jeudi, février 19, 2026

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Nabih Berri dit non: comment le Parlement se prépare à tordre la loi financière

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Le “non” de Berri, un verrou politique avant d’être un verdict technique

Le rejet affiché par Nabih Berri vise d’abord une mécanique. Il ne s’agit pas seulement de dire non à un projet. Il s’agit de dire non à une loi qui arriverait au Parlement comme une formalité, après avoir été négociée dans un cercle étroit, puis présentée comme “inévitable”. Dans les crises financières, la procédure n’est jamais neutre. Celui qui contrôle le rythme et la rédaction contrôle aussi le partage des pertes. De facto, son alliance avec les grands déposants qui ont bénéficié des années durant des forts taux d’intérêts et de privilèges comme par exemple l’exfiltration de leurs fonds après le 17 octobre 2019 et les actionnaires des banques devient officielle, et contre les intérêts des petits déposants.

Berri sait que le texte n’est pas seulement un instrument de réforme. Il peut devenir une couverture. S’il est mal écrit, il transforme une confiscation de fait en confiscation de droit. Il donne un habillage légal à ce qui a été imposé au guichet depuis des années. Il peut aussi blanchir des pratiques passées en les rendant “conformes” à une nouvelle norme.

Le Parlement est donc le lieu où le rapport de force change de forme. Au gouvernement, la pression est celle de l’urgence et du “il faut décider”. À la Chambre, la pression devient celle des commissions, des amendements, des renvois, et des compromis écrits à la ligne près. Et c’est précisément dans cette zone que le secteur bancaire a historiquement le plus d’avantages, car il maîtrise la technique, le langage et les réseaux d’influence.

Le chiffre qui dérange: la structure réelle des dépôts, et ce qu’elle implique

Le débat est souvent présenté comme moral, mais il est aussi arithmétique. Des chiffres discutés dans les réunions gouvernementales dessinent une photographie très précise de la distribution des comptes. En septembre 2025, le nombre de comptes contenant moins de 100.000 dollars était d’environ 782.000, pour un total d’environ 14,8 milliards de dollars. En face, environ 145.000 déposants détenaient autour de 67,4 milliards de dollars dans des comptes supérieurs à 100.000 dollars. 

Cette distribution produit deux réalités simultanées. Première réalité, l’immense majorité en nombre appartient à la tranche inférieure à 100.000 dollars. Deuxième réalité, l’essentiel de la masse financière est concentré dans la tranche supérieure. Une autre synthèse des mêmes données décrit que près de 84% des comptes représentent environ un sixième de la masse totale, alors que 16% des comptes conservent plus de quatre cinquièmes des dépôts. 

Ces deux phrases suffisent à comprendre la bataille parlementaire. Les banques veulent transformer la discussion en opposition simple entre “petits” et “gros”. Le risque, lui, est d’utiliser cette opposition comme rideau. Car une loi peut promettre de protéger la majorité des comptes, tout en laissant la majorité de la masse financière entrer dans des mécanismes opaques qui, au final, contaminent tout le système.

Le pays ne sortira pas de la crise en répétant une phrase rassurante sur la tranche des 100.000 dollars. Il en sortira seulement si la loi écrit de façon contraignante qui paie, selon quel ordre, avec quels garde-fous, et avec quels contrôles.

Une promesse emblématique: “100.000 dollars en quatre ans”, et la question qui tue

Une formule a circulé dans le débat public: le principe selon lequel tout dépôt à 100.000 dollars ou moins serait restitué en quatre ans, avec une contribution partagée entre la Banque du Liban et les banques. Sur le papier, c’est la promesse la plus lisible. C’est aussi celle qui peut servir d’alibi.

Pourquoi. Parce que la promesse n’est crédible que si l’on sait d’où vient l’argent, comment il est sécurisé, et ce qui se passe si l’un des payeurs ne paie pas et les actionnaires des banques refusent catégoriquement d’assumer la responsabilité qui est la leur, d’autant plus que beaucoup sont parlementaires. Or l’un des reproches les plus répétés au projet de loi est justement l’absence de chiffrage détaillé et d’engagements juridiquement contraignants, ce qui transforme un calendrier en slogan.

Ce point explique la nervosité de Berri. Une loi qui promet sans verrouiller n’est pas une loi de réforme. C’est une loi de transfert de risque. Le risque est alors déplacé vers le déposant, une fois de plus, car c’est lui qui subit “en attendant”.

La critique centrale, explosive: un projet “sans chiffres”, donc manipulable

La polémique la plus dangereuse pour le texte est venue d’une objection simple. Comment voter une loi de “fuite” ou de “fossé” financier si le fossé n’est pas établi noir sur blanc, avec une méthodologie, des hypothèses, et une photo d’ensemble. Un document juridique de critique, d’une dizaine de pages, a insisté sur cette faille: pourquoi la taille de la faille n’est-elle pas définie avant d’écrire le mécanisme, alors que des rapports officiels et des audits externes ont déjà existé ou été annoncés. 

