Le Hezbollah a donné jeudi soir sa réponse politique la plus nette à l’annonce du cessez-le-feu au Liban. Le mouvement dit qu’il respectera la trêve annoncée pour la soirée, mais à une condition centrale : qu’Israël cesse complètement ses hostilités, y compris les assassinats ciblés contre ses membres. La formule est importante, car elle ne vaut ni adhésion enthousiaste au processus lancé par Washington, ni rejet immédiat. Elle trace une ligne de conduite prudente, suspendue au comportement israélien dans les heures qui suivent l’entrée en vigueur annoncée du cessez-le-feu.
Le député Ibrahim Moussaoui, l’une des figures politiques du parti, l’a résumé dans une déclaration relayée par une agence de presse. Selon lui, le Hezbollah respectera le cessez-le-feu « de manière prudente » à condition qu’il s’agisse d’un arrêt global des hostilités et qu’Israël n’utilise pas la trêve pour poursuivre des frappes ciblées. En clair, le mouvement ne conteste pas ouvertement le principe d’une suspension des combats. Il dit qu’il ne s’y sentira lié que si Israël renonce à la pratique qui a empoisonné la trêve précédente : continuer à frapper, au nom de la sécurité, alors même qu’un cessez-le-feu est officiellement en place.
Cette réserve n’est pas rhétorique. Elle s’enracine dans l’expérience du précédent accord conclu fin novembre 2024. Sur le papier, cette trêve était censée mettre fin à la guerre déclenchée l’année précédente. Dans les faits, elle a été vécue au Liban comme un cessez-le-feu à sens unique. Israël a continué à mener des frappes, à viser des membres du Hezbollah et à frapper des infrastructures ou des véhicules au Liban-Sud et au-delà. Le gouvernement libanais a affirmé en mars 2026 qu’environ 850 personnes avaient été tuées depuis cette trêve de novembre 2024, avant même la reprise ouverte de la guerre le 2 mars 2026. C’est ce précédent qui éclaire la prudence affichée aujourd’hui par le Hezbollah.
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La séquence est donc double. D’un côté, Washington, Beyrouth et plusieurs capitales présentent le cessez-le-feu au Liban comme une fenêtre de répit immédiat. De l’autre, le Hezbollah dit en substance qu’il ne jugera pas la trêve à ses communiqués, mais à son exécution concrète. Pour le mouvement, la question n’est pas seulement de savoir si les bombardements massifs cessent. Elle est aussi de savoir si Israël renonce aux frappes ciblées, aux éliminations ponctuelles et aux opérations qu’il présente souvent comme préventives, mais que le Hezbollah considère comme des violations directes d’une trêve.
Une acceptation prudente, pas un ralliement politique
Le premier point à relever est que le Hezbollah n’a pas choisi la rupture frontale. Depuis plusieurs jours, le parti dénonçait les discussions menées à Washington entre représentants libanais et israéliens et répétait qu’il ne se sentirait pas automatiquement lié par des négociations auxquelles il ne participait pas. Dans ce contexte, la déclaration d’Ibrahim Moussaoui marque une inflexion importante. Le mouvement ne dit pas qu’il rejette le cessez-le-feu au Liban. Il dit qu’il l’observera si Israël en respecte lui aussi les termes. Cette nuance compte.
Elle permet au Hezbollah de conserver deux positions en même temps. D’un côté, il évite d’apparaître comme l’acteur qui saboterait publiquement une trêve attendue par une partie importante de la population libanaise, épuisée par les bombardements, les déplacements et les destructions. De l’autre, il se réserve le droit de reprendre ses tirs ou ses opérations s’il estime qu’Israël continue à frapper sous une autre forme. Cette posture est cohérente avec la doctrine adoptée par le mouvement ces derniers mois : ne pas avaliser trop vite les cadres diplomatiques pilotés de l’extérieur, mais ne pas se couper non plus d’une opinion libanaise qui veut un arrêt des hostilités.
