vendredi, février 20, 2026

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Michel Issa, Tom Barrack, Oman : les nouveaux visages de la pression américaine et arabe

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Un nouveau visage américain à Beyrouth

L’arrivée de Michel Issa à la tête de l’ambassade des États-Unis à Beyrouth marque un tournant dans la gestion américaine du dossier libanais. Le diplomate prend ses fonctions dans un contexte chargé : cessez-le-feu fragile au Sud, mise en place du mécanisme de suivi de la trêve, débat sur le désarmement partiel du Hezbollah, crise économique profonde et intensification des pressions régionales.

Dès ses premiers jours, l’ambassadeur multiplie les visites à Aïn el-Tiné et à Baabda. Il rencontre à plusieurs reprises le président de la Chambre Nabih Berri, puis le président de la République Joseph Aoun et le chef du gouvernement Nawaf Salam. Le tempo est révélateur : Washington souhaite installer un dialogue serré, au plus haut niveau, autour de quelques priorités clairement affichées.

Un mandat centré sur le Sud et les réformes

Le cœur du mandat de Michel Issa se dessine autour de deux axes. Le premier est sécuritaire : garantir la mise en œuvre du cessez-le-feu au Sud, pousser le Liban à réduire la présence armée du Hezbollah au sud du Litani, suivre au plus près le travail du mécanisme tripartite chargé d’enregistrer les progrès et les violations. Le second est économique et institutionnel : encourager des réformes jugées indispensables, en particulier dans le secteur bancaire, l’électricité et la gouvernance de l’État.

Dans ses entretiens, l’ambassadeur insiste sur le lien entre ces deux dimensions. La stabilisation de la frontière est présentée comme une condition pour toute relance économique sérieuse. Les aides, les investissements et les programmes de soutien sont explicitement reliés à des « progrès » mesurables sur le terrain, qu’il s’agisse de l’autorité de l’armée au Sud ou de la transparence des comptes publics.

Ce discours reprend les grands éléments de la doctrine américaine récente sur le Liban : pas de soutien massif sans réformes, pas de relance sans contrôle plus strict des armes, pas de normalisation régionale sans réduction du poids du Hezbollah dans les équilibres de sécurité.

Un canal de pression autant que de dialogue

La fonction de Michel Issa n’est pas seulement diplomatique au sens classique. L’ambassade devient aussi un relais de messages très fermes. L’ambassadeur rappelle aux responsables libanais que la patience de Washington a des limites, notamment sur deux dossiers : l’application des sanctions américaines et la lutte contre les circuits financiers liés au Hezbollah.

Le poste d’ambassadeur devient ainsi un poste de vigie et de pression. Il s’agit de suivre les engagements pris dans le cadre du mécanisme du Sud, mais aussi de s’assurer que les autorités ne prennent pas d’initiatives contraires aux priorités américaines, qu’il s’agisse de nominations sensibles, de projets de loi ou de contrats économiques.

L’ambassadeur se positionne dans un rôle double : interlocuteur indispensable pour toute discussion avec Washington et rappel constant des lignes rouges fixées par la Maison-Blanche et le Département d’État.

Tom Barrack, l’émissaire au langage brutal

Face au style codé de la diplomatie classique, Tom Barrack appartient à une autre catégorie. Homme d’affaires influent, très proche du président américain Donald Trump, il intervient sur le dossier libanais avec un langage beaucoup moins feutré que celui des diplomates de carrière.

Ses propos évoquant l’idée de « joindre le Liban à la Syrie » ont provoqué un choc à Beyrouth. Même s’ils ne prennent pas la forme d’un plan officiel, ils sont perçus comme révélateurs d’un état d’esprit : celui d’une partie de l’entourage présidentiel américain qui regarde le Liban comme un territoire à intégrer dans un ensemble plus large, au gré des recompositions régionales.

Le Liban vu comme une pièce dans un projet de « Syrie nouvelle »

Dans les récits rapportés à Beyrouth, Tom Barrack parle du Liban comme d’un État trop fragmenté et trop fragile pour rester durablement autonome. La perspective esquissée est celle d’une « Syrie nouvelle », reconstruite autour d’un centre de gravité à Damas, avec des frontières et des équilibres redessinés. Dans ce schéma, le Liban serait accolé à son voisin, non par annexion formelle, mais par une intégration progressive des économies, des infrastructures et des régimes de sécurité.

Cette vision réactive les vieux débats sur la nature du Liban : simple façade maritime d’un Levant plus vaste ou État pleinement distinct, doté d’un projet politique propre. Pour une grande partie de la classe politique libanaise, l’idée même de rattachement, même suggérée de manière théorique, franchit un seuil symbolique inacceptable.

