vendredi, février 20, 2026

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Liban : vers une fragmentation sécuritaire avec la montée des milices armées ?

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Une montée inquiétante des milices locales au Liban

Le Liban traverse une période d’instabilité grandissante, marquée par une montée en puissance des groupes armés dans plusieurs régions du pays. Selon Ad Diyar (23 février 2025), la vallée de la Bekaa et le nord du Liban sont particulièrement touchés par ce phénomène, où des milices locales, bénéficiant parfois de soutiens régionaux, commencent à s’organiser de manière plus structurée et autonome. Cette évolution inquiète non seulement le gouvernement de Nawaf Salam, mais aussi les forces de sécurité, qui peinent à maintenir leur contrôle sur ces territoires.

La vallée de la Bekaa, région historiquement marquée par une forte présence de groupes armés, connaît aujourd’hui une recrudescence des activités paramilitaires. Longtemps considérée comme un bastion du Hezbollah, cette zone voit émerger de nouvelles factions indépendantes, certaines proches des trafiquants de drogue, d’autres bénéficiant de l’appui de puissances étrangères cherchant à influencer la dynamique sécuritaire du Liban. La porosité des frontières avec la Syrie facilite le passage d’armes et de combattants, rendant la région encore plus difficile à pacifier.

Dans le nord du Liban, la situation est tout aussi préoccupante. Des groupes salafistes, déjà présents à Tripoli et Akkar, renforcent leurs positions, s’appuyant sur des financements étrangers et sur le ressentiment de certaines populations marginalisées. Ces milices profitent du vide institutionnel pour étendre leur emprise, notamment en recrutant des jeunes sans perspectives économiques. L’absence d’une réponse claire de l’État libanais aggrave la situation et permet à ces groupes de se structurer en véritables forces paramilitaires, capables de défier les forces de sécurité.

Le gouvernement de Nawaf Salam, bien conscient du danger, tente d’élaborer une réponse adaptée, mais il se heurte à plusieurs obstacles. D’une part, les institutions sécuritaires du Liban, notamment l’armée et les Forces de sécurité intérieure (FSI), souffrent de sous-financement et d’un manque criant de ressources. D’autre part, toute intervention contre ces groupes risque de provoquer des affrontements directs et d’attiser encore plus les tensions communautaires, déjà exacerbées par la crise économique et politique.

La montée en puissance des groupes armés n’est pas un phénomène isolé : elle reflète la fragmentation croissante du paysage libanais, où l’État peine à imposer son autorité sur l’ensemble du territoire. Cette situation rappelle les années précédant la guerre civile de 1975, où la prolifération des milices avait fini par plonger le pays dans une spirale de violences. Aujourd’hui, la question se pose : le Liban est-il en train de basculer à nouveau vers un modèle de zones autonomes contrôlées par des factions armées ?

La multiplication des factions armées : entre autonomisation et influences régionales

La montée en puissance des groupes armés au Liban ne se limite pas aux zones frontalières ou rurales ; elle s’étend également aux centres urbains, où de nouvelles milices émergent, souvent sous couvert d’idéologies religieuses ou identitaires. Parmi elles, Jnoud El Rab, un groupe paramilitaire chrétien actif à Achrafieh, inquiète particulièrement les autorités libanaises. Ce groupe, qui prétend défendre les quartiers chrétiens face à une menace supposée d’infiltration islamiste ou étrangère, s’est fortement structuré ces derniers mois, profitant du vide sécuritaire et du sentiment d’abandon d’une partie de la population.

Jnoud El Rab (« Les Soldats de Dieu ») n’est pas un phénomène totalement nouveau. Il puise ses racines dans les mouvements ultranationalistes chrétiens qui ont émergé pendant la guerre civile libanaise. Toutefois, sa résurgence récente marque un tournant dans le paysage sécuritaire de Beyrouth. Contrairement aux milices des années 1970 et 1980, qui étaient majoritairement affiliées aux partis traditionnels comme les Forces libanaises ou les Kataëb, Jnoud El Rab agit de manière plus indépendante, bien qu’il bénéficie probablement de certains soutiens financiers et logistiques de la diaspora libanaise chrétienne et de courants politiques locaux cherchant à renforcer leur base électorale en jouant sur les peurs identitaires.

