«Si nous venions à mourir, défendez nos mémoires» – Didouche Mourad

Par Kamel Bouchama 

Ecrivain et homme politique algérien, Kamel Bouchama a occupé le poste de ministre de la Jeunesse et des Sports (1984-1988) et d’ambassadeur d’Algérie en Syrie. A Damas, il a fait la connaissance des descendants de l’Emir Abdel Kader et recueilli des informations qui lui ont permis d’écrire son livre «Les Algériens à Bilâd as-Shâm en 2010. Il est aussi l’auteur de «Algérie, terre de foi et de culture». Ed. Houma.

Note de la Rédaction  : www.madaniya.info soumet à l’attention de ses lecteurs ce texte de l’intellectuel algérien Kamal Bouchama sur l’œuvre de l’Emir Abdel Kader Al Jazaïri, initiateur du premier soulèvement nationaliste algérien contre la colonisation française, particulièrement sur son action en Syrie, afin de briser le monopole du récit occidentaliste sur «le rôle positif de la colonisation française» de l’Algérie et des autres colonies d’Afrique. En hommage aussi à la contribution de l’Emir Abdel Kader à l’essor du combat nationaliste arabe et à la défense des chrétiens de Syrie. Fin de la note

En partenariat avec Madaniya.info – S’agissant là d’un sujet précis, durant une période déterminée de notre Histoire commune avec nos frères Syriens, et afin d’éviter de noyer les jeunes sous un flot d’informations – parce qu’il y en a tellement –, j’essayerai de me résumer, autant que possible, sans oublier que je dois aller vers l’essentiel pour les instruire, les convaincre et leur corriger le discours fallacieux de ceux qui leur rapportent des «inepties» qui tendent à déshonorer nos héros, durant certaines étapes de leur lutte pour le droit, la justice et la liberté.

Il y a quelques jours, j’ai répondu à cette malencontreuse «sortie», venue d’une auteure de la descendance des Bengana. En fait, je me suis insurgé contre nous-mêmes, contre tous ceux, parmi les responsables du pays, qui ont aidé à ce que des portes s’ouvrent, grandes ouvertes, devant celle qui venait rayonnante de joie, apprendre au peuple algérien que les Bengana ont été des foudres de guerre avec nos ennemis – leurs alliés, bien sûr – et que l’Émir Abdelkader n’a pas tenu plus de trois ans devant ceux auxquels il s’est rendu sans aucune résistance.

Cela dit, je suis certain de ne pas me tromper en disant que cette auteure est dans sa logique car, profitant du vide sidéral qui nous entoure, elle peut déclamer autant de tirades dithyrambiques au profit de l’«Histoire» des siens, au moment où nous nous recroquevillons sur nous-mêmes, comme si notre «mezwed» n’est pas assez bien rempli.

C’est de là que m’est venue l’idée de faire un peu d’Histoire, la vraie, celle que nous ne connaissons pas assez, ou pas du tout, et qui recèle pourtant des hauts-faits et de légendaires circonstances qui méritent d’être portés à la connaissance de tous, et particulièrement de la jeunesse. Parce que, laisser le terrain libre à d’autres pour que notre Histoire soit occultée, sinon complètement rejetée, est une atteinte à notre souveraineté, à notre passé et à nos valeurs… En effet, une grave atteinte qui, malheureusement, se perpétue avec le temps, et nous emmure dans notre mutisme, plutôt dans notre réticence – et je sais de quoi je parle –, comme si nous n’avons jamais brillé, de par le passé, aux côtés de ceux qui ont porté les civilisations du Bassin méditerranéen et qui ont beaucoup appris avec nous.

De ce fait, et en attendant que s’écrive notre Histoire, la meilleure façon de rectifier les stupidités de certains détracteurs de notre époque, ceux qui sont venus affubler notre Émir de trahison, est d’évoquer des pans entiers de son parcours et des siens, qui feront l’effet de bonnes répliques, empreintes d’authenticité et de précisions. Cela ne veut pas dire – pour ce qui me concerne – que je réponds à l’auteure précédemment citée, car ça aurait été trop d’honneur que je lui ferai, mais c’est pour informer et instruire nos jeunes sur la participation ô combien généreuse des nôtres à l’écriture de l’Histoire de notre pays et de ce pays frère, le grand Shâm qui leur a ouvert ses bras. Ainsi, les jeunes, seront tellement fiers de leurs ancêtres, qu’ils sauront, en suivant leur exemple, relever les défis qui les attendent pour faire de l’Algérie un havre de paix et de progrès constant.