Le mot le plus important dans la déclaration est peut-être « prudent ». Il montre que le Hezbollah ne traite pas cette trêve comme un accord de confiance, mais comme une épreuve. Il annonce en quelque sorte un cessez-le-feu sous surveillance. Cela signifie que la première nuit et les premières heures compteront davantage que tous les communiqués publiés à Washington, à Beyrouth ou ailleurs. Si aucune frappe n’intervient, le mouvement pourra laisser vivre la trêve. Si des attaques ciblées continuent, il aura déjà posé le cadre politique de sa réponse.
Cette prudence rejoint d’ailleurs les propos d’un autre responsable du mouvement, Hassan Fadlallah, cités par Reuters. Lui aussi a indiqué que la trêve restait conditionnée à l’arrêt de toutes les hostilités israéliennes. La convergence entre ces deux prises de position indique que le Hezbollah cherche à donner une ligne commune à son camp : ne pas rejeter la trêve au Liban par principe, mais la réduire à une équation simple, vérifiable, presque mécanique. Israël cesse vraiment, ou le cessez-le-feu n’existe pas.
Le souvenir brûlant de la trêve de novembre 2024
Pour comprendre cette méfiance, il faut revenir au précédent cessez-le-feu. L’accord conclu fin novembre 2024 avait été présenté comme un cadre de désescalade entre Israël et le Hezbollah, avec l’idée d’un retrait de ce dernier au nord du Litani et d’un redéploiement de l’armée libanaise dans le Sud. Sur le papier, le texte devait réduire la confrontation. Dans la réalité, le calme n’a jamais été complet. Au Liban, ce cessez-le-feu a rapidement été décrit comme une trêve largement unilatérale.
Israël a continué à mener des frappes ciblées contre des membres du Hezbollah, à viser des véhicules, des positions et parfois des localités dans le Sud. Côté israélien, ces attaques étaient présentées comme des opérations de prévention ou comme une réponse à des violations supposées. Côté libanais, elles ont été perçues comme la preuve que l’accord ne protégeait pas réellement le territoire ni les habitants. C’est dans ce contexte que l’idée d’un cessez-le-feu « à sens unique » a gagné du terrain dans le débat public libanais.
Les chiffres avancés par les autorités libanaises en mars 2026 ont renforcé cette lecture. Selon le gouvernement cité alors par l’Associated Press, environ 850 personnes avaient été tuées depuis la trêve de novembre 2024. Cette donnée est politiquement très lourde. Elle signifie qu’entre la fin officielle de la guerre précédente et la reprise ouverte des combats le 2 mars 2026, le Liban a continué à payer un prix humain très élevé. Même si le détail complet entre combattants et civils n’était pas fourni pour toute la période, plusieurs frappes documentées ont touché des civils, des secouristes et des personnels non combattants. Dans ces conditions, parler d’un cessez-le-feu bilatéral relevait de plus en plus de la fiction.
C’est cette mémoire que réactive aujourd’hui le Hezbollah. Lorsqu’Ibrahim Moussaoui dit que la nouvelle trêve au Liban ne sera respectée qu’à condition qu’Israël n’en profite pas pour mener des assassinats, il ne parle pas d’un scénario théorique. Il vise une pratique déjà éprouvée dans la période 2024-2026. Il veut signaler que le parti ne se laissera pas enfermer dans une situation où les tirs du Hezbollah cessent tandis que les frappes israéliennes continuent sous une forme plus ciblée.
Cette référence au passé pèse aussi sur le pouvoir libanais. La présidence, le gouvernement et une partie de la diplomatie libanaise défendent le cessez-le-feu comme priorité absolue. Mais eux aussi savent qu’une trêve non respectée par Israël serait politiquement intenable à Beyrouth. Si la séquence de novembre 2024 se répétait, le cessez-le-feu de 2026 serait immédiatement discrédité.
