Dans un Liban encore ébranlé par les séquelles d’un conflit récent et une crise économique qui ne désarme pas, l’arrivée prévue d’une délégation du Fonds monétaire international (FMI) à la fin du mois de septembre 2025 revêt une importance capitale. Annoncée le 11 septembre par Julie Kozack, directrice de la communication du FMI, cette visite vise à évaluer les avancées sur un programme de réformes globales, dans un pays où la dette publique avoisine les 280 % du PIB et où l’inflation, bien que contenue à 14,3 % en juillet dernier, continue de ronger le pouvoir d’achat des ménages. Le Liban risque-t-il un effondrement sans soutien extérieur ? La question hante les responsables comme les citoyens, alors que les projections du FMI tablent sur une croissance de 4,7 % en 2025 uniquement si les réformes progressent, contre une contraction de 7,1 % en 2024 selon la Banque mondiale. Sans aide internationale, l’économie, déjà amputée de 40 % de son PIB depuis 2019, pourrait plonger plus bas, avec des besoins de reconstruction estimés à 11 milliards de dollars suite aux destructions causées par les affrontements de l’année précédente.
Cette mission s’inscrit dans la continuité d’un accord préliminaire conclu en avril 2022, qui prévoyait une aide de 3 milliards de dollars sur quatre ans via un mécanisme élargi de crédit. Pourtant, trois ans plus tard, cet engagement reste lettre morte, faute d’avancées concrètes de la part des autorités libanaises. Le FMI, par la voix d’Ernesto Ramirez Rigo, chef de mission pour le Liban, a réitéré en juin 2025 que « les réformes structurelles sont non négociables pour débloquer l’aide ». Les discussions menées lors des visites précédentes, en mars et juin, ont été qualifiées de « productives », mais elles ont buté sur des obstacles persistants, notamment la restructuration bancaire et la transparence des finances publiques. Julie Kozack l’a rappelé le 11 septembre : « Le Liban continue d’affronter des défis majeurs. L’économie a contracté de 7,5 % en 2024, après une contraction plus faible en 2023. » Ces mots soulignent l’urgence : sans réformes, le pays risque une dislocation accrue de son système financier, où les réserves de la Banque du Liban ont fondu de 36 à 10 milliards de dollars entre 2015 et 2025, en grande partie à cause de mécanismes opaques de financement du déficit.
Le contexte libanais, marqué par une instabilité politique chronique et les retombées d’un conflit qui a déplacé des centaines de milliers de personnes, complique les choses. Le gouvernement de Nawaf Salam, en place depuis février 2025, a exprimé sa volonté de relancer les négociations, avec Yassine Jaber au ministère des Finances et Amer Bisat à l’Économie. Lors d’une réunion le 8 avril 2025, Jaber a reçu une délégation du FMI pour préparer le congrès de Washington, insistant sur une « vision réformiste pour les cinq prochaines années ». Pourtant, les faits parlent d’eux-mêmes : l’absence de consensus interne freine tout progrès. Le Premier ministre Salam a salué en avril l’adoption de la loi sur la levée du secret bancaire comme une « étape indispensable vers la réforme financière », mais le FMI juge ces mesures insuffisantes sans une restructuration profonde du secteur bancaire. Les partenaires arabes et européens, comme l’Arabie saoudite et l’Union européenne, conditionnent leurs aides à des avancées similaires, imposant des réformes judiciaires, une modernisation d’Électricité du Liban et une transparence accrue.
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Secret bancaire : une loi adoptée, mais des ombres persistantes
L’un des blocages les plus emblématiques concerne la loi sur le secret bancaire, pilier du système financier libanais depuis 1956. Adoptée le 24 avril 2025 par le Parlement avec 87 voix sur 128, cette réforme permet aux autorités judiciaires, fiscales et de contrôle – comme la Cour des comptes ou l’Inspection centrale – d’accéder aux informations bancaires sans autorisation préalable d’un juge, pour une durée limitée à 12 mois renouvelable. Le texte s’applique rétroactivement sur dix ans, couvrant ainsi la période critique du début de la crise en 2019, lorsque des fuites de capitaux massives ont vidé les réserves de la Banque du Liban. Nawaf Salam a qualifié cette mesure de « pilier essentiel d’un plan de reconstruction », soulignant qu’elle ouvre « une nouvelle page dans la lutte contre l’évasion fiscale, la corruption et le blanchiment d’argent ».
Pourtant, cette avancée reste fragile. Le FMI, par la voix de son représentant résident Frederico Lima, a salué la réforme comme « importante, car elle permettra de lancer les audits bancaires », mais a insisté sur la nécessité d’amendements pour corriger des « faiblesses critiques ». Lors de la mission de juin 2025, Ramirez Rigo a pointé du doigt l’absence de mécanismes clairs pour tracer les demandes d’accès et prévenir les abus, notant que l’opacité persistante expose le Liban à une inscription sur la liste grise du Groupe d’action financière (GAFI). Des sources au ministère des Finances indiquent que des décrets d’application sont en préparation, mais leur adoption dépend d’un consensus au Conseil des ministres, souvent paralysé par des querelles confessionnelles. En mars 2025, une version antérieure de la loi avait été validée par le gouvernement, mais des résistances parlementaires l’avaient renvoyée en commission, illustrant les divisions internes.
