Les derniers articles

Articles liés

Reconstruire sans caisse claire : avec quel argent le Liban peut-il vraiment repartir

- Advertisement -

La trêve déplace la question de la guerre vers celle du financement

Le cessez-le-feu n’a pas seulement arrêté, au moins provisoirement, le rythme des frappes. Il a déplacé le centre de gravité du débat national. Tant que la guerre occupait tout l’espace, l’urgence se lisait d’abord en morts, en destructions, en déplacements et en menaces de reprise. Dès que le feu baisse, une autre question surgit avec une brutalité presque égale : avec quel argent le pays va-t-il tenir, réparer, reloger, reconnecter, reconstruire. La trêve ne supprime pas la crise. Elle la traduit dans une autre langue, celle des montants, des arbitrages, des prêts, des dépôts, des lignes de financement et de la capacité réelle d’un Etat épuisé à faire face à une charge nouvelle.

Cette translation est capitale. Elle révèle que la guerre, au Liban, ne se termine jamais sur le seul terrain militaire. Elle se prolonge aussitôt dans les comptes publics, dans la hiérarchie des urgences et dans la vieille question de la trésorerie disponible. Les familles reviennent dans des maisons abîmées. Les réseaux doivent être réparés. Les routes, les télécommunications, les bâtiments et les services de base exigent des moyens immédiats. Pourtant, la reconstruction ne commence pas dans un espace vierge. Elle commence dans un pays déjà plongé depuis des années dans l’effondrement monétaire, la crise bancaire, la faiblesse budgétaire et l’incertitude sur le rôle même du Trésor.

Il faut donc poser la question dans toute sa dureté. Le Liban manque-t-il réellement d’argent au point d’être incapable de financer les premières urgences, ou souffre-t-il surtout d’une absence d’ordre clair entre ses besoins et ses ressources. Les éléments disponibles suggèrent une réponse plus complexe que le récit habituel du manque absolu. Il existe des fonds. Il existe des prêts. Il existe des circuits de soutien. Il existe des discussions avec des bailleurs. Mais rien de tout cela ne produit automatiquement une politique. Ce que la trêve met au jour, ce n’est pas seulement la rareté de l’argent. C’est l’absence de consensus sur la manière de l’utiliser.

Recommande par Libnanews
Indicateurs économiques du Liban

Suivez les principaux indicateurs économiques en temps réel.

L’argent existe, mais il n’est pas libre

La première illusion à écarter est celle d’un Etat totalement vide. L’image d’un Liban sans aucune ressource mobilisable est politiquement commode, mais elle ne dit pas tout. Plusieurs montants existent déjà, sous des formes différentes. Des sommes sont présentes au Trésor. Des prêts ont été négociés antérieurement. D’autres lignes peuvent être redéployées ou réaffectées. Des dispositifs sociaux ont déjà un financement partiel. Des bailleurs internationaux travaillent sur des schémas d’intervention. Le vrai problème est ailleurs. Cet argent n’est pas libre. Il est soit affecté, soit politiquement disputé, soit juridiquement encadré, soit techniquement lent à mobiliser.

C’est là que se joue le nœud du problème. Un pays en guerre ou en sortie de guerre n’a pas besoin seulement de ressources comptables. Il a besoin de liquidités politiquement disponibles. Or la disponibilité n’est pas une notion purement financière. Elle dépend de la volonté d’arbitrer. Peut-on puiser dans une réserve alors que d’autres trous budgétaires ou monétaires existent déjà. Peut-on rediriger un prêt prévu pour un secteur vers une urgence née de la guerre. Peut-on utiliser des fonds sans rouvrir un conflit sur les priorités, sur la Banque du Liban, sur les pertes héritées de la crise et sur la crédibilité du gouvernement face aux bailleurs.

