Quand la question fiscale remonte, c’est que l’urgence a changé de nature
Dans un pays comme le Liban, les débats sur l’impôt ne surgissent jamais dans un vide technique. Ils remontent à la surface quand l’État manque à la fois d’argent, de légitimité et de temps. La question de l’or, de sa fiscalité, de sa circulation et de la possibilité d’en tirer davantage de recettes dit donc bien plus qu’un simple désaccord sur un prélèvement. Elle révèle l’état réel du pays. Un État fragilisé par l’effondrement financier, rattrapé par les charges de guerre et sommé de financer l’urgence se tourne vers ce qui lui échappe encore, ou vers ce qu’il a longtemps laissé circuler sans l’encadrer pleinement. Quand les finances publiques arrivent à ce point de tension, chaque zone grise devient une tentation budgétaire.
L’or occupe à cet égard une place particulière. Il ne s’agit pas d’un produit quelconque. Dans l’imaginaire libanais, il renvoie à la protection, à la réserve de valeur, à la transmission familiale, au refuge contre la monnaie fragile et au contournement du risque bancaire. Il porte une charge symbolique très forte. L’or est souvent perçu comme ce qu’il reste quand les institutions vacillent, quand les banques déçoivent, quand la monnaie perd sa crédibilité et quand l’État n’offre plus de stabilité. Vouloir taxer, mieux encadrer ou davantage contrôler ce secteur revient donc à toucher à un objet économique, mais aussi à un réflexe de défense privée profondément enraciné.
C’est précisément pour cela que le sujet devient explosif. D’un côté, les finances publiques sont exsangues. Le pays cherche des ressources partout où elles peuvent encore être trouvées. De l’autre, les détenteurs d’épargne, les commerçants, les familles et les acteurs du marché de l’or considèrent souvent ce métal comme l’un des derniers espaces de protection contre l’incertitude généralisée. Là où l’État voit un potentiel fiscal, beaucoup voient une ligne de sécurité privée. La panne de recettes ne rencontre donc pas un gisement budgétaire neutre. Elle rencontre un territoire socialement sensible.
Cette tension résume l’un des grands blocages libanais. L’État a besoin d’argent, mais les zones où l’argent existe encore sont souvent précisément celles qui se sont développées parce que la confiance dans l’État a reculé. Plus le secteur informel, semi-formel ou protégé devient un refuge, plus il est tentant pour le pouvoir de l’atteindre. Mais plus le pouvoir tente de l’atteindre, plus revient la question centrale : sur quelle base morale et politique un État affaibli peut-il réclamer davantage à des acteurs qui se sont organisés sans lui, parfois contre lui, souvent faute de mieux ?
Un État qui cherche des recettes après avoir perdu une partie de son assiette
Le problème ne tient pas seulement à la guerre récente. Il est plus ancien. Depuis des années, l’État libanais voit son assiette fiscale se rétrécir, se fragmenter ou se déplacer. Une partie de l’activité a basculé vers l’informel. Une autre s’est contractée sous l’effet de la crise économique. Une autre encore a été redéployée vers des circuits en devises, partiellement hors du radar classique des administrations. Dans un tel contexte, la fiscalité ne fonctionne plus comme dans un État stable. Elle devient discontinue, contestée, partielle, et de plus en plus dépendante de quelques poches de prélèvement plus faciles que d’autres.
C’est ce qui rend chaque nouveau débat fiscal si chargé. On n’y parle jamais seulement d’efficacité. On y parle aussi d’injustice, de hiérarchie des efforts et de sélectivité du pouvoir. Qui est réellement en mesure d’échapper à l’impôt ? Qui, au contraire, ne peut pas éviter la retenue, la taxe, le droit ou le prélèvement indirect ? Qui bénéficie d’une protection par sa mobilité, ses réseaux ou sa capacité à déplacer son capital ? Et qui reste captif d’un territoire, d’un commerce ou d’un revenu visible ? Ces questions sont omniprésentes dès que l’État cherche de nouvelles recettes.
