seul. Cette guerre, qui a détruit 30 000 bâtiments et coûté 15 milliards de dollars, a renforcé la légitimité du groupe chiite dans le sud, où il a mobilisé 10 000 partisans pour un sit-in à Beyrouth le 15 février 2025 contre les violations israéliennes du cessez-le-feu. Al-Khatib, en critiquant l’interdiction d’armer l’armée, met en lumière une fracture confessionnelle : les chiites, qui soutiennent le Hezbollah à 80 % selon un sondage de février 2025, se sentent marginalisés par une politique qui désarme leur région tout en épargnant les capacités israéliennes – 24 milliards de dollars de budget militaire et 170 000 soldats actifs.
Ces déclarations ont eu un écho politique immédiat. Le 5 mars, le député Hassan Ezzedine, proche du Hezbollah, a accusé l’armée de « complicité » avec les États-Unis et Israël, appelant à une enquête parlementaire sur cet ordre. Cette polémique intervient alors que le gouvernement technocratique de Nawaf Salam, formé le 8 février 2025, voit son approbation chuter à 35 % en mars, contre 60 % en janvier, reflétant l’incapacité de Beyrouth à imposer sa souveraineté face aux diktats étrangers.
Les États-Unis et Ortagus : une influence renforcée
L’implication des États-Unis dans cette affaire est centrale. Morgan Ortagus, qui a succédé à Hochstein en janvier 2025, incarne une politique américaine plus ferme envers le Hezbollah, alignée sur les priorités de Trump, réélu en novembre 2024. Hochstein, sous Biden, avait privilégié la médiation, négociant le cessez-le-feu de novembre avec un accent sur la stabilisation régionale. Ortagus, ancienne porte-parole du Département d’État et officier de réserve de la marine américaine, apporte une approche pro-israélienne plus tranchée. En février 2025, elle a visité des postes de la FINUL au sud du Liban, exigeant des inspections dans 30 sites suspectés d’abriter des armes du Hezbollah, une demande basée sur des renseignements israéliens concernant des bâtiments, vallées et forêts dans la Bekaa et al-Zahrani.
Le 4 mars 2025, les États-Unis ont débloqué 95 millions de dollars d’aide militaire pour l’armée libanaise, un soutien conditionné à sa capacité à désarmer le Hezbollah et à sécuriser le sud, conformément à la résolution 1701 de l’ONU, renforcée en 2024. Ortagus, lors d’une réunion avec le président Joseph Aoun le 2 février, a insisté sur la destruction immédiate des armes découvertes, une mesure que al-Akhbar lie à une pression israélienne relayée par Washington. Cette aide, bien que vitale pour une armée sous-financée – ses soldats gagnent 50 dollars par mois en 2025 – place le Liban dans une position de dépendance : depuis 2006, les États-Unis ont investi 3 milliards de dollars dans l’armée, mais toujours avec l’objectif de contrer le Hezbollah, désigné terroriste par Washington depuis 1997.
Cette politique contraste avec les efforts européens. En 2024, la France a fourni 50 millions d’euros en équipements – véhicules blindés et drones – à l’armée libanaise, sans conditions aussi strictes que celles des États-Unis. Ortagus, en succédant à Hochstein, a durci cette approche, alignant l’aide sur les intérêts israéliens, une stratégie qui limite l’autonomie de l’armée libanaise et alimente les critiques internes, comme celles d’al-Khatib, sur une souveraineté compromise.
Les cinq postes israéliens : une toile de fond explosive
La présence prolongée d’Israël dans cinq postes au sud du Liban – Khiam, Maroun el-Ras, Aitaroun, Bint Jbeil et Yaroun – ajoute une couche de tension à cette affaire. En mars 2025, environ 500 soldats israéliens occupent encore ces positions, à quelques centaines de mètres de la Ligne bleue, malgré l’échéance du 26 janvier. Le 25 janvier, le cabinet de sécurité israélien a prolongé ce délai au 18 février, puis tacitement au-delà, arguant que l’armée libanaise et la FINUL – 10 000 Casques bleus – n’avaient pas éliminé la menace du Hezbollah, qui conserve 30 000 roquettes et 10 000 combattants. Le 4 mars, une frappe israélienne à Rashkananiyeh a tué un civil, présenté par Israël comme un membre du Hezbollah, une allégation démentie par le groupe.