Jusqu’aux dernières heures, le terrain est resté en feu
Le contexte militaire rend cette prudence encore plus compréhensible. Le cessez-le-feu au Liban n’a pas été annoncé après une journée de calme. Il a été annoncé au contraire après de nouvelles frappes israéliennes et des combats intenses dans plusieurs secteurs. L’Agence nationale d’information libanaise a signalé jeudi des bombardements sur Bint Jbeil et Yaroun, des dégâts sévères à l’hôpital gouvernemental de Tebnine, ainsi que la destruction du pont de Qasmiyeh. D’autres frappes ont touché des routes, des bâtiments civils et des zones déjà très fragilisées.
Autour de Bint Jbeil, l’un des foyers les plus actifs du front, l’ANI a encore fait état d’intenses tirs d’artillerie et de combats violents. Cette région reste le point de concentration militaire le plus visible de la séquence actuelle. L’armée israélienne y a mené une offensive lourde, avec l’objectif assumé d’affaiblir durablement le Hezbollah dans ce bastion du Sud. Pour le mouvement, ce secteur sera l’un des premiers tests de la réalité du cessez-le-feu. Si les tirs y cessent, la trêve pourra commencer à acquérir une existence concrète. S’ils se poursuivent, l’annonce politique perdra très vite de sa valeur.
La destruction du pont de Qasmiyeh a elle aussi marqué les dernières heures avant la trêve. Au-delà de l’impact militaire, cette attaque a une dimension logistique et symbolique forte. Elle coupe davantage le Sud, complique la circulation et renforce l’impression que la guerre continue de redessiner le territoire libanais à mesure même que la diplomatie parle de répit. Un cessez-le-feu annoncé dans une telle séquence ne peut être crédible qu’à condition d’arrêter immédiatement ce type de frappe.
Tebnine fournit un autre exemple. Les dégâts causés à l’hôpital gouvernemental, rapportés par l’ANI, ont réactivé l’une des critiques libanaises les plus constantes contre la campagne israélienne : celle d’une guerre qui n’épargne pas les structures civiles et sanitaires. Là encore, pour le Hezbollah comme pour l’État libanais, la question n’est pas seulement militaire. Elle porte sur la définition même d’un arrêt des hostilités. Si les centres hospitaliers, les secouristes et les infrastructures civiles continuent d’être touchés, la trêve ne sera perçue au Liban ni comme sérieuse ni comme globale.
La veille encore, l’Associated Press rapportait la mort de quatre secouristes libanais frappés à Mayfadoun lors de raids successifs, alors que les équipes de secours intervenaient déjà sur une première attaque. Ce type d’incident alimente directement la méfiance du Hezbollah et, plus largement, de la société libanaise envers toute trêve qui ne comporterait pas de mécanisme de respect immédiat sur le terrain.
Ce que dit la condition posée par le Hezbollah
La condition formulée par le Hezbollah est précise et mérite d’être lue mot par mot. Le mouvement ne demande pas seulement la fin des grandes opérations ou des bombardements massifs. Il réclame un « arrêt global » des hostilités. Cela inclut, dans sa lecture, les assassinats ciblés. Cette précision n’est pas secondaire. Elle signifie qu’aux yeux du parti, une frappe ciblée contre un cadre, un militant ou une infrastructure liée au mouvement vaudrait déjà violation du cessez-le-feu.
Cette position rend la trêve plus exigeante qu’un simple arrêt des échanges d’artillerie ou des grands raids. Elle pose une barre haute. Pour Israël, qui a souvent défendu le principe de frappes ponctuelles même en période de relative accalmie, cela crée une zone de friction potentielle. Si l’armée israélienne considère qu’elle garde le droit de frapper ce qu’elle décrit comme des menaces imminentes, alors le cessez-le-feu risque d’être contesté dès ses premières heures.
En même temps, cette formulation permet au Hezbollah de présenter sa position comme défensive plutôt qu’offensive. Le mouvement ne dit pas qu’il cherche une marge pour reprendre la guerre. Il dit qu’il veut empêcher qu’un cessez-le-feu au Liban ne soit vidé de sa substance par une pratique israélienne déjà observée. C’est une manière de se couvrir politiquement, mais aussi de parler à sa base et à l’opinion libanaise : nous ne rejetons pas la trêve, mais nous ne voulons pas d’une répétition de novembre 2024.