Autrement dit, le Liban ne fait pas face à une page blanche. Il fait face à un enchevêtrement de ressources contraintes. Cette distinction est décisive. Si le pays n’avait rien, la question serait tragique mais simple. Or il possède quelque chose. Juste pas assez d’autorité, de lisibilité et de cohérence pour transformer rapidement ce quelque chose en doctrine publique de relèvement. La trêve agit donc comme un révélateur. Elle montre que le problème n’est pas seulement l’absence de caisse. C’est l’absence d’une chaîne claire reliant la caisse, la décision et l’exécution.

Le premier niveau de reconstruction ne ressemble pas à un grand plan

Quand on parle de reconstruction, l’imaginaire politique se tourne souvent vers les grandes conférences, les milliards promis, les chantiers structurants et les annonces de long terme. Pourtant, l’après-trêve commence bien plus bas, presque au ras du sol. Il faut rétablir les télécommunications. Il faut remettre en état des connexions. Il faut réparer des lignes, rouvrir des accès, sécuriser des bâtiments, nettoyer des zones frappées, rétablir une circulation minimale des biens, permettre aux services essentiels de fonctionner. La reconstruction commence donc par des dépenses de survie, non par des projets monumentaux.

C’est précisément pour cela que la question de l’argent se pose si vite. Les grands plans peuvent attendre quelques semaines. Le retour des habitants, lui, n’attend pas. Le besoin de réseau, d’eau, d’électricité, de déblaiement, de premières réparations et d’appui aux familles est immédiat. Le financement requis dans cette phase n’est pas celui d’une refondation nationale en plusieurs années. C’est celui d’une économie d’urgence. Or cette économie d’urgence exige des circuits simples, des décisions rapides et une trésorerie réellement activable.

Dans beaucoup de pays, cette phase est portée par un appareil public capable de déployer un fonds d’urgence, de centraliser les dégâts, d’avancer des sommes, puis de négocier ensuite les refinancements avec les bailleurs. Au Liban, ce schéma reste très fragile. Les capacités administratives sont inégales. L’autorité de l’Etat est affaiblie. Le souvenir de la crise financière rend toute décision sur l’argent politiquement inflammable. Il en résulte une situation paradoxale. Le pays a besoin d’argent rapide pour des tâches modestes mais décisives, alors que ses circuits de décision sont structurés pour des compromis lents, disputés et souvent opaques.

Cette contradiction coûte cher. Elle transfère une partie du choc sur les familles, sur les municipalités, sur les réseaux privés d’entraide et sur les opérateurs techniques qui essaient de relancer ce qu’ils peuvent avant même que le cadre financier général soit clarifié. En ce sens, le premier argent de la reconstruction n’est pas seulement celui des grandes lignes internationales. C’est celui qui permet d’éviter que la société ne porte seule, pendant plusieurs semaines, le poids du relèvement immédiat.

Le retour de la Banque mondiale et des bailleurs ne résout pas l’urgence politique

L’autre illusion fréquente consiste à croire que l’existence de prêts ou de partenaires internationaux règle le problème par avance. En réalité, le retour des bailleurs ouvre autant de questions qu’il n’en ferme. Des lignes de crédit existent ou peuvent être élargies. Des programmes sociaux sont susceptibles d’être renforcés. Des prêts destinés aux infrastructures peuvent être mobilisés. Les réunions internationales et les contacts avec les institutions financières montrent clairement que le Liban ne sera pas abandonné à lui-même dans la phase qui s’ouvre. Mais ce constat ne doit pas masquer l’essentiel : un prêt n’est pas de l’argent immédiat et neutre. C’est un outil avec sa temporalité, ses conditions, ses procédures et sa logique propre.

Un prêt peut financer une remise en état. Il peut soutenir un programme social. Il peut servir de base à une relance. Mais il ne remplace pas une doctrine nationale. Il ne dit pas ce qui doit être prioritaire. Il ne tranche pas automatiquement entre le secours immédiat et la reconstruction plus lourde. Il n’efface pas non plus la question de la capacité d’absorption. Un pays affaibli peut obtenir des financements sans être en mesure de les transformer rapidement en réalisations visibles, parce que la chaîne administrative, technique et politique qui va du prêt au terrain reste trop lente ou trop fragmentée.