Cette présence motive en partie la destruction des armes. Israël craint que le Hezbollah, affaibli par la perte de 70 % de son arsenal en 2024, ne récupère ces stocks pour reconstruire ses capacités. En février 2025, des drones israéliens ont survolé Aitaroun, détectant des mouvements suspects, et une attaque le 26 janvier a tué 22 personnes, dont 5 civils, selon le ministère libanais de la Santé. Ortagus, lors de sa visite du 2 février, a soutenu cette vigilance, pressant l’armée libanaise de neutraliser ces armes pour apaiser Tel-Aviv, une exigence relayée par les 95 millions de dollars d’aide américaine. Mais cette pression exacerbe les tensions internes : le 15 février, 10 000 personnes ont manifesté à Beyrouth, dénonçant une « occupation prolongée » et une armée « soumise ».
Un Liban fragilisé : souveraineté et crise
L’ordre de ne pas stocker les armes met en lumière la fragilité du Liban en 2025. La crise économique – inflation de 250 %, PIB à 18 milliards de dollars contre 55 milliards en 2018 – a ruiné 85 % de la population, tandis que l’explosion du port de Beyrouth en 2020 (218 morts, 7 000 blessés) et la guerre de 2024 (15 milliards de dollars de dégâts) ont laissé des cicatrices profondes. L’armée, dirigée depuis le 10 mars 2025 par Rudolph Haykal, est un rare symbole d’unité – 62 % de confiance en février 2025 – mais ses moyens limités et sa dépendance à l’aide étrangère la rendent vulnérable aux pressions.
Le Hezbollah, bien qu’affaibli, reste influent : ses 13 sièges au Parlement et sa base populaire dans le sud chiite lui permettent de défier cet ordre. En mars 2025, Naim Qassem, successeur de Nasrallah tué en 2024, a averti que « toute tentative de nous désarmer par la force échouera », une menace qui plane sur le cessez-le-feu. L’Iran, soutien historique du groupe, a vu son influence diminuer depuis la chute d’Assad en Syrie en décembre 2024, mais continue de fournir un appui logistique limité via des routes alternatives. Cette résilience inquiète Israël et les États-Unis, renforçant leur insistance sur la destruction des armes, une politique qu’Ortagus, succédant à Hochstein, porte avec fermeté.
Une armée entre deux feux
La directive sur les armes place l’armée libanaise dans une position intenable. Sous Haykal, elle a sécurisé Naqoura en février 2025 après un retrait partiel israélien, mais ses 15 000 soldats au sud – contre 30 000 envisagés – peinent à couvrir une zone dévastée par 100 000 tonnes d’explosifs israéliens en 2024. Détruire les armes, comme à Bint Jbeil le 5 mars (20 roquettes neutralisées), répond aux exigences d’Ortagus et des États-Unis, mais fragilise sa crédibilité auprès des chiites, qui y voient une soumission. Stocker ces armes, en revanche, risquerait un conflit avec Israël et une rupture avec Washington, un dilemme que Haykal devra résoudre dans un pays où chaque décision est un acte d’équilibriste.
En mars 2025, le Liban reste suspendu entre souveraineté bafouée et stabilité précaire. L’ordre de ne pas stocker les armes, sous l’impulsion d’Ortagus et des pressions israélo-américaines, pourrait apaiser les tensions à court terme, mais il ne règle pas la menace à long terme du Hezbollah ni la crise interne. Alors que des pourparlers à Doha visent à consolider le cessez-le-feu, l’armée libanaise, pilier d’un pays en ruines, navigue dans un champ de mines où chaque explosion – d’armes ou de colère populaire – menace de tout faire basculer.



