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Riyad réactive ses réseaux libanais

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Le retour saoudien ne passe pas d’abord par les communiqués

Le mouvement le plus intéressant, dans la séquence actuelle, ne vient pas seulement de Washington ni du front sud. Il vient aussi de Riyad, mais sous une forme très différente. L’Arabie saoudite n’a pas cherché à occuper le devant de la scène par de grandes déclarations. Elle a préféré remettre en marche ses réseaux libanais, ses relais politiques et ses canaux de contact, avec une méthode qui lui ressemble davantage : peu de bruit, beaucoup de signaux, et une attention particulière aux hommes capables de tenir plusieurs portes ouvertes à la fois.

C’est ce qui donne sa vraie signification à la visite d’Ali Hassan Khalil en Arabie saoudite. L’ancien ministre n’est pas un diplomate officiel, mais il n’est pas non plus un simple intermédiaire partisan. Il est l’un des plus proches conseillers politiques de Nabih Berri. Le fait que Riyad ait demandé à le voir dit déjà beaucoup. Le royaume ne se contente pas de parler aux têtes institutionnelles visibles. Il veut aussi parler à l’un des hommes qui comptent dans la gestion concrète du système libanais, au point précis où se rejoignent la présidence de la Chambre, la scène chiite, les équilibres internes et la question du cessez-le-feu.

La rencontre avec le prince Yazid ben Farhan n’est pas un détail protocolaire. Ce choix d’interlocuteur montre que le dossier est traité comme un sujet politique majeur, pas comme un simple échange exploratoire. L’Arabie saoudite ne cherche pas ici à renouer symboliquement avec le Liban. Elle cherche à peser sur une séquence précise : comment empêcher que la guerre au Sud ne débouche à la fois sur un désastre humanitaire plus profond, sur une nouvelle déstabilisation du pouvoir à Beyrouth et sur une montée incontrôlée des tensions internes.

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Autrement dit, Riyad revient par la politique libanaise réelle. Pas par les slogans. Pas par les nostalgies. Pas par le simple affichage d’un soutien à l’État. Le royaume revient par les hommes capables de transmettre, d’alerter, de calmer, de verrouiller ou de relayer. C’est une diplomatie de structure, pas d’image.

Pourquoi Berri intéresse autant Riyad

Pour comprendre ce mouvement, il faut partir d’une évidence souvent mal lue : Nabih Berri n’est pas seulement le président de la Chambre. Il est aussi l’un des rares acteurs libanais capables de parler à plusieurs mondes en même temps. Il parle aux institutions. Il parle au camp chiite. Il parle aux partenaires arabes. Il parle à un système qui reste traversé de fractures, mais qui continue de fonctionner à travers quelques médiateurs centraux. C’est cette fonction qui explique l’intérêt saoudien.

Riyad n’ignore rien des réserves du tandem chiite face à la négociation ouverte sous parrainage américain. Le royaume sait que, dans ce climat, toute impression de pression extérieure trop directe sur le Hezbollah pourrait radicaliser la scène intérieure au lieu de la stabiliser. Il sait aussi qu’aucune désescalade sérieuse ne peut être pensée contre Berri, ou en l’ignorant, si l’on veut éviter que la discussion sur le cessez-le-feu ne se transforme en crise de régime à Beyrouth.

Le choix d’Ali Hassan Khalil comme canal est donc parfaitement cohérent. Il permet aux Saoudiens de parler à Berri sans théâtralisation, sans prise de contact directe avec le Hezbollah et sans passer exclusivement par le tandem présidentiel. C’est un canal souple, utile, politiquement dense. Il permet de transmettre une préoccupation sur la guerre, mais aussi un message sur la nécessité de contenir la rue, d’éviter toute déflagration intérieure et de préserver le minimum de cohésion institutionnelle.

Ce point est essentiel. Riyad n’intervient pas seulement sur la question militaire ou sur la séquence diplomatique entre le Liban et Israël. Le royaume intervient aussi sur la gestion du risque libanais lui-même. Il a compris qu’un cessez-le-feu n’aurait aucune profondeur s’il ouvrait en parallèle une bataille interne sur la légitimité du pouvoir, sur le rôle du Hezbollah ou sur la place de l’État. Autrement dit, la diplomatie saoudienne ne regarde pas seulement le front sud. Elle regarde aussi la possibilité d’un choc politique à Beyrouth.

Un royaume qui ne veut pas laisser Washington seul

Il faut aussi voir le geste saoudien pour ce qu’il est : une manière de refuser que le dossier libanais soit entièrement absorbé par la seule initiative américaine. Les États-Unis ont ouvert la séquence la plus visible. Ils tiennent la médiation la plus directe entre Beyrouth et Tel-Aviv. Ils disposent du seul levier crédible sur Israël à ce stade. Mais cela ne signifie pas que les autres capitales acceptent de sortir du jeu.

