Une stabilité qui ne repose pas sur la confiance, mais sur un dispositif défensif
La tenue relative de la livre libanaise en période de guerre peut donner l’illusion d’une résistance monétaire plus solide qu’attendu. En réalité, cette stabilité ne repose ni sur un retour de confiance, ni sur une amélioration profonde de l’économie, ni sur une réforme du système financier. Elle tient surtout à un dispositif défensif très étroit, fondé sur le contrôle de la liquidité, sur la faiblesse de la masse monétaire en circulation, sur l’existence de réserves encore conséquentes à la Banque du Liban et sur la structure même des recettes publiques.
Le premier élément décisif est la quantité de livres effectivement en circulation. Elle reste contenue à un niveau que les autorités monétaires considèrent encore comme gérable au regard des réserves disponibles et du volume de dollars susceptibles d’être mobilisés pour éviter une dérive brutale. La masse monétaire circulante se situe autour de 66 000 milliards de livres, soit moins de 800 millions de dollars au taux de conversion de référence utilisé par les autorités dans leurs calculs internes. Ce chiffre est important, car il donne la mesure du problème. La stabilité actuelle ne signifie pas que la livre est forte. Elle signifie que la quantité de livres immédiatement susceptibles de se transformer en demande spéculative de dollars reste encore limitée.
Le deuxième élément est la capacité de l’État à absorber une partie de cette liquidité. Le Trésor dispose de plus de 200 000 milliards de livres sur ses comptes, soit plus de 2 milliards de dollars en équivalent théorique. Cela signifie qu’une partie considérable de la monnaie locale est immobilisée dans les comptes publics plutôt que libérée sur le marché. Tant que cet argent n’est pas réinjecté massivement et sans contrôle dans l’économie, la pression directe sur le change reste contenue. C’est l’un des mécanismes essentiels de la stabilité actuelle : l’argent existe, mais il ne circule pas librement à grande vitesse.
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Le troisième élément est la présence d’un matelas en devises. Les réserves disponibles à la Banque du Liban sont estimées à environ 11,6 milliards de dollars. Ce niveau ne permet pas un retour à la normalité financière. Il ne suffit pas à résoudre la crise bancaire ni à restaurer la pleine convertibilité. En revanche, il permet encore de défendre un certain équilibre, à condition que les sorties restent limitées et que les autorités monétaires évitent une expansion désordonnée de la masse en livres.
C’est donc un système de retenue qui fait tenir la monnaie. La livre ne tient pas parce que l’économie va bien. Elle tient parce que l’on empêche, pour l’instant, que trop de livres courent en même temps vers trop peu de dollars.
Pourquoi la guerre n’a pas encore provoqué un effondrement monétaire immédiat
Intuitivement, on pourrait s’attendre à ce qu’une guerre fasse immédiatement plonger la monnaie nationale. C’est parfois le cas. Mais cela n’arrive pas mécaniquement. Tout dépend de la manière dont le choc militaire se transmet aux circuits budgétaires, à la liquidité et aux anticipations. Au Liban, le paradoxe actuel vient du fait que la guerre a aggravé les fragilités réelles sans encore casser les quelques verrous qui empêchent la monnaie de décrocher.
Le facteur le plus sensible est la dépense publique. En temps de guerre, l’État doit financer l’urgence : aides aux déplacés, carburant, soutien aux municipalités, santé, sécurité, logistique, administration minimale. S’il choisissait de couvrir rapidement ces besoins en injectant massivement de nouvelles livres dans l’économie, la pression sur le marché des changes deviendrait beaucoup plus forte. Or, jusqu’ici, le système tient précisément parce que cette expansion reste limitée. Les autorités monétaires considèrent d’ailleurs que le danger principal ne vient pas du seul choc de guerre, mais d’un emballement dans l’émission ou dans la remise en circulation de la monnaie locale.