Cette ligne a aussi un effet sur Beyrouth. Elle rappelle au pouvoir libanais qu’un cessez-le-feu au Liban ne pourra pas être vendu comme un succès s’il ne produit pas une véritable suspension des attaques. Le gouvernement et la présidence ont besoin de cette trêve. Mais ils ne peuvent pas se permettre qu’elle ressemble à la précédente, sous peine de voir leur propre stratégie diplomatique discréditée.
Le Hezbollah ajuste son image dans la séquence actuelle
La déclaration d’Ibrahim Moussaoui a également une portée politique interne. Depuis l’ouverture de discussions directes entre représentants libanais et israéliens à Washington, le Hezbollah s’efforce de ne pas apparaître comme l’acteur isolé qui bloquerait seul toute voie de désescalade. Le parti reste hostile à une normalisation ou à un dialogue politique direct avec Israël. Mais il ne veut pas non plus assumer le coût d’un refus absolu d’une trêve attendue par les déplacés, les familles du Sud et une grande partie de la société libanaise.
En disant qu’il respectera le cessez-le-feu au Liban si Israël le respecte lui aussi, le mouvement occupe une position politiquement plus défendable. Il peut dire à son camp qu’il ne cède pas. Il peut dire au reste du pays qu’il ne ferme pas la porte au répit. Et il peut surtout préparer l’argument qu’il utilisera si la trêve s’effondre rapidement : ce n’est pas nous qui l’aurons sabotée, mais Israël qui l’aura violée.
Cette posture est d’autant plus importante que le Hezbollah a subi, depuis le 2 mars 2026, une pression militaire et politique très forte. Les frappes israéliennes ont fait plus de 2 000 morts au Liban depuis cette date, selon les autorités libanaises relayées par Reuters et AP, et plus d’un million de personnes ont été déplacées. Le parti sait qu’une partie du pays lui reproche d’avoir rouvert le front en solidarité avec l’Iran. Il a donc intérêt à ne pas apparaître comme l’obstacle principal à un arrêt des combats.
Mais ce repositionnement reste très encadré. Le Hezbollah ne se rallie pas à la logique des discussions directes engagées à Washington. Il ne reconnaît pas non plus l’existence d’un processus politique plus large avec Israël. Il accepte seulement l’idée qu’un cessez-le-feu au Liban puisse être observé si Israël cesse complètement d’attaquer. Cela reste une logique militaire, pas diplomatique.
Le premier test sera immédiat
Pour toutes ces raisons, la première nuit comptera plus que les déclarations. Le cessez-le-feu au Liban sera jugé sur des faits très concrets : les drones continuent-ils de voler ? Les frappes ciblées s’arrêtent-elles ? Les bombardements autour de Bint Jbeil cessent-ils réellement ? Les routes, les ponts, les véhicules et les personnes soupçonnées d’appartenir au Hezbollah restent-ils des cibles ?
Le Hezbollah a déjà fixé sa grille de lecture. Il ne fera pas de distinction entre une grande frappe et une élimination ciblée. Si Israël continue à viser ses membres, le mouvement dira que le cessez-le-feu a été violé. Cette position annonce donc une trêve sous condition permanente. Elle n’est pas un blanc-seing. Elle est une mise à l’épreuve.
Le précédent de novembre 2024 pèse lourd dans cette mécanique. Au Liban, trop de responsables, de familles et de communautés ont le sentiment que cette trêve avait surtout protégé Israël de la riposte du Hezbollah sans empêcher les frappes sur le territoire libanais. Cette mémoire rend toute suspension des combats plus difficile à croire, mais aussi plus urgente à vérifier.
L’enjeu, cette fois, est simple à formuler. Si Israël cesse vraiment toutes ses hostilités, le Hezbollah laisse le cessez-le-feu au Liban s’installer. Si les frappes ciblées continuent, le mouvement considère déjà qu’il n’a plus de raison de se retenir.