L’or s’inscrit dans cette logique, mais avec une intensité particulière. Parce qu’il circule dans un espace hybride. Il touche à la bijouterie, à l’épargne, à la revente, parfois au placement, parfois à l’usage social. Il peut relever du commerce déclaré, mais il se prête aussi à des formes de circulation plus discrètes. C’est ce qui en fait une cible attrayante pour un État en manque de recettes. Et c’est aussi ce qui rend toute intervention sur ce marché immédiatement suspecte aux yeux de ceux qui craignent qu’on cherche moins à organiser qu’à capter.
La panne de recettes ne signifie donc pas seulement que l’argent manque. Elle signifie que la base traditionnelle de l’impôt ne suffit plus. Un État qui fonctionnait déjà difficilement avec une économie plus large se retrouve désormais à chercher des ressources dans un paysage fragmenté, où les secteurs encore dynamiques sont souvent ceux qui se méfient le plus de lui. Le paradoxe libanais est là. Plus la crise avance, plus l’État a besoin de récupérer de la matière fiscale. Mais plus il en a besoin, plus cette matière s’est déjà déplacée vers des formes de protection échappant à sa prise.
L’or n’est pas qu’un métal, c’est un langage de défiance
Pour comprendre la sensibilité du sujet, il faut sortir d’une lecture purement budgétaire. Au Liban, l’or est aussi un langage social. Il dit la peur de la dépréciation. Il dit la rupture avec la banque comme espace naturel de confiance. Il dit le repli sur l’actif tangible, transmissible, discret et compréhensible sans intermédiaire. Dans un contexte où beaucoup ont vu leurs dépôts devenir inaccessibles, où la monnaie nationale a perdu une grande partie de sa valeur et où la promesse d’un système financier moderne s’est effondrée, l’or est devenu davantage qu’un produit. Il est devenu une réponse culturelle à l’insécurité économique.
C’est cela que l’État rencontre lorsqu’il parle fiscalité sur l’or. Il ne rencontre pas seulement des commerçants défendant leurs marges. Il rencontre une mémoire collective récente, faite de pertes, de blocages bancaires, de retrait de confiance et de bascule vers la protection individuelle. Pour une partie de la population, l’idée d’une taxation accrue peut alors apparaître comme un double choc. D’abord parce qu’elle frappe un refuge. Ensuite parce qu’elle émane d’un État jugé responsable, au moins en partie, de l’effondrement qui a rendu ce refuge nécessaire.
À cela s’ajoute un autre élément. L’or, dans la société libanaise, reste aussi lié à des usages familiaux et sociaux anciens. Le bijou n’est pas seulement un signe de patrimoine. Il peut être un instrument de transmission, de dot, de réserve mobilisable en cas d’urgence, de capital discret détenu hors système. Une mesure fiscale ou réglementaire touchant ce domaine est donc vite perçue comme une intrusion dans l’économie intime des ménages. Ce n’est pas seulement le commerçant qui se sent visé. C’est aussi la famille qui redoute qu’on touche à l’une de ses dernières marges de sécurité.
Cela explique pourquoi le débat sur l’or ne peut jamais être conduit comme un simple ajustement technique. Il touche au rapport fondamental entre l’État et la société. Dans un pays où la confiance est basse, la fiscalité n’est jamais lue comme un échange équilibré entre contribution et service. Elle est souvent lue comme une extraction. Tant que cette perception domine, chaque nouvelle tentative de mobilisation de recettes se heurte à un soupçon immédiat : l’État veut-il réellement reconstruire sa capacité d’action, ou cherche-t-il seulement à ponctionner ce que les citoyens ont sauvé sans lui ?
La guerre et l’urgence budgétaire rendent l’appétit fiscal plus visible
La crise sécuritaire récente change encore la donne. Quand la guerre s’ajoute à l’effondrement, l’urgence budgétaire devient plus nue. Il ne s’agit plus seulement de couvrir les dépenses ordinaires d’un État défaillant. Il faut financer des routes de remplacement, des ponts, des accès, des besoins d’urgence, des services publics sous tension, des administrations locales affaiblies et un retour partiel des habitants dans les zones touchées. À cela s’ajoutent les coûts indirects : perte d’activité, ralentissement des échanges, fragilité accrue des collectivités locales, besoin d’assistance ponctuelle et pression logistique sur tout l’appareil public.