Les membres de Jnoud El Rab ont été aperçus à plusieurs reprises lors d’affrontements urbains ou de démonstrations de force, notamment lors des tensions intercommunautaires à Beyrouth en 2023 et 2024. Leur présence armée dans les rues d’Achrafieh témoigne de l’affaiblissement des institutions sécuritaires officielles et de la montée des initiatives locales pour « prendre en main » la sécurité des quartiers. Un phénomène similaire s’observe ailleurs, où des groupes sunnites à Tripoli et des factions chiites dans le sud développent leurs propres réseaux paramilitaires, échappant de plus en plus au contrôle de l’État libanais.

Parallèlement, dans la Bekaa, la dynamique est différente mais tout aussi inquiétante. La région, connue pour son instabilité et son rôle central dans le trafic d’armes et de drogue, voit émerger de nouveaux groupes armés autonomesqui échappent de plus en plus à l’influence du Hezbollah. Si ce dernier a longtemps été le seul acteur dominant dans la région, certains groupes ont désormais acquis une indépendance significative, soit en profitant de l’affaiblissement des structures étatiques, soit en bénéficiant du soutien d’acteurs régionaux comme la Syrie ou certaines puissances du Golfe cherchant à influencer l’équilibre des forces au Liban.

La frontière avec la Syrie, historiquement poreuse, joue un rôle clé dans cette montée en puissance des milices locales. Le passage d’armes et de combattants entre les deux pays est devenu une pratique courante, facilitée par la faiblesse des forces libanaises et la complicité de certains groupes tribaux qui contrôlent ces zones. Ad Diyar (23 février 2025)souligne que plusieurs de ces milices, notamment dans la Bekaa, commencent à se structurer avec des commandements propres, indépendants des factions traditionnelles comme le Hezbollah ou les Forces de défense syriennes. Cette évolution pourrait modifier l’équilibre des pouvoirs au sein même du Liban, en réduisant le contrôle du Hezbollah sur certaines régions et en ouvrant la voie à des conflits internes entre groupes armés rivaux.

Dans le nord du Liban, la situation est encore plus complexe. Des groupes salafistes renforcent leur présence, notamment à Tripoli et Akkar, où le sentiment d’abandon par l’État alimente la radicalisation. Ces factions reçoivent des financements extérieurs, notamment de certains pays du Golfe, mais elles s’appuient aussi sur des réseaux locaux pour recruter et s’armer. Le risque de confrontation avec les forces de sécurité libanaises est de plus en plus élevé, d’autant que ces groupes possèdent déjà un historique de tensions avec l’armée, notamment lors des affrontements de 2014 à Tripoli.

Ainsi, la montée des milices armées, qu’elles soient chiites, sunnites ou chrétiennes, montre une fragmentation inquiétante du paysage sécuritaire libanais. L’État, déjà affaibli par la crise économique et politique, semble de plus en plus incapable de contenir ces dynamiques, laissant craindre un retour à une logique de zones autonomes contrôlées par des factions paramilitaires. Si le Hezbollah demeure l’acteur militaire le plus puissant du pays, l’émergence de groupes indépendants, à Achrafieh, dans la Bekaa ou au Nord, pourrait redéfinir les rapports de force et précipiter le pays dans une nouvelle phase d’instabilité.

Un État impuissant face à la prolifération des groupes armés ?

La montée des milices à travers le Liban met en lumière l’incapacité croissante du gouvernement à maintenir son autorité sur l’ensemble du territoire. Entre les milices chiites consolidées, les factions sunnites radicalisées et les nouveaux groupes paramilitaires chrétiens comme Jnoud El Rab à Achrafieh, l’État libanais semble de plus en plus marginalisé, relégué au rang d’observateur dans un pays où la force appartient désormais aux acteurs non étatiques.

La situation est d’autant plus alarmante que les institutions de sécurité libanaises sont en crise. L’armée libanaise, traditionnellement perçue comme le dernier rempart de la stabilité nationale, est confrontée à des défis sans précédent. Avec un budget réduit et une baisse des aides internationales, notamment des États-Unis et de la France, elle peine à maintenir une présence active sur le terrain. De nombreux soldats ont déserté ces dernières années en raison de salaires devenus insuffisants pour survivre dans un pays frappé par l’hyperinflation. Cette faiblesse structurelle réduit drastiquement la capacité de l’armée à intervenir face aux milices émergentes, laissant le champ libre à leur expansion.

