Beyrouth, 28 octobre 2025. L’aube du 27 octobre a été marquée par un drame qui ébranle le Liban : Élio Ernesto Walid Abou Hanna, 24 ans, jeune diplômé en chimie de l’Université Saint-Esprit de Kaslik, a été mortellement blessé par des tirs provenant d’un poste de contrôle tenu par des membres du comité de sécurité palestinien à l’entrée du camp de Chatila, dans le sud de Beyrouth. Transféré à l’hôpital Bahman, le jeune homme n’a pas survécu à ses blessures. Huit individus impliqués ont été interrogés par les Forces de sécurité intérieure sous la supervision du parquet du Mont-Liban, tandis que l’armée libanaise déploie des checkpoints renforcés autour du camp pour prévenir toute escalade.
Une soirée banale qui vire au cauchemar
Le samedi 26 octobre s’annonçait comme une soirée ordinaire pour Élio Abou Hanna. Vers 23 heures, le jeune homme quitte les lieux d’une visite amicale à Jal el-Dib, au nord de Beyrouth. Son ami, concentré sur ses révisions universitaires, s’excuse de ne pouvoir l’accompagner pour un dîner improvisé. Seul au volant de sa voiture personnelle – immatriculée au nom de son père, Walid –, Élio décide de faire une pause au restaurant Saj Nation, établissement populaire du quartier animé de Badaro. Il y commande un repas simple, capture l’instant par une photographie partagée sur les réseaux sociaux, reflétant l’insouciance d’un jeune de 24 ans fraîchement diplômé.
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Quelques instants plus tard, vers minuit, il compose le numéro de sa mère, Mariam. « Je rentre à la maison », lui assure-t-il d’une voix détendue, sur fond de musique diffusée par l’autoradio. Le trajet vers Hadath, son village natal en banlieue sud de la capitale, devrait prendre une vingtaine de minutes. Mais les embouteillages nocturnes, fléau beyrouthin, l’obligent à activer son application de navigation. L’itinéraire alternatif suggéré le conduit inexorablement vers des quartiers moins familiers : d’abord le secteur de Sabra, puis l’orée du camp de Chatila, l’un des douze camps de réfugiés palestiniens au Liban, comptant environ 10 000 résidents sur une superficie de 0,4 km².
Le barrage improvisé et les tirs fatals
Il est environ 2h30 lorsque Élio débouche sur la scène qui scellera son destin. Une rue étroite, bordée d’un restaurant nommé Chatila Camp, est barrée par un poste de contrôle rudimentaire. Trois à quatre hommes en civil, visages masqués, équipés de ceinturons garnis de chargeurs, brandissent des fusils d’assaut de type Kalachnikov. Ils se présentent comme relevant du comité de sécurité palestinien, une entité informelle préposée, selon ses porte-parole, à la fouille des véhicules pour prévenir trafics et intrusions non autorisées. Ce type de barrage, érigé en marge des forces libanaises, est récurrent aux abords des camps.
Surpris par cette apparition soudaine dans une zone qu’il traverse pour la première fois, Élio ne s’arrête pas. Les motifs précis demeurent débattus : ignorance du périmètre sensible, fatigue accumulée après une longue soirée, ou réflexe instinctif face à des hommes armés non identifiés par un insigne officiel. Le véhicule avance de quelques mètres. La riposte est immédiate et létale : une rafale nourrie est déchargée directement sur la voiture. Au moins dix impacts sont recensés – pare-brise fracassé, portières perforées –, touchant le conducteur au torse et à la tête.
Perdant le contrôle, le véhicule poursuit sur une trentaine de mètres avant de s’encastrer dans un mur adjacent, phares toujours allumés, moteur en panne. Un passant noctambule, alerté par le choc et les détonations, s’approche. La plaque d’immatriculation, au nom de Walid Abou Hanna, lui permet de retrouver le contact du propriétaire via un réseau informel. La famille est prévenue dans l’instant. Les équipes de kchafat al-Risala, association de secours reconnue pour sa réactivité dans les quartiers populaires, interviennent sous cinq minutes. Élio est évacué vers l’hôpital Bahman, à moins de 500 mètres du lieu. À son arrivée, vers 3 heures, les médecins légistes confirment le décès. L’autopsie pratiquée dans la foulée est sans équivoque : dix trajectoires mortelles, analyses toxicologiques négatives pour alcool, stupéfiants ou toute substance.
Une famille syriaque plongée dans le deuil
Originaire d’une famille syriaque de Hadath, Élio était fils unique et incarnation de l’espoir libanais post-crise. Diplômé avec mention en juillet 2025 de la faculté de chimie de l’USEK – établissement jésuite réputé pour sa rigueur scientifique –, il ambitionnait une carrière dans l’industrie chimique, secteur stratégique pour une économie libanaise en lambeaux. Sa mère, Mariam, évoque un « garçon joyeux, sans histoires, passionné par ses études ». Le père, Walid, cadre local discret, brise le silence dans une vidéo diffusée sur les réseaux : « Peuvent-ils m’interdire de circuler librement dans mon propre pays, qui leur a accordé l’hospitalité ? »
Les obsèques, célébrées le lundi 27 octobre à 15 heures à l’église Mar Mansour de Hadath, ont rassemblé plus de 500 personnes dans une atmosphère de recueillement chargé de colère rentrée. La messe, animée par le père Elie Khoury, a vu défiler des témoignages sur la vie irréprochable du défunt. L’inhumation au caveau familial a suivi sous un ciel plombé. Les condoléances se poursuivent ce mardi 28 octobre de 11 heures à 18 heures au salon paroissial. Des banderoles spontanées parsèment les rues de Hadath : « Élio, Hadath est avec toi » ; « Routes libanaises pour les Libanais ».