Pour tout ce qui précède, je m’engage à contribuer à débarrasser les gens de leur carence en matière d’information et c’est mon devoir de le faire. N’est-ce pas que «la cinquième liberté est l’affranchissement de l’ignorance», selon Lyndon Baynès Johnson, 36ème président des États-Unis d’Amérique ?

Allons donc, ensemble, à la rencontre de glorieuses péripéties où l’Émir Abdelkader et ses descendants seront les hôtes de cette communication qui va étonner plus d’un en ce qui concerne leur participation concrète au combat contre les forces du mal…

Je vais évoquer donc ces Algériens de Bilâd as-Shâm, aujourd’hui la Syrie, qui s’identifiaient avec leur pays, même à des milliers de kilomètres, et qui ont été des acteurs privilégiés du fait qu’ils ont vécu, depuis leur exil, dans le ressentiment d’un pays spolié…, le leur.

I – Et d’Amboise débuta l’épique saga

Commençons par le commencement, par l’Émir, celui qui après son incarcération à Amboise, durant six ans, s’est installé à Damas après un séjour de deux années chez les Ottomans, en Turquie. Oui, je vais parler de ce «prisonnier d’Amboise» sur qui nous ne devons jamais jeter l’anathème ou avoir une attitude négative à l’endroit de cet Homme d’action et de méditation, de tradition et de progrès, de raison et de foi.

Et là, une question me surprend, à laquelle je réponds immédiatement. Sont-ils mieux documentés, ces adeptes de l’amalgame, que celui qui le tenait en captivité à Amboise, Louis Napoléon Bonaparte, ou Napoléon III, et qui lui proclamait sa liberté en ces termes: «Je viens vous annoncer votre mise en liberté (…) Vous avez été l’ennemi de la France mais je n’en rends pas moins justice à votre courage, à votre caractère, à votre résignation dans le malheur ; c’est pourquoi je tiens à l’honneur de faire cesser votre captivité, ayant pleine foi dans votre parole.»?

Ne voyons-nous pas, dans ce discours de haut responsable étranger, beaucoup de circonspection et de courtoisie à l’égard d’un ennemi qui est jugé en tant que brave et non qu’inféodé à un système, à un État, pour qu’on aille tenir des propos malveillants sur son compte, dans son propre pays?

Alors, cet Homme libre, quittant la France pour la Turquie, tenait à visiter Paris et ses merveilles. Là, on ne pouvait ne pas tomber d’admiration devant cet esprit aussi ouvert qui ne manquait pas de stigmatiser le mal pour en glorifier le bien, et surtout mettre en exergue la science et la culture. Ainsi, en visitant les Invalides le matin et l’Imprimerie impériale l’après-midi, il répliquait, en tant qu’Homme au caractère exceptionnel, humaniste et philosophe, en des paroles sensées qui ne peuvent être prononcées que par les Grands de ce monde.

Il disait: «Ce matin j’ai vu les foudres de l’artillerie, maintenant voici devant moi les canons de la pensée. J’ai vu les armes capables de détruire les murailles et les remparts des villes ; aujourd’hui je vois les machines avec lesquelles on peut combattre les rois et renverser les gouvernements, sans qu’ils s’en aperçoivent.»

Une fois à Damas, en 1855, après les deux années de présence en Turquie, comme déjà signalé, l’Émir Abdelkader, s’imposait de facto comme un autre stimulant pour les Algériens qui, contrairement aux autres, Kurdes et Crétois, qui s’installaient en périphérie de la ville, étaient les seuls allogènes à s’être installés au cœur même de la vieille ville. N’est-ce pas que «l’Émir a exigé que lui et les Algériens qui l’accompagnaient soient installés dans la vieille ville et non dans les faubourgs, afin d’être parfaitement intégrés dans la vie de la cité»? (1)

Cela dit, la venue de l’Émir en Syrie a donné plus de force aux Algériens de Damas, Alep, Homs, Houran et Tibériade – le pays n’était pas encore divisé –, à ceux-là qui sentaient vraiment qu’ils pouvaient compter sur un «Pater familias», charismatique, emblématique, bref sur un protecteur qui était là pour leur dissiper les incertitudes et les craintes des lendemains.