Les Forces de sécurité intérieure (FSI), en charge de la police et du maintien de l’ordre, ne sont pas en meilleure posture. Sous-financées et souvent minées par des loyautés politiques divergentes, elles ont progressivement perdu de leur efficacité. Dans des zones comme la Bekaa ou Tripoli, elles sont quasi absentes, laissant la gestion de la sécurité entre les mains de forces informelles qui imposent leur propre loi. Cette défaillance de l’appareil sécuritaire officiel a favorisé une privatisation de la sécurité, avec des groupes armés prenant en charge des missions traditionnellement dévolues à l’État.

Le rôle du Hezbollah dans cette dynamique est particulièrement ambigu. Si le mouvement chiite a longtemps été le seul acteur militaire en dehors de l’armée à exercer un contrôle significatif sur certaines régions, il fait désormais face à une remise en question de son monopole. Dans la Bekaa, où il exerçait historiquement une autorité quasi absolue, de nouvelles factions indépendantes apparaissent, certaines rivalisant même avec les réseaux du Hezbollah dans le trafic d’armes et de drogue. Certains rapports, cités par Ad Diyar (23 février 2025), indiquent que des groupes liés à des tribus locales refusent désormais de se plier aux directives du Hezbollah, créant ainsi un climat de tension interne au sein même de la communauté chiite.

Dans le nord du Liban, les groupes salafistes se positionnent comme des alternatives aux forces étatiques et islamistes traditionnelles. Contrairement à une époque où Al-Qaïda ou Daech dominaient le paysage jihadiste, ces nouveaux groupes adoptent une approche plus territoriale, cherchant à s’intégrer dans la vie locale tout en imposant leur propre vision du pouvoir. Certains bénéficient de financements étrangers, notamment en provenance du Golfe, ce qui leur permet de disposer d’armes et de ressources bien supérieures à celles des forces de sécurité libanaises.

Le cas de Jnoud El Rab à Achrafieh est particulièrement révélateur de cette fragmentation sécuritaire. Ce groupe paramilitaire chrétien, qui s’est fait connaître par des démonstrations de force dans les rues de Beyrouth, illustre la résurgence d’une logique de milices confessionnelles, comme ce fut le cas durant la guerre civile. Loin d’être une simple organisation marginale, Jnoud El Rab bénéficie d’un certain soutien au sein de la communauté chrétienne, notamment parmi ceux qui considèrent que l’État n’est plus capable d’assurer leur sécurité. Les discours identitaires et de protection des « quartiers chrétiens » se multiplient, ravivant les souvenirs des milices chrétiennes des années 1980.

L’un des aspects les plus inquiétants de cette montée en puissance des milices est le risque d’affrontements intercommunautaires. Alors que des groupes armés sunnites et chiites se renforcent dans leurs zones respectives, la création d’une milice chrétienne active à Beyrouth crée un cocktail explosif. La moindre provocation pourrait dégénérer en affrontements généralisés, comme ce fut le cas lors des violences à Tayouneh en 2021, où des tirs avaient éclaté entre partisans chiites et militants chrétiens des Forces libanaises.

Le gouvernement de Nawaf Salam est pris au piège dans cette crise sécuritaire. D’un côté, il ne peut pas ignorer la montée des groupes armés, qui sapent l’autorité de l’État et menacent de plonger le Liban dans une nouvelle vague de violence. D’un autre, toute tentative de confrontation avec ces milices pourrait provoquer des réactions violentes et accélérer l’effondrement des institutions étatiques. La fragilité du gouvernement et son incapacité à imposer des réformes structurelles depuis son entrée en fonction compliquent encore plus la situation.

L’un des grands défis pour l’État libanais sera de restaurer un minimum d’autorité sur les territoires échappant à son contrôle, tout en évitant une guerre ouverte avec ces groupes armésMais le temps joue contre le gouvernement : plus les milices se renforcent, plus elles deviennent autonomes, rendant leur démantèlement quasi impossible sans une intervention massive qui paraît peu probable dans les circonstances actuelles.

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