Autre élément clé : les recettes publiques continuent, malgré tout, à jouer un rôle stabilisateur. Environ 90 % des recettes de l’État sont encaissées en livres libanaises, contre seulement 10 % en dollars. Cette donnée, en apparence technique, a en réalité un effet direct sur le change. Lorsqu’un contribuable doit régler ses impôts en monnaie locale, il lui faut se procurer des livres. S’il détient des dollars, il doit en céder une partie pour obtenir les montants nécessaires. Cela crée une offre de devises sur le marché et réduit, au moins partiellement, la pression spéculative.
Ce mécanisme est loin d’être théorique. Il fait partie des raisons pour lesquelles la livre résiste mieux que ce que la seule lecture politique de la guerre laisserait penser. La stabilité monétaire actuelle tient donc aussi à la fiscalité. L’impôt, dans le contexte libanais, ne finance pas seulement l’État. Il agit comme un circuit de conversion qui aide indirectement à soutenir le marché de la livre.
Il faut ajouter à cela un autre facteur : une partie des revenus publics en dollars continue d’exister. Les taxes sur les billets d’avion, fixées à 35 dollars par passager, ainsi que les recettes en devises d’institutions comme le Casino du Liban ou la Régie, alimentent encore un flux, modeste mais précieux, de dollars publics. Tant que l’aéroport fonctionne, tant que certaines activités génératrices de devises se maintiennent, le Trésor conserve un minimum d’oxygène externe.
La guerre fragilise donc la monnaie, mais elle ne la fait pas tomber automatiquement. Elle élargit les besoins, accroît les peurs, affaiblit les recettes et pousse à la prudence. Mais tant que les autorités parviennent à éviter une explosion de la liquidité en livres et à maintenir quelques entrées en devises, l’effondrement immédiat n’est pas inévitable.
Le vrai point faible : les recettes baissent alors que les besoins explosent
La question centrale n’est pas de savoir si la livre peut tenir quelques jours de plus. Elle est de savoir combien de temps le système peut supporter un écart croissant entre la baisse des recettes et la montée des dépenses. C’est là que se trouve la vraie menace.
Les recettes fiscales ont récemment reculé de 35 à 40 % sur un mois, après une période de remontée relative. Ce reflux est logique. Une guerre désorganise les circuits commerciaux, ralentit l’activité, déplace la population, pèse sur la consommation et réduit la capacité d’une partie des contribuables à payer régulièrement. Or si les recettes en livres diminuent, le mécanisme qui soutient indirectement l’offre de dollars sur le marché s’affaiblit lui aussi. Ce n’est donc pas seulement un problème budgétaire. C’est un problème monétaire.
Le danger apparaît alors en chaîne. L’État encaisse moins. Ses besoins, eux, montent fortement. Il doit donc choisir entre trois options difficiles. Première option : réduire les dépenses, au risque d’abandonner des besoins urgents dans un pays déjà socialement épuisé. Deuxième option : utiliser davantage ses soldes existants, ce qui permet de gagner du temps mais érode progressivement la marge de sécurité. Troisième option : financer plus largement par création monétaire ou par recours exceptionnel à la Banque du Liban, ce qui exposerait la livre à un choc beaucoup plus brutal.
C’est ici que la guerre met à nu le fonctionnement réel du système. La stabilité actuelle n’est pas une stabilité d’expansion. C’est une stabilité d’équilibriste. Elle suppose que l’État dépense juste assez pour éviter l’effondrement social, mais pas au point d’alimenter une nouvelle vague monétaire incontrôlée. Elle suppose aussi que la Banque du Liban, désormais dirigée par Karim Souaid, garde une discipline stricte sur la liquidité. Le moindre relâchement se paierait immédiatement sur le marché du change.
Il ne faut donc pas se tromper de diagnostic. La livre ne tient pas parce que la guerre serait absorbée sans difficulté. Elle tient parce qu’un arbitrage permanent est imposé entre urgence sociale et défense monétaire. C’est précisément cet arbitrage qui devient de plus en plus difficile à mesure que le conflit dure.