Et comment l’Émir n’allait-il pas œuvrer dans cet axe de travail inlassable envers ses compatriotes les Algériens qui, pour la plupart et après des siècles de présence sur cette terre d’accueil, se confondaient naturellement avec les autochtones de Bilâd as-Shâm, dans leur façon de parler, de se comporter, de s’habiller et de gérer leur vie. Je peux ajouter également, et cela l’Histoire ne va pas me démentir, que tous ces Algériens gardaient l’espoir vivace de retourner un jour chez eux, armés de courage et d’unité, cette unité qui manquait hélas en 1830, pour déloger le nouvel occupant de leur pays. Et l’Émir restait ce chef qui allait encore brandir l’emblème de la lutte, parce que plus aguerri après de pénibles épreuves, pour le recouvrement de la souveraineté nationale. Enfin, l’espoir y était…

En conséquence, cette «rai’ya», qu’incarnaient ces ressortissants algériens, vivait à l’ombre de l’Émir Abdelkader, qui les encadrait et les préservait de toutes les craintes. D’ailleurs, en 1860, ils étaient tous à ses côtés, pour défendre ce que la morale et… l’Islam leur exigeaient de défendre.

II – «Il est bon d’être moderne!», disait l’Émir

Il y a beaucoup de choses à raconter sur l’Émir, de sa défense des chrétiens à ses pourparlers avec les Français à Chtaura, à ses «frictions diplomatiques» avec la Sublime Porte, à ses positions politiques concernant de nombreux événements, à ses instituts et établissements scolaires qu’il a ouverts pour incruster chez les jeunes l’amour de Dieu, de la patrie et des sciences, enfin à ses œuvres rédigées dans sa retraite au palais de Doummar…

Commençons par une, hautement significative, traduisant sa sagacité, son ingéniosité, mais aussi son courage.

L’Émir Abdelkader était un homme dont la pensée, toute métaphysique, était nourrie non seulement des préceptes de l’enseignement islamique traditionnel, mais aussi de philosophie grecque classique, de néoplatonisme alexandrin, de gnose orientale, un homme du Moyen-âge si l’on veut, qui pense et qui parle comme Mohieddine Ibn ‘Arabi ou Saint Thomas d’Aquin. Il est lui-même philosophe et poète, et l’un des esprits les plus cultivés de son temps (2).

Enfin, l’Émir était un de ces «spirituels» de l’Islam pour qui la véritable indépendance de l’esprit passe par le renoncement aux richesses illusoires de ce monde. Initié au soufisme, il était persuadé que tradition et liberté, loin d’être incompatibles, sont deux noms d’une même réalité. De tout ce caractère découlait une véritable volonté de se surpasser en loyauté, dévouement et conscience, et d’être constamment à l’écoute d’une communauté qui semblait être en désarroi devant tant d’agressions morales et physiques.

Et c’est pour cela que l’Émir a choisi précisément un lieu de débauche pour le reconvertir en lieu de culte, parce qu’il se trouvait mitoyen à la grande Mosquée des Omeyyades, et tout près des sépultures de «Ahl el Beït», (la famille du Prophète). Il voulait assainir ce quartier où il y avait onze (11) tavernes d’où se dégageaient les émanations d’alcool et s’exhalaient les relents du péché de la chair, gênant tous les chastes et autres pratiquants, tout en les empêchant de s’aventurer aux alentours, même pour les prières du vendredi. Les 11 tavernes appartenaient à quelques autochtones, de confession chrétienne, auxquels s’associaient des Français qui vivaient déjà, en ce temps, dans le pays. Certains richissimes de Damas ont essayé d’acquérir ces lieux de débauches pour les désaffecter et s’en servir pour leurs négoces, mais rien n’a pu se faire, les propriétaires exigeaient constamment, pour les céder, des sommes considérables, qui augmentaient au fur et à mesure que les demandes se multipliaient.