Réactions politiques : un front uni pour la souveraineté
L’indignation politique est unanime, transcendant les chapelles. Le Courant patriotique libre dénonce « le chaos persistant des armes palestiniennes illégitimes », qualifiant les récentes annonces de désarmement d’« illusion tragique ». Le parti exige que « l’État monopolise sans délai toutes les armes sur son sol ». Le député indépendant Fouad Makhzoumi, figure de la fermeté sécuritaire, appelle à « une action immédiate pour inculper les auteurs et restaurer l’autorité étatique sur chaque parcelle du territoire ».
L’Union syriaque, communauté d’appartenance d’Élio, parle d’un « assassinat odieux et d’une exécution sommaire », plaidant pour un renvoi devant la justice militaire. Les Kataëb et les Forces libanaises lient l’incident aux engagements non tenus de 2017 sur le désarmement des camps. Même les voix du Bloc national réitèrent l’urgence d’une reconquête totale.
La réponse palestinienne : regrets et promesses de coopération
Bassem Naamani, porte-parole des Forces nationales de sécurité palestiniennes au Liban, décrit les faits comme une « erreur tragique qui peine profondément la communauté ». Il assure une « collaboration pleine et entière avec l’armée libanaise », promettant que « l’enquête respectera scrupuleusement la loi libanaise et que les responsables seront remis aux autorités ». Un comité interne au sein du Fatah, faction prépondérante à Chatila, a été mandaté pour une enquête parallèle, avec coordination assurée.
L’enquête judiciaire : preuves accablantes et versions croisées
Le parquet du Mont-Liban a saisi les Forces de sécurité intérieure pour une enquête préliminaire approfondie. Huit suspects – membres présumés du poste, dont un commandant local – ont été entendus hier soir dans les locaux des FSI, sous contrôle judiciaire strict. Le véhicule de la victime, remorqué au hangar de Naameh, a livré une trentaine d’ogives lors des premières extractions. Des enregistrements de caméras privées aux abords capturent l’intégralité : visages distincts des tireurs, rafales dirigées sans sommation visible, choc filmé en temps réel.
Les expertises balistiques, menées au laboratoire de la gendarmerie, sont attendues sous 48 heures pour matcher les armes aux stocks « remis » récemment. Versions en présence : le barrage cibrait-il des trafiquants ? Élio « fonçait-il » délibérément ? Les Palestiniens évoquent une « procédure standard de contrôle » ; la famille parle d’« agression gratuite contre un civil innocent ».
Le désarmement de façade : deux mois après la parade d’août
L’événement survient dans l’ironie la plus cruelle. Le 21 août 2025, l’opération démarre à Bourj el-Barajneh : une cinquantaine de camions emplis d’armes légères défilent sous escorte militaire, acclamés par les officiels. Bourj el-Chémali suit le 29 août avec des munitions du Fatah ; une troisième vague touche Beyrouth mi-septembre ; Aïn el-Heloué boucle le cycle en octobre. Six camps sur douze sont proclamés « nettoyés », en vertu de la loi 2010 et des accords Cairo II de 2017 autorisant l’entrée des forces libanaises.
L’État libanais salue un « jalon historique ». Pourtant, à Chatila, les fusils automatiques dictent encore la loi deux mois plus tard. Les remises ? Gestes symboliques : armes de petit calibre exhibées pour la galerie, stocks lourds et checkpoints enterrés. Les 200 000 résidents des camps, sous emprise Fatah, Hamas et Jihad islamique, perpétuent des structures parallèles.
L’héritage toxique des années 1975
Ce meurtre n’est qu’un épisode d’une saga sanglante. Les accords du Caire de 1969 octroient aux fedayins palestiniens une autonomie fatale : camps bunkerisés, axes routiers confisqués, fusillades sporadiques. 1975 : la guerre civile s’embrase, propulsée par ces enclaves. Damour est rasée en 1976 ; Sabra-Chatila s’ensanglante en 1982 avec plus de 3 000 morts libanais. Ein el-Heloué dégénère en carnages factionnels récurrents. Mars 2024 : un Syrien succombe à Bourj el-Barajneh dans un contrôle analogue. Cinquante ans de non-droit, malgré résolutions ONU et serments répétés.
Le cabinet Salam sous pression accrue
Le gouvernement Nawaf Salam, opérationnel depuis février 2025 après deux ans de paralysie, est sommé de passer des mots aux actes. Le ministre de l’Intérieur Ahmad Hajar et son homologue de la Justice Adel Nassar, piliers du remaniement de septembre, pilotent la coordination. Une séance du Conseil supérieur de défense est fixée ce soir au palais de Baabda. Le général Joseph Aoun, commandant en chef de l’armée, a prescrit un doublement des patrouilles nationales.
Déploiement militaire et tensions palpables
Dès ce midi, des blindés libanais et checkpoints mixtes enserrent Chatila. Un hélicoptère de reconnaissance surplombe Sabra en continu. À Hadath, les FSI dispersent des rassemblements spontanés. Deux fusils d’assaut sont saisis aux abords du camp lors de fouilles matinales. Les commerces de Chatila baissent le rideau par précaution. Rumeurs de « contre-feux » palestiniens circulent ; l’état-major les dément formellement via communiqué.
Les renseignements militaires activent des écoutes renforcées dans les douze camps. Pressions diplomatiques s’exercent sur Ramallah pour une extradition sans délai. Les inculpations, attendues d’ici 72 heures, pourraient qualifier l’homicide de volontaire avec préméditation. Sur les routes de Beyrouth, les conducteurs contournent désormais Sabra, tandis que les familles du sud de la capitale scrutent chaque sirène, dans un territoire où les frontières invisibles du non-droit se rappellent à la mémoire collective.