La riposte de Nabih Berri

La phrase de Nabih Berri – « personne ne menace les Libanais » – est une réponse directe à ce type de discours. Sans citer nommément Tom Barrack, le président de la Chambre vise clairement les déclarations de l’émissaire. Il rejette tout langage qui laisserait entendre que le Liban peut être réaffecté, rattaché ou reconfiguré de l’extérieur.

Ce bras de fer verbal dépasse le cas personnel de Barrack. Il cristallise la défiance d’une partie de l’establishment libanais vis-à-vis d’une diplomatie américaine mêlant conseillers officiels, émissaires spéciaux, hommes d’affaires et relais politiques dans les capitales du Golfe. Berri cherche à rappeler que, quels que soient les intermédiaires, la souveraineté du Liban n’est pas négociable dans des salons étrangers.

Dans ce jeu, Michel Issa et Tom Barrack incarnent deux visages complémentaires de la politique américaine : le diplomate qui mène les discussions institutionnelles et l’« ami du président » qui exprime, de manière plus crue, certaines idées circulant dans le cercle rapproché du pouvoir à Washington.

Le détour par Oman : la piste d’un soutien arabe « calme »

À côté de la pression américaine, le Liban tente de réactiver des relais arabes. La visite du président Joseph Aoun à Oman s’inscrit dans cette stratégie. Le sultanat a la réputation d’être un acteur discret, en retrait des flamboyances médiatiques régionales, mais souvent actif dans les médiations complexes.

Le déplacement à Mascate vise plusieurs objectifs. Il s’agit d’abord de rappeler que le Liban reste au cœur des préoccupations arabes, malgré les guerres en Syrie, au Yémen, à Gaza et en Ukraine. Il s’agit ensuite de sonder la disponibilité omanaise pour jouer un rôle de facilitateur, notamment dans les contacts avec certains acteurs régionaux qui gardent leurs distances avec Washington.

Oman, un relais possible vers Téhéran et les capitales du Golfe

Le sultanat entretient des relations suivies avec Téhéran tout en conservant des liens solides avec les pays du Conseil de coopération du Golfe. Pour Beyrouth, cette position en fait un candidat naturel pour porter des messages dans les deux sens. Joseph Aoun explore cette carte dans l’espoir de sortir le Liban de l’isolement où il s’est retrouvé vis-à-vis de certaines capitales arabes.

Le message affiché à l’issue de la visite met l’accent sur le respect de la souveraineté du Liban et le soutien à sa stabilité. Derrière cette formule classique, les responsables libanais espèrent des gestes concrets : aides ciblées, facilitation de certains flux financiers, appui politique dans les discussions régionales, soutien à l’armée.

Une réponse à l’axe des pressions

Le recours à Oman est aussi une manière de répondre, à bas bruit, à la pression américaine. En diversifiant ses interlocuteurs, le Liban cherche à ne pas dépendre d’un seul canal, surtout lorsque ce canal est utilisé pour faire passer des messages durs sur la frontière sud, les sanctions et les réformes économiques.

Le pari est risqué mais assumé : miser sur une diplomatie « calme » pour desserrer l’étau, en misant sur des acteurs qui n’ont pas d’agenda immédiat de confrontation avec le Hezbollah, mais qui souhaitent éviter un effondrement complet du pays. L’idée est de reconstituer un minimum d’environnement arabe bienveillant, sans que cela ne se traduise par des alignements spectaculaires.

Entre Washington et les capitales arabes : marges de manœuvre libanaises

Face à la combinaison Michel Issa – Tom Barrack d’un côté et au recours à Oman de l’autre, le Liban tente de redéfinir ses marges de manœuvre. Le pays doit composer avec des injonctions, des promesses et des menaces qui ne vont pas toujours dans le même sens.

Ajuster sans rompre

Sur le plan sécuritaire, Beyrouth ne peut pas ignorer les demandes américaines. Le soutien à l’armée reste vital, la présence de la force internationale au Sud demeure un garde-fou, et l’évolution de la frontière se joue aussi dans les capitales occidentales. Dans le même temps, l’État ne peut pas se permettre une rupture frontale avec le Hezbollah, acteur militaire central et composante importante du paysage politique.

Sur le plan économique, le Liban a besoin des programmes d’aide, des prêts et des appuis des institutions internationales, où la voix des États-Unis pèse lourd. Mais il sait aussi que les pays du Golfe et certains fonds souverains restent des sources possibles d’investissements et d’appuis, à condition de rétablir une confiance ébranlée par les années de crise.