L’Émir Abdelkader les a convoqués en sa résidence et leur a tenu le langage qu’il fallait. Un langage de celui qui était là pour réunir et non pour diviser…, un langage où la sagesse dominait et faisait réagir tous ceux qui l’écoutaient. En effet, l’Émir a pu les convaincre, moyennant de grandes bourses, et de cet ensemble de tavernes, il en a fait un complexe qu’il a appelé «Dar el Hadith». N’était-ce pas le bel exemple, sept siècles après, de Nour Eddine Zenki El Malik El ‘Adil (le juste) qui régnait dans la Province syrienne de l’Empire seldjoukide, de 1146 à 1174 ? Ce dernier a construit à Damas «Dar el Hadith», qu’on peut considérer comme étant la première Université théologique où l’on apprenait les préceptes du Prophète Mohamed (QSSSL).

Nous baptisons le quartier: «El Qarya El Ihda ‘Achriya»! (3) disait l’Émir le jour de son inauguration, tout satisfait d’avoir réussi une autre performance.

Il a nommé, à la tête de l’Institut, une éminence dans le cadre de la jurisprudence et de la Culture, Cheikh Badr Eddine El Hassani El Djazaïri qui était d’origine algérienne et son proche parent. Ce dernier connaissait tous les préceptes du Prophète (QSSSL) et les enseignait dans plusieurs endroits du Shâm. Il était un puits de science religieuse, et se comptait parmi les plus grands érudits en matière de «fiqh», dans tout le Moyen-Orient.

L’Émir Abdelkader était très pointilleux en Islam, mais la science avait dans sa bouche «une signification singulièrement actuelle». Religieux mais non fanatique, car il disait toujours : «Il est bon d’être moderne!». «Une liberté d’esprit inimaginable. C’était cela l’Islam chez l’Émir, le commandeur des croyants qui ne restait pas enfermé dans sa tour d’ivoire et qui, contrairement à d’autres philosophes, proclamait la supériorités des modernes sur les anciens.» (4)

La modernité de l’Émir, écrivait Mohamed Chérif Sahli, s’affirmait dans le fait qu’il appréciait hautement l’esprit critique et le défendait contre le principe de l’autorité […] Également, il tendait à stimuler la recherche et l’effort intellectuel à un moment où la culture arabe ne vivait plus que de souvenirs…

N’était-ce pas cette recherche et cet effort intellectuel qui ont fait que des philosophes d’ailleurs soient déroutés par le comportement de l’Émir Abdelkader et n’aient pu le comprendre, quand il a défendu les chrétiens de Damas et de Beyrouth, qu’à travers le prisme déformant de la réalité et… de la vérité ? En effet «son intervention a été mal interprétée par certains : les francs-maçons ont vu dans le sauvetage des chrétiens par Abd el-Kader une œuvre maçonnique «drapeau de la tolérance face à l’étendard du prophète», alors que pour lui c’est une action essentiellement musulmane – pratique du «horm» : protection envers des «dhimmis» dans une enceinte sacrée» (5)

Cependant Bruno Etienne maintient à coups d’arguments, sans pour autant vouloir polémiquer: «qu’Abd el-Kader avait évolué vers un cosmopolitisme musulman qui lui faisait négliger sa patrie provinciale (l’Algérie) au profit d’un Dâr al-Islâm, régénéré par l’apport occidental. Cette thèse est défendable lorsque l’on étudie la pensée de l’Émir, ses écrits de maturité et sa vie à Damas près de la tombe de son maître Ibn ‘Arabî». Enfin, cela étant le point de vue d’un écrivain penseur. On peut le partager comme on ne peut le partager.

En tout cas, ce que notre esprit peut partager avec cet auteur, concernant l’Émir Abdelkader, c’est que nous devons mesurer à quel point le contexte a changé depuis l’époque d’Abdelkader, dans tous les domaines, essentiellement dans les domaines politiques et spirituels.

III- L’Émir défend les chrétiens à Damas en 1860

En effet, l’Émir qui répétait souvent, en humaniste convaincu, le précepte marquant de notre Prophète (QSSSL) qui nous recommande de corriger le mal, s’est porté au secours des chrétiens de Damas en 1860, joignant l’acte à la parole. L’Émir devait armer un millier parmi les plus valides au niveau des jeunes Algériens pour protéger la population chrétienne de ces massacres.

Ainsi, dans ce douloureux épisode qui avait comme théâtre les régions de Damas et Beyrouth, à partir du 9 juillet 1860, l’Émir cet «ennemi des chrétiens», selon les officiers supérieurs de l’Armée française, n’a pas hésité un seul instant pour voler au secours de ces mêmes chrétiens qui subissaient des horreurs que leur imposaient les Druzes.