Le Liban connaît parfaitement ce risque. L’histoire récente a montré qu’il pouvait être l’objet de promesses, de conférences et d’engagements sans que ces montants deviennent forcément un levier de transformation cohérent. La guerre ajoute un autre problème. Elle renforce la tentation de rediriger des enveloppes existantes vers l’urgence, ce qui est compréhensible, mais peut aussi vider de leur sens des programmes déjà conçus pour d’autres besoins. L’arbitrage devient alors encore plus difficile. Faut-il utiliser des fonds prévus pour des politiques structurelles afin de répondre au choc immédiat, ou préserver ces enveloppes en espérant obtenir par ailleurs un financement spécifique de la guerre. Il n’existe pas de réponse simple, mais il existe une obligation : trancher.

Ce qui manque le plus au Liban, dans cette phase, n’est peut-être donc pas l’argent extérieur en lui-même. C’est la capacité politique à l’ordonner. Sans cette capacité, chaque ligne de soutien reste précieuse mais partielle. Elle aide sans structurer. Elle soulage sans hiérarchiser. Elle empêche l’effondrement complet, mais ne crée pas encore la cohérence d’un relèvement crédible.

La vraie question est celle de l’arbitrage, pas seulement celle des montants

C’est ici que le débat devient plus inconfortable. Car il oblige à poser une question que beaucoup préfèrent éviter : si des ressources existent, pourquoi le sentiment de vide reste-t-il aussi puissant. La réponse tient dans l’arbitrage. Toute sortie de guerre impose de choisir. Choisir entre dépenses sociales et dépenses d’infrastructure. Entre aides directes aux ménages et remise en état des réseaux. Entre présence publique visible et préservation de certaines marges financières. Entre financement des secours et traitement des déséquilibres hérités de la crise bancaire et monétaire.

Ces choix sont particulièrement redoutables au Liban, parce qu’ils ne se déroulent pas dans un espace institutionnel pacifié. Chaque arbitrage porte la mémoire des autres crises. Toucher à l’argent du Trésor, c’est rouvrir la question du rôle de l’Etat dans la crise financière. Redéployer un prêt, c’est rouvrir la question de la confiance des bailleurs. Renforcer l’aide sociale, c’est rouvrir la question des critères, des clientèles et des capacités de distribution. Miser sur les infrastructures, c’est risquer de laisser les ménages les plus touchés attendre trop longtemps. Tout se tient.

La guerre a donc ceci de particulier : elle simplifie le besoin, mais complique la décision. Tout le monde voit qu’il faut de l’argent. Personne ne peut prétendre que l’urgence n’existe pas. Pourtant, l’accord sur l’ordre des priorités reste difficile. Et c’est précisément cet ordre qui manque. Un pays peut être pauvre et clair. Il peut aussi être moins pauvre qu’on ne le dit, mais incapable d’ordonner politiquement ses moyens. Dans la séquence actuelle, le Liban ressemble davantage au second cas.

Cela signifie que la bataille de la reconstruction ne se gagnera pas seulement dans les conférences internationales ou dans les chiffres globaux. Elle se jouera dans la capacité du pouvoir à établir une hiérarchie lisible. Que finance-t-on d’abord. Comment justifie-t-on ce choix. Quels fonds peuvent être mobilisés immédiatement. Quels fonds doivent être négociés. Quels coûts doivent être socialisés. Quels délais sont acceptables. Sans cette clarification, même un afflux de ressources risque de se perdre dans l’indécision ou dans la dispersion.