Cette critique n’est pas académique. Elle touche à la fraude potentielle. Sans chiffres, on peut promettre n’importe quoi. Sans chiffres, on peut repousser n’importe quelle obligation. Sans chiffres, on peut écrire des articles qui ont l’air stricts tout en restant inapplicables. La loi devient alors une enveloppe, et non une décision.

Les banques adorent les enveloppes. Elles permettent de dire “nous avons une loi”, tout en continuant l’exception au guichet. Elles permettent aussi de négocier banque par banque, déposant par déposant, ce qui maintient une inégalité structurelle entre ceux qui ont un levier et ceux qui n’en ont pas.

Le point où le secteur bancaire tente de gagner: rendre la responsabilité “optionnelle”

Un passage du projet a concentré les débats, car il touche à la garantie de paiement. L’idée évoquée est la suivante: la Banque du Liban émettrait des “certificats” ou instruments financiers liés aux dépôts moyens et élevés, et les banques seraient responsables d’environ 20% de leur remboursement. Le reste serait adossé, en théorie, à des revenus d’actifs de la Banque du Liban et à des produits de “liquidation” ou de réalisation de ces actifs. 

Derrière la formulation, il y a trois pièges.

Le premier piège est sémantique. Le mot qui évoque une liquidation peut être compris comme une vente d’actifs sensibles, dont l’or. Même lorsque les responsables nient une vente directe, le simple flou suffit à alimenter la peur et à laisser ouvertes des interprétations futures.

Le deuxième piège est financier. Une “titrisation” ou un adossement à des actifs peut réduire la valeur effective des instruments, selon leur liquidité et leur acceptation. Autrement dit, on peut promettre un remboursement, mais livrer un papier difficile à transformer en argent réel.

Le troisième piège est juridique. Si la contribution des banques est formulée comme un objectif, ou si elle peut être couverte par des mécanismes indirects, la charge revient au déposant dès que l’exécution se dégrade. C’est exactement ce que redoutent les critiques du texte: une loi qui semble partager la charge, mais qui, en cas d’échec, laisse le déposant absorber seul.

L’or et la tentation de “faire payer l’État”: une vieille obsession bancaire

Dans les débats, une ligne rouge revient: l’or. Le projet, tel qu’il a été défendu, insiste sur le maintien de l’or comme réserve intouchable. Mais la discussion a été polluée par une tentation attribuée à certains milieux: vendre une part de l’or, parfois présentée comme un quart, afin d’augmenter la contribution de l’État et de réduire celle des banques. 

Cette tentation résume la philosophie bancaire dominante dans la crise. Faire porter la perte sur un actif souverain pour éviter d’assumer une perte privée. C’est un renversement complet de la logique économique. Dans un système sain, le capital privé absorbant le risque protège le public. Ici, le privé voudrait convertir le public en assurance gratuite.

Cette logique est politiquement explosive, car elle transforme une crise bancaire en crise de souveraineté. Elle dit aux citoyens que le dernier coffre de l’État doit servir à compenser les erreurs d’un secteur qui a prospéré pendant les années de rendements artificiels. Un Parlement qui validerait cela signerait une rupture durable avec la société.

Les banques veulent une loi qui “rétablit l’ordre” sans établir la vérité

Le projet de loi se présente comme “entrée vers l’ordre”, “l’assainissement”, ou “le retour à l’organisation”. Le secteur bancaire appuie ce vocabulaire, car il détourne la question principale: où sont passées les pertes, et qui les assume.

La restructuration sérieuse commence par une photographie comptable. Elle impose des audits, une revue de qualité d’actifs, un classement des banques, puis des décisions brutales: recapitaliser, fusionner, liquider. Le secteur bancaire préfère un texte qui parle de ces étapes comme d’intentions, tout en réduisant leur caractère contraignant.

Un débat sur la hiérarchie des pertes illustre ce point. Le gouverneur de la Banque du Liban, Karim Souaid, a défendu une logique de séquence: nettoyer les actifs non performants, estimer la valeur des dépôts des banques commerciales à la Banque du Liban, puis procéder à une revue de qualité d’actifs et imposer une recapitalisation. 

Sur le papier, cette logique paraît rationnelle. Le problème est l’écart entre rationalité et obligation. Si la loi ne fixe pas des délais, des sanctions, et des mécanismes automatiques, la séquence devient une promenade. Or, dans une crise, le temps est une arme. Plus on traîne, plus les dépôts se dévalorisent en pratique, plus les déposants s’épuisent, et plus les banques gagnent de marge.

Le Parlement comme machine à diluer, et la peur d’un texte “coquille vide”

Le risque du passage à la Chambre n’est pas seulement le rejet. C’est la transformation lente en coquille. Une coquille vide est plus dangereuse qu’un rejet, car elle peut être présentée comme “réforme accomplie” tout en maintenant l’arbitraire.

La dilution se fait par des détails. Une obligation devient une possibilité. Un délai devient un horizon. Une sanction devient une recommandation. Une définition devient assez floue pour couvrir des exceptions. Et ces exceptions, au Liban, deviennent rapidement des autoroutes.