L’Arabie saoudite n’a ni l’intérêt ni la tradition diplomatique de s’effacer totalement lorsqu’un dossier libanais entre dans une zone critique. Elle sait que la guerre actuelle ne se limite pas à la frontière. Elle touche à l’équilibre régional, au rapport avec l’Iran, à la stabilité de la scène sunnite libanaise, au devenir du tandem chiite, au rôle du président Joseph Aoun et au crédit du gouvernement de Nawaf Salam. Laisser Washington seul régler la séquence reviendrait à accepter que l’après soit dessiné sans présence arabe réellement structurante.

C’est pourquoi Riyad choisit une autre place. Pas celle du médiateur principal. Pas celle du donneur d’ordres. Celle d’un acteur qui s’assure que personne ne pourra refermer le dossier sans compter avec lui. Le royaume garde ainsi une double marge. Il peut appuyer une désescalade. Mais il peut aussi peser sur la manière dont cette désescalade sera reçue au Liban. Il ne s’agit pas de rivaliser frontalement avec Washington. Il s’agit d’empêcher qu’un tête-à-tête américano-israélo-libanais, même indirect, ne produise un résultat politiquement intenable dans le monde arabe et dans une partie du Liban.

Cette stratégie est d’autant plus logique que Riyad a retrouvé, depuis plusieurs mois, une manière beaucoup plus active de travailler les dossiers régionaux. Le royaume ne raisonne plus seulement en termes d’alliance ou de confrontation. Il raisonne en termes de stabilité, de maîtrise des séquences et de capacité à empêcher qu’une crise ne déborde sur l’ensemble de la région. Dans ce cadre, le Liban redevient un terrain où il faut parler, non seulement aux alliés classiques, mais aussi à ceux qui peuvent éviter le pire même quand ils n’appartiennent pas au même camp.

Une intervention saoudienne sur deux étages

La démarche saoudienne actuelle semble fonctionner sur deux étages distincts. Le premier est extérieur. Il concerne le cessez-le-feu, la négociation en cours, les pressions à exercer, les messages à transmettre et le lien plus large avec les autres capitales, notamment Washington, Islamabad et, indirectement, Téhéran. Le second est intérieur. Il concerne la scène libanaise elle-même, ses fragilités, ses lignes de rupture, ses réflexes de rue et ses mécanismes de blocage.

C’est ce second étage qui donne toute sa valeur au canal ouvert avec Berri. Le royaume ne cherche pas seulement à savoir où en sont les discussions. Il cherche aussi à mesurer jusqu’où peut aller la colère du camp chiite, jusqu’où peut monter la suspicion contre le tandem présidentiel, et à partir de quel point la tension sur la négociation pourrait se transformer en conflit plus large sur la nature même du pouvoir au Liban.

Le calcul saoudien est réaliste. Si la séquence actuelle se referme sur un cessez-le-feu fragile mais qu’elle laisse derrière elle un système libanais plus divisé qu’avant, alors le gain diplomatique sera limité. Si, au contraire, le front s’apaise et que les principaux pôles du pouvoir parviennent à éviter une implosion interne, alors Riyad pourra dire qu’il a contribué non seulement à la désescalade, mais à la stabilisation du pays. C’est beaucoup plus précieux pour lui.

On comprend alors pourquoi la communication saoudienne reste mesurée. Le royaume ne veut pas transformer son initiative en geste public trop visible, car une trop forte exposition pourrait la rendre contre-productive. Sur le dossier libanais, l’efficacité passe souvent par la discrétion. Un message trop bruyant fige les positions. Un canal discret, au contraire, permet de tester les intentions, de calmer certains réflexes et de prévenir des débordements sans pousser les acteurs à surjouer devant leur propre camp.

Riyad et le tandem Aoun-Salam : soutien sans alignement automatique

Le retour saoudien ne signifie pas pour autant un alignement mécanique sur la ligne de Joseph Aoun et de Nawaf Salam. Le royaume voit évidemment d’un bon œil la tentative du tandem exécutif de replacer l’État au centre. Il peut difficilement être hostile à une logique qui met en avant les institutions, le cessez-le-feu préalable, l’autorité gouvernementale et le refus de l’effondrement administratif. Mais ce soutien a des limites. Riyad sait que le Liban ne se gouverne pas par souhaits, et que toute accélération trop brutale contre l’équilibre interne pourrait produire l’effet inverse de celui recherché.

C’est là que la diplomatie saoudienne se distingue. Elle ne raisonne pas uniquement en termes de préférence idéologique. Elle raisonne en termes de faisabilité politique. Oui, le royaume peut soutenir le renforcement de l’État libanais. Oui, il peut considérer que la période est favorable à un recentrage institutionnel. Mais il sait aussi que le Hezbollah reste une donnée centrale du pays, que le tandem chiite conserve une capacité de blocage élevée, et qu’aucune séquence de sortie de guerre ne sera tenable si elle est vécue par une partie du pays comme une tentative de mise à l’écart parrainée de l’extérieur.

Cette lucidité explique pourquoi Riyad parle à la fois au pouvoir officiel et à ses canaux de régulation plus profonds. Le royaume n’abandonne ni Baabda ni le Grand Sérail. Mais il ne réduit pas non plus le Liban à ces seuls pôles. Il se redonne une carte plus complète du système. C’est une manière de dire : nous soutenons l’État, mais nous savons qu’au Liban l’État n’avance jamais seul.