Il a réussi à sauver des milliers de personnes en cette agression affreuse, barbare, qui allait exterminer tous les chrétiens vivant dans la région. Ils étaient des milliers, 12.000 disent les uns, 15.000 disent les autres, qui ont été placés sous sa protection.

Les deux palais, celui de «Laâmara», à côté de la grande mosquée des Omeyyades, en plein centre de Damas, et l’autre, celui de «Doummar», surplombant «wadi Barada», étaient chargés de chrétiens qui ont trouvé refuge et hospitalité dans les demeures de celui qui a été constamment houspillé par ceux qui ne l’ont connu qu’à travers sa stratégie guerrière. En effet, ils étaient nombreux, mais peu importe. L’Émir et ses soldats, tous des Algériens, ne s’arrêtaient pas au nombre, eux qui agissaient en répondant à l’appel de Dieu, par leur combat pour la justice.

Parlons encore de cet événement qui a honoré l’Émir et ennoblit la communauté algérienne qui, sur le chemin de leurs ancêtres, les Maghrébins qui ont participé à Hattin aux côtés de Saladin, allaient marquer encore une fois l’Histoire du monde en cette fin du XIX siècle. Oui, parlons-en, puisque l’Émir n’a pas hésité à prendre position parce qu’il avait cette «hauteur de vue sur le problème du pluralisme des religions […] Il la reliait non seulement à sa fidélité aux préceptes de l’Islam, mais aussi à sa volonté de respecter ce qu’il appelait «les droits de l’Humanité» (hûquq al Insâniyya). Serait-ce la première utilisation en arabe de l’expression dans son sens moderne?» (6)

D’ailleurs c’était son caractère, sa culture, sa formation, plutôt son itinéraire spirituel qui lui conférait cet état de servitude de l’amoureux de Dieu qui considérait que la «Constitution de Médine» suivie par le discours d’Adieu à Arafat, «Khotbet el wadaâ», étaient les deux textes humains pour les droits humains. Et là, il répondait à Mgr Pavy, tout modestement, pour lui expliquer son intervention au cours de ces massacres de juillet: «Votre lettre éloquente et votre brillant message me sont bien parvenus. Ce que nous avons fait de bien avec les chrétiens, nous nous devions de le faire, par fidélité à la foi musulmane et pour respecter les droits de l’Humanité. Car toutes les créatures sont la famille de Dieu et les plus aimés de Dieu sont ceux qui sont les plus utiles à sa famille.» (7)

De là, on comprend que l’Émir a osé… Car l’année 1860 a été une année pénible pour les chrétiens de Damas et d’autres régions de Syrie, le Liban notamment. Ainsi, accompagné d’une élite de jeunes soldats algériens, qu’il a dû armer bien avant ces événements, il entreprit cette noble action pour sauver la communauté chrétienne qui était menacée d’extermination.

Oui, l’Émir a osé! Il s’adressait à la foule: «Mes frères, votre conduite est impie ! Qu’êtes-vous donc pour vous arroger le droit de tuer des hommes ? A quel degré d’abaissement êtes-vous descendus puisque je vois des musulmans se couvrir du sang des femmes et des enfants ?».

Mais la foule vociférait devant le palais de l’Émir: «Les chrétiens ! Les chrétiens!». Elle voulait s’emparer de ce qui restait de cette communauté pour le faire passer au fil de l’épée. L’Émir debout, imperturbable, stoïque, répliquait avec son courage habituel : «Les chrétiens, tant qu’un seul de ces vaillants soldats qui m’entourent sera debout, vous ne les aurez pas, car ils sont mes hôtes! »

Pour ce qui est des versions, concernant l’origine de ces troubles, elles étaient très nombreuses. Et c’est dans les mêmes «dispositions», que l’un des petits-fils de l’Émir Abdelkader affirmait, d’après ses grands-parents, que c’était les Français qui ont arrangé cette zizanie démoniaque, qui allait embraser la région pour légitimer leur intervention dans ce Shâm qu’ils convoitaient depuis bien longtemps pour ses généreuses potentialités. Rien de mieux que de fomenter une «fitna», un désordre public, qui mettrait face à face les deux communautés, musulmane et chrétienne.