La reconstruction commence par une trésorerie d’Etat, pas par un rêve de milliards

Le débat public aime les grands nombres. Ils rassurent ou effraient. Ils donnent l’impression qu’on approche la réalité. En vérité, la reconstruction du Liban ne commencera pas par les milliards promis, encore moins par un récit héroïque de renaissance. Elle commencera par une chose plus banale et plus déterminante : la capacité du Trésor à avancer de l’argent pour les premières urgences. Sans cette capacité, tout le reste restera suspendu. Les bailleurs attendront des plans plus clairs. Les services se débrouilleront à la limite de leurs moyens. Les habitants supporteront plus longtemps la charge de leur propre retour. Les promesses internationales produiront des conférences, non des effets.

Il faut donc remettre la trésorerie au centre de la discussion. Non pas comme sujet comptable réservé aux spécialistes, mais comme question de souveraineté concrète. Un Etat existe d’abord quand il peut faire face à un choc sans demander à sa société de porter seule l’intervalle entre la catastrophe et les financements extérieurs. Un Etat existe quand il peut transformer une ligne budgétaire, un dépôt mobilisable ou une réserve disponible en action réelle. S’il ne le fait pas, il reste dépendant d’un temps qui n’est pas celui des habitants.

C’est probablement le point le plus dur de l’après-trêve. Le Liban ne peut pas attendre qu’un grand schéma de reconstruction soit finalisé pour commencer à réparer, secourir, reconnecter et soutenir. Mais il ne peut pas non plus agir dans le flou sans risquer d’aggraver la confusion budgétaire et politique. Il lui faut donc une doctrine d’urgence. Pas encore une doctrine de refondation complète. Mais au moins une doctrine d’usage immédiat de ses ressources disponibles.

Cette exigence paraît technique. Elle est profondément politique. Elle dira si le cessez-le-feu ouvre réellement une phase d’Etat ou s’il ne fait que transférer sur la société, une fois de plus, la charge de survivre en attendant mieux.

Le pays n’a peut-être pas besoin d’abord de plus d’argent, mais de plus de décision

Au terme de ce constat, une idée s’impose. Le Liban aura évidemment besoin d’argent extérieur, de prêts, d’aide, de refinancements et d’une mobilisation internationale. Mais dans l’immédiat, son handicap majeur n’est peut-être pas l’absence pure de ressources. C’est l’absence de décision suffisamment nette sur les ressources déjà là, ou rapidement accessibles. Tant que ce verrou politique ne saute pas, chaque discussion sur les milliards futurs masque la faiblesse centrale : l’incapacité à faire de l’argent disponible un argent utile au bon moment.

La trêve impose donc une vérité simple. La reconstruction n’est pas d’abord un concours de promesses. C’est un test de gouvernement. Le pays devra montrer s’il peut ordonner ses fonds, hiérarchiser ses urgences, faire fonctionner son Trésor, parler clairement aux bailleurs et faire descendre l’argent jusqu’aux réseaux, aux services et aux familles. S’il y parvient, les soutiens extérieurs auront un point d’ancrage. S’il échoue, les financements futurs risquent de s’ajouter à la longue liste des ressources annoncées et mal transformées.

Avec quel argent reconstruire le Liban après la trêve. La réponse la plus honnête est donc double. Avec de l’argent déjà là, s’il est enfin mobilisé avec clarté. Avec de l’argent extérieur, s’il vient ensuite renforcer une hiérarchie nationale crédible. Dans l’ordre inverse, le pays risquerait de multiplier les appuis sans jamais construire la chaîne politique qui leur donne un sens.

- Advertisement -
Newsdesk Libnanews
Newsdesk Libnanewshttps://libnanews.com
Libnanews est un site d'informations en français sur le Liban né d'une initiative citoyenne et présent sur la toile depuis 2006. Notre site est un média citoyen basé à l’étranger, et formé uniquement de jeunes bénévoles de divers horizons politiques, œuvrant ensemble pour la promotion d’une information factuelle neutre, refusant tout financement d’un parti quelconque, pour préserver sa crédibilité dans le secteur de l’information.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

A lire aussi