L’équilibre recherché par les institutions

Dans ce contexte, chaque institution adopte sa propre méthode. La présidence insiste sur la souveraineté, la mémoire et la protection de la diversité, en dialoguant avec les partenaires régionaux et occidentaux. La présidence du Parlement joue les médiateurs, tout en fixant des lignes rouges sur la loi électorale, le statut du Sud et les dépôts bancaires. Le gouvernement tente de faire avancer des dossiers techniques, en négociant des compromis sur les réformes.

L’ambassade américaine et les émissaires officieux comme Tom Barrack viennent superposer à ce paysage une couche de pression supplémentaire. Les visites dans les capitales arabes, qu’il s’agisse d’Oman ou d’autres États, servent d’essai de contrepoids, avec une question centrale : jusqu’où ces partenaires accepteront-ils d’aller pour soutenir le Liban sans entrer en conflit ouvert avec Washington ou sans se heurter au Hezbollah ?

Pressions économiques, sécuritaires et politiques combinées

La particularité de la séquence actuelle tient à la superposition des pressions. Elles ne se limitent plus au champ diplomatique traditionnel, mais traversent les dimensions économique, sécuritaire et politique.

La « guerre économique » comme instrument

Du point de vue de plusieurs responsables libanais, les sanctions financières, le resserrement des circuits bancaires, les restrictions imposées à certaines institutions et les difficultés d’accès aux marchés internationaux s’apparentent à une « guerre économique » ciblant l’environnement du Hezbollah, mais touchant en réalité des pans plus larges de la population.

La réduction des transferts bancaires, la méfiance des correspondants étrangers vis-à-vis des banques libanaises et les risques de sanctions secondaires mettent en difficulté des secteurs entiers. Dans ce contexte, chaque annonce américaine sur de nouvelles mesures ou sur la surveillance de certaines organisations est scrutée avec anxiété.

Le Sud comme levier supplémentaire

Sur le plan sécuritaire, la frontière sud est devenue un levier de pression à part entière. Les États-Unis lient explicitement la poursuite du cessez-le-feu à des avancées mesurables dans le mécanisme de suivi. Le risque d’une reprise des hostilités est utilisé comme argument pour accélérer certaines évolutions, qu’il s’agisse du déploiement de l’armée ou de la réduction des signes visibles de présence militaire du Hezbollah au sud du Litani.

Les propositions de projets de développement ou de « zones économiques » le long de la frontière ajoutent une autre dimension : la promesse d’investissements et d’emplois en échange d’un nouveau régime de sécurité et de circulation, perçu par certains responsables libanais comme une forme de contrôle de fait de segments du territoire.

Le champ politique sous haute surveillance

Enfin, le champ politique lui-même est sous surveillance. Les prises de position de figures comme Tom Barrack sur l’avenir institutionnel du Liban – évoquant la possibilité de rattachement à une « Syrie nouvelle » ou la nécessité de refonder le pays – alimentent un sentiment de vulnérabilité. Elles donnent l’impression que la forme même de l’État libanais peut être mise en débat dans des cercles étrangers.

Les réponses de responsables comme Nabih Berri montrent que ces insinuations ne restent pas sans écho. Elles sont utilisées pour resserrer les rangs autour de la notion de souveraineté, mais aussi pour rappeler que les pressions extérieures peuvent produire des effets inverses à ceux recherchés, en renforçant les réflexes de défense et de fermeture.

Un Liban pris dans des agendas croisés

Ambassadeur Michel Issa, émissaire Tom Barrack, sultanat d’Oman : trois noms, trois registres différents qui, mis bout à bout, donnent une idée de la complexité du moment libanais. Entre diplomatie officielle, réseaux personnels et médiations régionales, le pays se trouve au croisement de trajectoires parfois divergentes.

Les États-Unis cherchent à transformer leur influence politique et financière en leviers concrets sur le Sud, les armes et les réformes. Certains proches du pouvoir à Washington vont plus loin, en évoquant des scénarios de recomposition territoriale à l’échelle du Levant. Des partenaires arabes, comme Oman, offrent des canaux de dialogue plus discrets, sans pour autant disposer de moyens illimités.

Dans cet environnement, le Liban n’a plus la capacité de s’extraire des pressions. Il lui reste la possibilité de les moduler, de jouer sur les nuances entre diplomatie officielle et médiations informelles, d’utiliser les espaces offerts par les uns pour répondre aux exigences des autres. La manière dont les autorités géreront les relations avec Michel Issa, les messages de Tom Barrack et les ouvertures venues d’Oman dira beaucoup de leur capacité à préserver un minimum d’autonomie dans un paysage où le pays est à la fois objet de stratégies et acteur tenté de reprendre la main.

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