Cependant pour cette action humanitaire de la défense des chrétiens, il y a énormément de documents d’étrangers qui n’ont aucun mérite à se complaire dans l’éloge excessif d’un Grand, comme notre Émir, même s’il a fait plus que son devoir. Ces documents laissent entendre, que le parlement hellénique avait souhaité qu’Abdelkader soit le roi de la Grèce (8).

Cela démontre, s’il en est besoin, la reconnaissance des États pour ses exploits et cette superbe audience dont il a bénéficiée chez tous les peuples du monde. Parce qu’il s’est passé, au cours de ce conflit, tout ce que l’Histoire nous a révélé avec des mots justes et des sentiments meurtris. Il s’est passé, ce qu’elle nous a traduit fidèlement dans une parfaite authenticité, c’est-à-dire ces événements douloureux, ces pertes considérables, ces positions honorables et ce que l’Émir Abdelkader et ses compagnons les Algériens ont pu donner, par leur courage et leur détermination, pour défendre des innocents et révérer l’Humanité entière. Le monde n’a pas oublié ce geste et ne l’oubliera jamais…

IV- L’Émir retarde l’expédition française en Syrie de 60 ans…

Maintenant, pourquoi, vais-je «attacher» ce massacre de chrétiens à Damas et Beyrouth avec d’autres événements qui se produiront juste après ? Parce que de l’avis des historiens, tout leur semble étroitement lié… Car ce fut un enchaînement de faits et de circonstances qui n’ont jamais pu être engendrés s’il n’y avait ces événements. «Le diable peut citer l’Écriture pour ses besoins», disait Shakespeare.

En clair, il n’a pas suffit aux Français d’avoir agencé un plan machiavélique contre ce pays, la Syrie, qu’ils sont partis s’essayer – car justifiée, selon eux – dans une intervention musclée, à l’image des rois catholiques qui, au Moyen-âge, ont pris comme prétexte la persécution des chrétiens à Jérusalem pour entreprendre leurs croisades. Voyons ce qui s’était passé quelques années après…

L’Émir Abdelkader –et cela l’Histoire écrite par certains, en dehors des nôtres, ne le dira jamais- a rencontré un général français à Chtaura en 1860, exactement dans la localité de «Qab Elias», au moment où 79 navires de guerre mouillaient dans la rade de Tripoli (dans l’actuel Liban), d’autres disent à Beyrouth (9).

Ce général n’est autre que Charles Marie Napoléon de Beaufort d’Hautpoul, un ancien aide de camp du Duc d’Aumale. Il a servi en Algérie jusqu’en 1848, et a gagné les grades de chef d’escadron et de lieutenant-colonel. Il était présent à la prise de la Smala. C’est dire que l’Émir le connaissait fort bien. Et c’est lui qui sera chargé du corps expéditionnaire français en Syrie.

L’expédition donc contre ce pays se préparait, pas à pas, dans le cadre d’une stratégie concoctée par les grandes puissances d’alors dont les Anglais se trouvaient être les principaux propagandistes.

Sa préparation ne différait pas de celle destinée à l’Algérie, qui était cependant envisagée, bien avant ce funeste jour du 5 juillet 1830. C’était la pratique chez ces pays qui sont passés maîtres dans l’art de coloniser ceux sur qui ils jetaient leur dévolu.

Cette rencontre a eu ses résultats, elle a été surtout bénéfique aux Syriens, du fait que leur colonisation par les Français «a été différée» à plus tard…, et ce n’est pas du cynisme, lorsque je m’exprime ainsi. En effet, ce n’est que 60 ans après, en 1920, que le colonialisme français s’installait officiellement en Syrie qui venait d’être affranchie de l’autorité ottomane qui a duré plus de quatre siècles.

Selon certaines révélations que j’ai eues d’authentiques descendants de l’Émir – je dis «authentiques» car, dans ce registre, les imposteurs sont nombreux –, il paraîtrait qu’un dialogue grave, et par moment véhément, a animé l’entrevue qu’ont conduite les deux chefs de délégations. L’Émir Abdelkader a été sévère et très ferme avec les Français, lui qui était connu par son calme et sa pondération.