Cette loi s’inscrit dans un contexte plus large de transparence financière exigée par le FMI depuis l’accord de 2022. L’institution internationale demande un accès élargi aux bénéficiaires réels des comptes, pour traquer les flux illicites qui ont aggravé la crise. Selon un rapport du FMI de mars 2025, l’absence de telles mesures a permis une « cash economy » galopante, avec des risques accrus de blanchiment et d’évasion fiscale. Le ministre Jaber a annoncé le 12 septembre une « loi-cadre » à soumettre au Parlement d’ici octobre, visant à renforcer ces mécanismes, mais les observateurs doutent de sa mise en œuvre rapide, compte tenu des précédents. En 2022, un amendement similaire avait été jugé cosmétique par le FMI, car il limitait l’accès à des cas spécifiques sans rétroactivité suffisante. Aujourd’hui, avec une livre libanaise dévaluée de 98 % depuis 2019 et des dépôts gelés pour 76 milliards de dollars, la pression s’intensifie : sans transparence, aucun audit indépendant de la Banque du Liban ne pourra être lancé, bloquant toute recapitalisation.
Les implications sociales sont immédiates. Plus de 80 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, et les petits déposants, souvent des ménages modestes, attendent toujours l’accès à leurs économies. La fédération des déposants a intensifié ses manifestations devant la Banque du Liban en juin 2025, dénonçant une « spoliation institutionnalisée ». Le texte prévoit un recours devant un juge des référés pour contester les levées de secret, mais sans critères précis, ce droit reste théorique. Des experts comme Joseph Daher, avocat fiscaliste, estiment que « c’est une condition parmi d’autres suspensives ; sans audit des banques et de la Banque du Liban, l’aide du FMI ne décollera pas ».
Restructuration bancaire : désaccords internes et pertes colossales
Au cœur des négociations avec le FMI trône la restructuration du secteur bancaire, un dossier explosif qui cristallise les tensions politiques. Les banques libanaises, asphyxiées par 70 milliards de dollars de prêts non performants et des dépôts gelés depuis 2019, représentent un gouffre financier estimé à 80 milliards de dollars par les autorités, contre 241 000 milliards de livres libanaises au taux officiel. Le FMI exige une loi sur les pertes financières pour répartir ces charges entre actionnaires, grands déposants et l’État, tout en protégeant les petits épargnants. Lors de la mission de mai-juin 2025, Ramirez Rigo a qualifié le système de « dysfonctionnel », insistant sur la nécessité de « restaurer la santé du secteur bancaire, relancer le crédit au privé et maximiser la protection des déposants ».
Un progrès partiel a été enregistré le 31 juillet 2025, avec l’adoption par le Parlement d’une loi sur la résolution bancaire, saluée par le FMI comme un « pas en avant ». Ce texte confère à la Banque du Liban des pouvoirs accrus pour superviser les faillites et recapitaliser les institutions en difficulté, incluant la création d’un fonds de garantie des dépôts. Cependant, des amendements sur la gouvernance de la Banque du Liban ont suscité des débats intenses, avec des accusations de politisation des nominations. L’Association des banques du Liban (ABL) a exprimé des réserves, arguant que le plan expose les institutions à des risques excessifs sans soutien public suffisant. Le ministre Jaber a rétorqué lors d’une conférence de presse le 12 septembre que « la restructuration est inévitable pour restaurer la confiance », mais les désaccords persistent sur la répartition des pertes : les banques refusent de shoulder plus de 50 % des charges, tandis que le gouvernement hésite à mobiliser des fonds publics limités.
Ces tensions remontent à l’accord de 2022, où le FMI avait listé la restructuration comme condition préalable. En mars 2025, une réunion au ministère des Finances, réunissant Jaber, le gouverneur par intérim Wassim Mansouri et la présidente de la Commission de contrôle des banques Maya Dabbagh, a validé des amendements à la loi sur les pertes financières. Pourtant, le texte stagne au Parlement, bloqué par des commissions économiques divisées. Nabih Berri, président du Parlement, a reconnu en mars que « les réformes sont inévitables, mais doivent tenir compte des conséquences sociales ». Le Hezbollah et Amal, influents dans les commissions, exigent une protection accrue pour les déposants affiliés à leurs bases, tandis que les Forces libanaises et le Kataëb plaident pour une application stricte des exigences du FMI. Samir Geagea, chef des Forces libanaises, a déclaré en février 2025 que « le Liban n’a pas d’autre choix que d’accepter les réformes, même difficiles ».