Nabih Berri, en disant non, signale qu’il veut contrôler ce processus. Mais ce contrôle n’est pas automatiquement une protection des déposants. Il peut aussi être une méthode de négociation avec le secteur bancaire, ou une manière d’éviter une explosion politique dans l’enceinte. Tout dépendra des articles réécrits, pas des déclarations.

Le piège des “petits dépôts protégés”, et l’injustice cachée dans le reste

La protection des dépôts inférieurs à 100.000 dollars est devenue l’argument politique le plus populaire, car il touche une majorité en nombre. Les chiffres montrent toutefois que cette majorité en nombre ne représente qu’une fraction de la masse totale. 

Les banques peuvent donc accepter de promettre cette protection si le mécanisme du reste leur permet de sauver leurs bilans. Elles savent que la bataille médiatique se joue sur la tranche majoritaire en nombre. Elles savent aussi que le reste, plus concentré, est plus facile à enfermer dans des mécanismes juridiques complexes, où le déposant n’a plus de prise.

Le scandale, c’est que les dépôts “au-dessus” ne sont pas uniquement des fortunes. Ils incluent des entreprises, des commerçants, des caisses de fonctionnement, des fonds destinés à payer salaires et fournisseurs. Les sacrifier sans structure détruit l’économie réelle. Et lorsque l’économie réelle s’effondre, la promesse faite aux petits dépôts devient elle-même difficile à tenir.

La responsabilité de l’État, oui, mais pas comme alibi pour absoudre les banques

La crise libanaise a une responsabilité publique évidente. Des politiques de dépenses, de subventions, de déficits, et de mauvaise gouvernance ont alimenté l’explosion. Mais cela ne blanchit pas le secteur bancaire. Une banque qui prête à un État en difficulté le fait parce qu’elle y trouve un rendement. Elle accepte donc un risque. Et ce risque doit être payé par le capital bancaire avant d’être payé par les citoyens.

Le secteur bancaire tente pourtant de pousser un récit unique: l’État a fauté, donc l’État doit payer. Ce récit est utile politiquement, car il transforme le débat en conflit entre déposant et État, au lieu d’être un conflit entre déposant et banque.

Or le déposant a déjà payé l’État par l’impôt, par l’inflation, par l’effondrement des services. Le faire payer une seconde fois pour sauver des banques, c’est une double peine. Et c’est précisément le type de double peine que le Parlement doit empêcher, s’il veut retrouver un minimum de légitimité.

La statistique sociale derrière les chiffres bancaires: déposants épuisés, économie étranglée

Le débat n’est pas seulement une bataille d’experts. Il a un coût social direct. La crise a empêché des ménages d’accéder à leur argent pour se soigner, payer des études, ou maintenir une activité. Même quand une “solution” existe, elle est souvent arbitraire et coûteuse.

Dans ce contexte, chaque mois sans loi claire est une forme d’usure. Le secteur bancaire le sait. Il sait que l’usure réduit la capacité de mobilisation. Il sait aussi que l’usure favorise les accords individuels et les sorties sélectives. L’injustice devient alors dispersée, donc moins visible collectivement.

C’est aussi pour cela que les banques cherchent à faire durer. Elles préfèrent la négociation au cas par cas à une règle générale qui imposerait une hiérarchie des pertes et une transparence totale.

Le vrai test: une loi qui impose, ou une loi qui “recommande”

Une loi de sortie de crise doit être brutale dans sa clarté. Elle doit imposer la vérité comptable. Elle doit imposer la recapitalisation réelle des banques viables. Elle doit imposer la disparition ordonnée des banques non viables. Elle doit imposer la responsabilité des actionnaires avant toute ponction déguisée des déposants.

Si la loi ne fait pas cela, elle devient un instrument de communication. Elle peut donner l’illusion d’un retour à l’ordre, alors qu’elle organise un retour à la même logique: restrictions prolongées, solutions ponctuelles, exceptions, et déposants traités comme variables.

Le “non” de Berri a du sens seulement s’il aboutit à un texte plus dur envers les banques, plus précis sur les chiffres, et plus contraignant sur l’exécution. S’il aboutit à un texte plus flou, il n’aura été qu’une manœuvre de tempo, et le secteur bancaire aura gagné une fois de plus.

La question finale, celle que les banques veulent éviter: qui paie, et quand

La politique libanaise aime les zones grises. Les banques y prospèrent. Cette fois, le pays ne peut plus se permettre une zone grise de plus. Les chiffres existent, la distribution des dépôts est connue, et les mécanismes possibles sont identifiables. Le Parlement doit choisir. Soit il écrit une hiérarchie des pertes qui commence par le capital bancaire. Soit il écrit, même indirectement, que le déposant continuera à payer.

C’est pour cela que le texte est si sensible. Il ne décidera pas seulement du sort d’une loi. Il décidera du statut du secteur bancaire au Liban. Un secteur restructuré et discipliné peut redevenir utile. Un secteur protégé contre ses fautes restera un cartel, incapable de rendre la confiance, mais capable de capturer encore l’État.

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