Aujourd’hui, dans mon armée, leur disait-il «il y a beaucoup d’Algériens qui connaissent bien l’armée française pour lui avoir infligé de très lourdes pertes sur les champs de bataille. Mais ceux-là, s’ils n’ont pu aller jusqu’à la fin de leur mission, c’est parce qu’ils n’avaient pas de moyens, comme ceux que vous possédiez. Par contre, ici dans ce pays du Machreq, les conditions leur sont réunies pour marcher au devant de leur destin. Ainsi, si vous décidez d’une quelconque aventure contre le Shâm, vous me trouverez devant vous en premier combattant pour défendre ce pays et vous me verrez dans l’obligation de rompre tous mes engagements avec Louis Philippe, et là, je retournerai en Algérie pour vous combattre jusqu’à ma mort.»

Après cette rencontre, les Français se retrouvaient devant un dilemme. L’Émir use de son influence et défend la Syrie. Cela déplait aux autorités de Paris, mais Napoléon Bonaparte est l’ami de l’Émir. Cette relation ne peut être cassée après tant de rapports, honnêtes et respectueux, disait-on. Que faire ? Attendre, tout simplement, parce que cela bouillonnait également dans les milieux politiques des pays du Levant qui, saturés par cette présence ottomane, voulaient s’émanciper en se soulageant de lourdes charges qui leur étaient imposées depuis très longtemps. Oui, attendre, et les Français savaient attendre.

Ce «retard» important, de soixante ans, ils l’ont exploité en leur faveur puisqu’ils viendront quand même. Mieux vaut tard que jamais ! La politique apprêtée depuis fort longtemps au niveau des grandes puissances, devait s’appliquer dans cette partie du Moyen-Orient. La Syrie étant un pays très riche sur tous les plans et, de surcroît, stratégique sur tous les plans.

V- L’Émir Abdelkader et le Canal de Suez

Notre Émir n’était pas homme à prendre la poudre d’escampette quand il fallait envisager des décisions utiles pour l’intérêt de tous. Il savait répondre à toute éventualité avec la prudence qui l’accompagnait dans ses décisions.

Refuser des charges souveraines et aller vers ce qui lui semblait plus rentable pour le développement, étaient une valeur persistante de son tempérament. C’est pour cela, que dans la même période pratiquement, un projet aussi marquant qu’essentiel devait retenir toute son attention. Il s’agit du Canal de Suez, un isthme que la nature n’avait pas planifié dans ses réalisations mais qu’il fallait accomplir, pour l’intérêt de la communication, des échanges et du commerce.

En cherchant dans les manuels d’Histoire, en interrogeant les archives, on ne trouve pas de traces de l’Émir Abdelkader dans ce grand projet du siècle, sauf une modeste allusion, quelque part, à une improbable présence à l’occasion de son inauguration. Et pourtant, la réalité contredit tous ceux qui ont essayé de l’occulter ou, à tout le moins, de minimiser son rôle dans la réalisation de ce chef-d’œuvre du XIXe siècle.

Écoutons Bruno Etienne qui a beaucoup écrit sur l’Émir…, il disait:

«Il faut rappeler enfin que la virtuosité religieuse intra et extra-mondaine d’Abdelkader allait se manifester une fois encore avec l’affaire de Suez. Peu nombreux sont ceux qui savent que, sans son appui à Ferdinand de Lesseps, le canal n’aurait jamais été percé. C’est Abdelkader, alors en retraite à Médine et à La Mecque en 1863-1864, qui convainc les autorités religieuses de la région du bénéfice que les peuples arabes tireraient de cet isthme terrestre reliant l’Orient et l’Occident. Certes, Abdelkader, qui est dans sa phase ultime d’illuminations – «Dieu m’a ravi à moi-même», écrit-il – pense aussi à la rencontre de deux spiritualités, mais il comprend l’apport technologique comme un signe de Dieu.»

Et «le 17 novembre 1869, le khédive Ismaïl Pacha inaugure le Canal en présence de toutes les têtes couronnées d’Europe: l’Émir est aux côtés de l’impératrice Eugénie et la France a mis à sa disposition un croiseur. Abdelkader, barzakh al-barazikh, isthme des isthmes, homme-pont, récite le verset 100 de la sourate 23 (les croyants): «Les gens de l’isthme sont entre l’ici-bas et l’au-delà. Derrière eux cependant il y a le monde intermédiaire jusqu’au jour où ils seront sauvés.» (10)

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