Le lien avec Téhéran : parler au Liban, parler aussi à la région

La réactivation des réseaux saoudiens au Liban ne peut pas être isolée du cadre régional plus large. Le royaume sait que le dossier libanais ne se ferme pas dans une simple relation bilatérale avec Beyrouth. Il est branché sur le dialogue indirect entre Washington et Téhéran, sur le rôle pris par le Pakistan comme canal de messages, et sur une interrogation régionale de fond : jusqu’où peut aller une désescalade sans modifier trop brutalement les équilibres issus de la guerre ?

Dans ce contexte, le Liban devient pour Riyad un espace d’observation mais aussi de transmission. Parler à Berri, ce n’est pas seulement parler à un acteur libanais. C’est aussi parler à l’un des pôles par lesquels se mesure l’état d’esprit du camp chiite dans un moment où l’Iran lui-même est engagé dans une phase délicate de discussions, de signaux et de prudence calculée.

Le message saoudien semble donc obéir à une logique très précise. Il ne s’agit pas de court-circuiter l’Iran, ni de faire semblant qu’il n’existe plus comme acteur structurant du dossier. Il s’agit plutôt de faire comprendre que le royaume entend peser sur la manière dont les équilibres se réorganisent. En d’autres termes, Riyad ne veut pas seulement être informé. Il veut être consulté, pris en compte et reconnu comme l’un des architectes possibles de la stabilité régionale.

C’est aussi ce qui explique le rôle croissant de canaux croisés, parfois indirects, entre Riyad, Islamabad, Téhéran et Washington. Dans cette architecture mouvante, le Liban n’est ni le seul dossier ni un simple terrain secondaire. Il sert de révélateur. Ce qui s’y joue indique jusqu’où peut aller une détente plus large, et à quelles conditions elle peut être politiquement absorbable.

Une diplomatie saoudienne revenue au concret

Pendant longtemps, les débats sur le rôle saoudien au Liban ont été prisonniers d’une vision binaire. Soit Riyad était censé revenir en force et tout réordonner. Soit il était présenté comme absent, désengagé ou lassé. La période actuelle montre autre chose. Le royaume ne revient ni comme puissance tutélaire ni comme acteur retiré. Il revient par le concret.

Le concret, ici, ce sont des noms, des itinéraires, des canaux, des mises en garde, des rencontres ciblées. Ce sont des échanges avec Ali Hassan Khalil. Ce sont des contacts au niveau du prince Yazid ben Farhan. Ce sont des signaux adressés à Berri. Ce sont des efforts pour comprendre la marge du tandem Aoun-Salam sans ignorer les seuils de réaction du camp chiite. Ce sont aussi des gestes destinés à éviter qu’une négociation sur le front ne fasse exploser le centre.

Cette méthode est plus réaliste que les anciens scénarios de retour saoudien spectaculaire. Elle part du principe que le Liban n’est plus un terrain où l’on impose une ligne depuis une seule capitale. C’est un pays de réseaux, de verrous, de blocages et d’intermédiaires. Pour y peser, il faut donc réactiver les bonnes attaches. C’est exactement ce que fait Riyad.

Le royaume cherche moins à gagner qu’à empêcher une mauvaise issue

Au fond, la démarche saoudienne dit peut-être quelque chose de plus important encore. Le royaume ne cherche pas nécessairement à remporter une victoire politique visible. Il cherche d’abord à empêcher une mauvaise issue. Une mauvaise issue, pour Riyad, ce serait un cessez-le-feu imposé sans profondeur arabe et sans absorption interne. Ce serait une séquence où Washington et Israël avanceraient avec Beyrouth, pendant qu’une partie du Liban entrerait dans une logique de rupture croissante. Ce serait aussi un processus qui semblerait recentrer l’État mais finirait par déstabiliser tout l’édifice politique libanais.

En parlant à Berri, en réactivant ses réseaux, en maintenant ses liens avec les pôles institutionnels et en s’insérant dans la toile régionale plus large, Riyad poursuit donc un objectif assez simple : éviter que le Liban ne sorte de la guerre avec un accord fragile au Sud et une crise plus grave encore au centre. C’est moins spectaculaire qu’une grande conférence. C’est probablement plus utile.

La vraie nouveauté n’est donc pas que l’Arabie saoudite s’intéresse de nouveau au Liban. Elle s’y est toujours intéressée dès que le pays approche d’un point de bascule. La nouveauté est la manière. Le royaume ne se contente plus de soutenir de loin ses partenaires traditionnels. Il remet au travail ses réseaux complets, y compris là où la scène libanaise est la plus sensible. Cela ne veut pas dire qu’il tient déjà la solution. Cela veut dire qu’il a compris où se jouera le vrai test : non pas seulement dans l’arrêt des combats, mais dans la capacité du Liban à absorber politiquement cet arrêt sans se déchirer davantage.

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