Dans ce contexte, la recherche de recettes devient plus agressive, ou du moins plus visible. Le pouvoir ne peut plus se contenter d’attendre des réformes de long terme ou une hypothétique reprise spontanée. Il doit trouver de l’argent vite. C’est là que le débat fiscal sur les secteurs encore porteurs gagne en intensité. Non parce qu’une réforme complète serait enfin prête, mais parce que le manque devient trop pressant. L’appétit fiscal n’est pas ici le signe d’une confiance retrouvée dans l’État. Il est le symptôme d’une trésorerie qui se tend.
Le problème est que cette urgence budgétaire peut pousser à de mauvais choix. Lorsqu’un État agit sous pression, il risque de privilégier les prélèvements les plus visibles ou les plus politiquement accessibles à court terme, plutôt qu’une stratégie cohérente de reconstruction fiscale. Il peut viser les secteurs qui ne peuvent pas se dérober facilement, ou ceux qui donnent l’impression de contenir encore de la valeur mobilisable. Mais ce type d’approche peut produire un rendement limité, tout en accroissant la défiance. L’efficacité immédiate est alors souvent surestimée, tandis que le coût politique à moyen terme est sous-estimé.
Le cas de l’or illustre exactement ce risque. Un État qui cherche des recettes rapides peut être tenté d’alourdir la fiscalité, de mieux contrôler les circuits, de réduire certaines exonérations ou de revoir les droits existants. Mais s’il le fait sans discours de justice fiscale plus large, sans réforme visible de l’administration, sans redistribution claire de l’effort, il donnera l’impression d’agir à l’aveugle, au gré des besoins du moment. L’opinion retiendra moins la logique budgétaire que le geste politique : on vient chercher l’argent là où il reste encore quelque chose à prendre.
Le vrai sujet n’est pas seulement l’or, mais l’incapacité à produire un contrat fiscal
Tous les pays taxent. Le problème libanais n’est donc pas l’existence de l’impôt. Le problème est l’absence croissante de contrat fiscal crédible. Dans un système plus stable, l’impôt peut être contesté, bien sûr, mais il reste inscrit dans une logique lisible : on contribue à un ensemble qui, en retour, produit des services, des infrastructures, un cadre de droit, une sécurité, une continuité. Quand ce cercle se rompt, l’impôt cesse d’être perçu comme un échange collectif. Il devient une ponction sans horizon.
C’est exactement là que se situe la difficulté. L’État libanais continue d’exister, mais il n’offre plus assez de garanties pour que l’effort fiscal soit spontanément accepté. Les citoyens voient des routes dégradées, des institutions incomplètement rétablies, une justice contestée, des services fragmentés, une monnaie affaiblie et une classe politique durablement discréditée. Dans ce contexte, la question n’est pas seulement de savoir combien taxer, ni où taxer. Elle est de savoir à quoi rattacher cette demande. Quel récit de l’impôt reste encore possible ?
Sans réponse à cette question, le débat sur l’or restera piégé. Les autorités peuvent justifier une mesure par la guerre, par l’urgence, par la nécessité de mobiliser toutes les ressources. Mais si le pays ne voit pas dans le même temps un effort équitable, une hiérarchie claire des priorités et un retour tangible de l’État sur le terrain, la mesure sera vécue comme un épisode de plus dans une longue série de prélèvements sans contrepartie identifiable. Le problème fiscal devient alors un problème de confiance politique.
Il faut aussi noter que l’absence de contrat fiscal favorise l’économie de l’évitement. Plus l’impôt est jugé injuste, plus les acteurs cherchent à se protéger, à contourner, à fractionner, à déplacer ou à dissimuler. Le résultat est paradoxal. L’État, voyant sa base se réduire, durcit sa recherche de recettes. Les contribuables, voyant l’État durcir sans se réformer, redoublent d’efforts pour se soustraire. La fiscalité cesse alors d’être un mécanisme d’organisation collective. Elle devient une lutte de position entre une puissance publique affaiblie et une société qui a appris à survivre en dehors d’elle.
Taxer davantage ne suffira pas si l’assiette continue de se déplacer
Une erreur fréquente consiste à croire qu’un problème de recettes se résout principalement par un relèvement de taux ou par une extension ponctuelle de la fiscalité à un secteur donné. En réalité, dans une économie en crise profonde, la question de l’assiette est souvent plus importante que celle du taux. Si l’activité continue de se déplacer vers l’informel, vers des circuits en devises, vers des formes d’épargne ou de commerce difficiles à encadrer, alors le rendement d’une mesure isolée restera limité. Le pays risque même de s’enfermer dans une succession de gestes budgétaires dispersés, politiquement coûteux et économiquement insuffisants.