Le FMI a pointé plusieurs failles dans le projet de loi lors de sa visite de juin : absence de traitement individuel des dépôts, manque d’indépendance pour l’institut de garantie, et opacité sur les mécanismes de recapitalisation. Ramirez Rigo a averti que « sans ces mesures, le Liban restera mired dans une crise interminable ». Les banques, de leur côté, bénéficient d’un partenariat technique avec la Banque de France depuis mai 2025, pour moderniser la surveillance et introduire des produits dérivés encadrés, mais cela ne compense pas l’absence de stratégie globale. En juillet, la Banque du Liban a émis une circulaire interdisant les dealings avec Al-Qard Al-Hassan, bras financier du Hezbollah, sous pression internationale, mais cela n’a pas résolu les pertes structurelles.
Les conséquences économiques sont dramatiques : le crédit au secteur privé est au ralenti, l’économie repose sur une « cash economy » informelle, et l’exode des capitaux s’accélère. Selon un rapport du FMI d’avril 2025, 75 % des nouveaux médecins ont émigré depuis 2019, et 10 % de la population suit le mouvement. Sans restructuration, les projections pour 2025 prévoient une inflation alimentaire à 20 %, avec 33 % de la population en pauvreté absolue.
Transparence des finances publiques : un voile opaque qui persiste
L’absence de transparence dans les finances publiques constitue un autre pilier des exigences du FMI, et là encore, les progrès sont timides. L’institution internationale réclame un audit indépendant des opérations de la Banque du Liban de 2015 à 2025, pour éclaircir les mécanismes de financement du déficit qui ont érodé les réserves. En juin 2025, Ramirez Rigo a insisté sur « l’amélioration de la transparence pour informer les politiques ». Pourtant, le budget 2025, adopté par décret en l’absence de Parlement fonctionnel, reste critiqué pour son opacité : les recettes fiscales ne couvrent que 6 % du PIB, et les dépenses sociales sont sous-financées malgré les besoins accrus post-conflit.
Le ministère des Finances, sous Yassine Jaber, a soumis en avril un plan fiscal à moyen terme, combinant restructuration de la dette et mobilisation de recettes. Mais les désaccords internes freinent sa mise en œuvre. Le FMI note dans son rapport Article IV de mars 2025 que « la mise en œuvre du train complet de réformes a peu progressé malgré des efforts ». La loi sur les achats publics, promulguée en 2023 et alignée sur les normes internationales, stagne : l’Autorité des achats publics n’est pas pleinement opérationnelle, et la plateforme en ligne de passation des marchés reste inachevée. Cela alimente les soupçons de corruption, avec le Liban classé 154e sur 180 par Transparency International en 2025.
Les partenaires multilatéraux, comme la Banque mondiale, estiment que sans transparence, les besoins humanitaires – exacerbés par la présence de réfugiés syriens et les destructions du sud – ne pourront être financés. Un prêt de 200 millions de dollars de la Banque mondiale pour la reconstruction est en discussion, mais conditionné à des réformes fiscales. Jaber a déclaré en avril : « Nous visons un accord préliminaire d’ici fin 2025, mais cela requiert un consensus national. » Or, ce consensus manque, avec des fuites de capitaux persistantes et une évasion fiscale estimée à des milliards.
Le Parlement, épicentre des désaccords internes
Les blocages politiques au Parlement incarnent le cœur du problème. L’institution, dominée par des factions confessionnelles, peine à adopter les lois requises. En juillet 2025, la loi sur la résolution bancaire a passé l’obstacle, mais des amendements ont dilué son impact, suscitant les critiques du FMI. Nabih Berri, président chiite influent, a exprimé des réserves sur la suppression des subventions, arguant qu’elles « pourraient entraîner une flambée des prix insoutenable ». De son côté, le Premier ministre Salam pousse pour un cadre législatif unifié, mais les commissions économiques sont paralysées par des querelles sur la répartition des sièges et les protections communautaires.
Les influences régionales pèsent lourd : sunnites à Tripoli et chiites au sud influencent les débats, avec le Hezbollah et Amal réticents à des réformes qui toucheraient leurs réseaux. Les chrétiens, via les Forces libanaises, plaident pour une application stricte, voyant dans l’accord FMI un levier contre la corruption. En mars 2025, une réunion avec Berri a été qualifiée de « complexe » par la délégation FMI, qui note que « les divisions affaiblissent les négociations ». Le budget 2025, avec un déficit zéro visé, intègre des réformes fiscales comme l’augmentation des taxes sur les boissons alcoolisées, mais l’absence de vote parlementaire limite son exécution.
Ces désaccords ont des répercussions immédiates : en août 2025, le gouvernement a tasked l’armée d’élaborer un plan de désarmement du Hezbollah d’ici fin d’année, détournant l’attention des réformes économiques. Les élections locales de mai 2025 ont sanctionné les réformistes pour leur inaction, renforçant les traditionalistes. Sans consensus, les négociations FMI risquent de stagner, comme en 2023 lorsque Ramirez Rigo avait averti d’une « dislocation de l’économie ».
La mission de septembre 2025 portera sur ces points, avec des échanges prévus avec le président Joseph Aoun, Salam et Berri. Le FMI continuera à collaborer, mais insiste sur un « programme complet de réformes économiques ». Les besoins de reconstruction, estimés à 11 milliards, et le fardeau des réfugiés exigent un appui coordonné, mais limité par l’inertie libanaise.