Le rôle central de la Banque du Liban dans un système sans vraie réforme
Dans un pays doté d’un système bancaire fonctionnel, d’un budget transparent, d’une fiscalité solide et d’un accès normal aux marchés, la banque centrale partage le fardeau de la stabilité avec tout un ensemble d’institutions. Au Liban, ce partage n’existe plus vraiment. La Banque du Liban reste l’ultime pivot du système, non parce qu’elle aurait retrouvé un rôle normal, mais parce qu’aucune réforme profonde n’a encore reconstitué de véritables amortisseurs.
Cela donne à l’institution un rôle immense et ambigu. D’un côté, elle détient encore des réserves significatives. De l’autre, elle reste prisonnière d’une économie fragilisée, d’un État sous-financé et d’un secteur bancaire qui n’a pas retrouvé sa capacité normale d’intermédiation. Son action ne consiste donc pas à piloter une politique monétaire classique. Elle consiste surtout à empêcher la rupture.
Ce rôle passe d’abord par le contrôle de la masse monétaire. Tant que la banque centrale résiste à la tentation d’inonder l’économie de livres nouvelles, elle protège le change. Cela passe ensuite par la gestion des réserves. Les 11,6 milliards de dollars ne sont pas un trésor librement mobilisable. Ils constituent un matelas de sécurité à utiliser avec extrême prudence. Enfin, cela passe par la relation avec le Trésor. Si le gouvernement venait à demander un financement exceptionnel de grande ampleur au nom des circonstances extraordinaires, la Banque du Liban se retrouverait face à un choix redoutable : financer et risquer de relancer l’inflation, ou refuser et exposer l’État à une crise sociale plus dure.
Le point important est que la banque centrale ne stabilise pas la monnaie dans un environnement sain. Elle la stabilise dans un environnement contraint, défensif, où chaque décision monétaire a un coût immédiat sur un autre front. Plus de souplesse budgétaire peut déstabiliser la livre. Plus de rigidité monétaire peut étouffer l’État social d’urgence. C’est ce dilemme qui fait de la politique monétaire actuelle une simple gestion du risque, non une stratégie de redressement.
L’aéroport, les taxes et les rares entrées de devises
On parle souvent de la monnaie comme si elle dépendait uniquement des grandes réserves et des grandes décisions de banque centrale. En réalité, au Liban, sa stabilité dépend aussi d’éléments beaucoup plus concrets, presque prosaïques. Un avion qui atterrit, un billet acheté, un port qui continue à fonctionner, une compagnie de télécommunications qui reste active, un poste-frontière qui n’est pas paralysé : tout cela compte.
L’exemple des taxes sur les billets d’avion est révélateur. Chaque billet génère 35 dollars de recette. Tant que le trafic se maintient, même à un niveau réduit, le Trésor continue de capter une petite ressource en devises. Ce n’est pas un montant capable à lui seul de défendre la monnaie. Mais dans une économie où les flux en dollars publics sont étroits, chaque source régulière compte énormément.
Les mêmes logiques valent pour certaines institutions publiques ou para-publiques qui encaissent en dollars ou en quasi-dollars. Le Casino du Liban et la Régie figurent parmi ces sources. Elles n’ont rien d’anecdotique. Elles représentent l’un des rares filets externes encore actifs dans une économie où l’État reste massivement dépendant de recettes domestiques libellées en livres.
L’aéroport joue donc un rôle bien plus large qu’un simple rôle de transport. Il est un point d’entrée en devises. Les ports, eux aussi, gardent une fonction stratégique dans un pays qui importe l’essentiel de ses besoins. Si ces infrastructures vitales restent ouvertes, le système conserve un peu de respiration. Si elles étaient lourdement perturbées, le choc monétaire serait beaucoup plus rapide, parce qu’il affecterait à la fois les recettes publiques, les flux commerciaux et les anticipations de panique.