Le Liban connaît déjà ce problème. Une partie de la richesse est visible mais mobile. Une autre est peu visible mais localisée. Une autre encore est fragmentée entre des acteurs très inégaux en capacité de défense. Dans ce paysage, la fiscalité devient presque une géographie du rapport de force. Ceux qui peuvent déplacer ou opacifier leur richesse se protègent mieux. Ceux qui restent exposés supportent davantage la charge. C’est pourquoi toute discussion sérieuse sur l’or devrait être rattachée à une réflexion plus large sur la formalisation, la transparence, la justice fiscale et le rétablissement progressif de l’assiette.
Sans cela, le débat se réduira à une scène familière. L’État annoncera une mesure. Les acteurs concernés crieront à l’injustice ou à l’impraticabilité. Le rendement final sera inférieur aux attentes. La confiance n’aura pas progressé. Et quelques mois plus tard, une nouvelle cible fiscale apparaîtra, portée par la même urgence et accueillie avec la même méfiance. C’est ce cycle qu’il faudrait rompre.
Pour le moment, rien n’indique qu’il puisse être rompu rapidement. La guerre resserre les contraintes. L’argent manque trop vite. Les partenaires extérieurs parlent à la fois de financement et de réformes. Le pouvoir cherche des marges de manœuvre. Dans un tel contexte, la tentation du prélèvement immédiat est forte. Mais la vérité demeure : un État ne sort pas d’une panne de recettes durable en courant seulement après les poches de valeur résiduelles. Il en sort en reconstruisant la relation entre l’impôt, la confiance et la capacité publique.
Derrière l’or, une question plus large : qui finance encore le Liban ?
Le débat fiscal actuel renvoie finalement à une interrogation plus rude. Qui continue réellement à financer le fonctionnement minimal du pays ? Est-ce la fiscalité classique ? De moins en moins. Est-ce l’aide extérieure ? En partie, mais elle reste conditionnée, intermittente et politiquement dépendante. Est-ce l’économie privée informelle ou semi-formelle ? Souvent, oui, par substitution, par survie, par réseaux parallèles. Est-ce la diaspora, les transferts, les revenus externes et les circuits de services ? Sans doute aussi. Le Liban contemporain fonctionne donc à partir d’un financement éclaté, où l’État n’est plus le centre évident de collecte et de redistribution.
Dans un tel paysage, taxer l’or revient aussi à tenter de recentrer un peu la circulation de valeur vers le pouvoir public. Le geste a donc une signification presque institutionnelle. Il dit : l’État veut reprendre prise. Mais il révèle aussitôt sa faiblesse, car s’il veut reprendre prise maintenant, c’est précisément parce qu’il l’avait perdue. On retrouve ici tout le paradoxe libanais. Chaque signe de retour de l’État est en même temps l’aveu de son recul précédent.
C’est pour cela que le sujet dépasse largement la bijouterie, le commerce ou les droits d’entrée. Il touche à la question de savoir si le Liban peut encore reconstituer un centre fiscal et budgétaire crédible, ou s’il restera un pays où l’État survit à côté des circuits réels de la richesse sans jamais les réorganiser durablement. L’or n’est qu’un révélateur parmi d’autres. Mais c’est un révélateur puissant, parce qu’il concentre en lui la peur, la mémoire des pertes, la protection privée et l’appétit public.
Au fond, l’enjeu n’est pas de savoir si l’or doit ou non être taxé davantage. L’enjeu est de savoir dans quel cadre politique une telle décision pourrait être comprise comme légitime, utile et équitable. Tant que ce cadre manque, la panne de recettes continuera à pousser l’État vers des mesures visibles, contestées et parfois insuffisantes. Et chaque nouvelle mesure rappellera la même vérité : un pays qui a perdu la confiance ne manque pas seulement d’argent, il manque du récit commun qui permettrait encore de demander cet argent sans rouvrir chaque fois la question de sa propre légitimité.
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