La monnaie tient donc aussi grâce à la continuité partielle de ces infrastructures. Dans un pays normal, cela irait de soi. Dans le Liban de guerre, cela devient un facteur monétaire à part entière.
Une stabilité qui masque une économie en train de se contracter
Il faut aussi comprendre ce que signifie politiquement et socialement une monnaie stable dans un pays qui souffre. Une stabilité relative du taux de change n’est pas synonyme de bonne santé économique. Elle peut au contraire coexister avec une contraction très forte de l’activité, une montée de l’insécurité alimentaire, une destruction agricole, une pression sur les soins, un épuisement des ménages et une paralysie progressive de l’investissement.
C’est exactement ce qui se passe. Le pays continue d’importer environ 86 % de ses ressources alimentaires. Dans le même temps, des dizaines de milliers d’hectares agricoles ont été détruits ou rendus improductifs, surtout au sud du Litani. Plus des trois quarts des agriculteurs ont été déplacés. La production d’huile d’olive a chuté d’environ moitié. Les agrumes et les bananes ont connu une baisse encore plus sévère. Autrement dit, même si la monnaie ne s’effondre pas, l’économie réelle s’abîme rapidement.
Ce contraste est important. Il permet d’éviter un contresens fréquent. On pourrait croire que si la livre tient, le pays encaisse. En réalité, le pays encaisse dans le sens littéral du terme : il absorbe le choc, mais en s’usant. La stabilité monétaire actuelle est compatible avec une détérioration sociale profonde. Elle peut même l’accompagner. Car pour éviter une nouvelle flambée du change, il faut limiter la liquidité, restreindre la dépense, comprimer certains circuits. Ce qui protège la monnaie peut donc, dans le même temps, ralentir la capacité de réponse à la crise humaine.
C’est là le cœur du drame économique libanais. Le pays ne dispose plus d’un instrument qui stabilise à la fois la monnaie, la croissance, le système bancaire et la protection sociale. Il doit choisir quoi sauver en premier. Pour l’instant, il sauve surtout l’équilibre monétaire minimal. Le reste se défend comme il peut.
Combien de temps encore ?
La question la plus sérieuse n’est pas de savoir si la livre va s’effondrer demain matin. Elle est de savoir combien de temps ce montage défensif peut tenir sans correction structurelle, sans amélioration du climat sécuritaire et sans relance des recettes. La réponse dépend de trois variables.
La première est la durée de la guerre. Plus elle s’étire, plus les recettes fiscales reculent, plus les dépenses d’urgence augmentent, plus la pression sur le Trésor s’accroît. La seconde est la discipline monétaire. Tant que l’émission de nouvelles livres reste étroitement contrôlée, la monnaie peut continuer à tenir relativement. Si cette discipline cède, l’équilibre se rompra vite. La troisième est la continuité des flux en devises. Réserves, recettes aéroportuaires, revenus institutionnels en dollars, activité portuaire et quelques autres entrées doivent continuer d’alimenter le système.
Le problème est que ces trois variables sont vulnérables en même temps. Une aggravation militaire peut réduire les recettes, accroître les dépenses et perturber les flux en devises. C’est pourquoi la stabilité actuelle ne doit jamais être interprétée comme un retour à la normalité. C’est une suspension de la chute, obtenue par une combinaison de retenue monétaire, de réserves encore disponibles et de circuits publics qui fonctionnent tant bien que mal.
La livre tient encore, oui. Mais elle tient comme tient un pays qui n’a plus beaucoup de marge : en comprimant les risques, en immobilisant la liquidité, en tirant sur les dernières capacités de l’État et en espérant que la guerre ne dure pas assez longtemps pour faire sauter les verrous un à un. Ce n’est pas une victoire économique. C’est une résistance technique. Et, comme toutes les résistances techniques, elle a une limite : le moment où la politique, la guerre et les besoins sociaux deviennent trop lourds pour être contenus par les seuls instruments de la défense monétaire.



