Une phrase pour marquer les lignes rouges
Quand Nabih Berri lâche, devant une délégation de journalistes, que « personne ne menace les Libanais », la phrase n’est pas improvisée. Elle est travaillée comme un message direct adressé à Washington, et plus précisément à l’émissaire américain Tom Barrack, dont les déclarations sur le Liban ont suscité une onde de choc à Beyrouth. Le président de la Chambre, vétéran de toutes les séquences politiques depuis la fin de la guerre civile, choisit de répondre en public à ce qu’il estime être une remise en cause frontale de la souveraineté du pays.
La scène se déroule à Aïn el-Tiné, siège de la présidence du Parlement, lors d’une rencontre avec le Conseil de l’ordre de la presse. Devant les responsables des principaux médias, Nabih Berri rappelle que la loi électorale actuellement en vigueur doit rester la base des prochaines législatives et qu’il refuse à la fois leur annulation et leur report. Dans ce cadre, il glisse sa formule sur la menace jugée inacceptable, en l’associant à un plaidoyer pour l’unité nationale. Le message est double : à l’intérieur, il se pose en garant des institutions ; à l’extérieur, il trace une ligne rouge face aux injonctions américaines.
Cette prise de position intervient alors que les propos de Tom Barrack sur l’idée de « joindre le Liban à la Syrie » ont été interprétés, dans la classe politique libanaise, comme un franchissement de seuil. Un responsable qui évoque ouvertement la possibilité d’adosser le pays à son voisin remet en cause, selon Berri, le principe même de l’État libanais dans ses frontières actuelles. D’où le besoin, à ses yeux, de répondre avec une formule simple, aisément reprise : « personne ne menace les Libanais ».
L’affaire Tom Barrack : un pays envisagé comme un « actif » à rattacher
Au centre de ce bras de fer se trouvent les déclarations de Tom Barrack, homme d’affaires proche du président américain et chargé de missions politiques au Proche-Orient. Lors de réunions avec des interlocuteurs régionaux, il aurait évoqué, à plusieurs reprises, la possibilité de « rattacher le Liban à la Syrie », dans le cadre d’un projet plus large de recomposition territoriale et économique, souvent présenté sous l’étiquette de « Syrie nouvelle ».
Cette vision, relayée dans les milieux diplomatiques, décrit le Liban comme un espace trop petit, trop fragmenté et trop fragile pour conserver une réelle autonomie politique et économique. Dans cette perspective, il serait plus « rationnel », selon ce courant de pensée, de l’inscrire dans un ensemble plus vaste centré sur Damas, soutenu par des capitaux internationaux et adossé à des arrangements sécuritaires avec Israël.
Pour Nabih Berri, cette approche relève d’une logique immobilière appliquée à un pays. L’idée qu’un responsable américain puisse envisager le Liban comme un « bien » que l’on rattache à un bien plus grand, en fonction d’un plan d’aménagement régional, lui apparaît comme une dévalorisation radicale du projet national libanais. En décidant de répliquer publiquement, il cherche à délégitimer ces propos avant qu’ils ne s’installent dans le débat comme une option parmi d’autres.
Dans ses conversations avec les journalistes, le président du Parlement insiste sur le fait que le Liban n’est pas un territoire à redistribuer ni une variable d’ajustement dans des plans dessinés ailleurs. Sans nommer Barrack, il rappelle qu’aucun schéma de ce type ne peut être discuté sans violer les principes de base de la Constitution et de l’accord de Taëf. La mise en garde porte autant sur le contenu des propos que sur le ton adopté : le langage de la menace, qu’il s’agisse de sanctions, de chantage militaire ou de scénarios d’annexion, est jugé « inacceptable ».
Aïn el-Tiné – ambassade américaine: un canal sous haute tension
Ce bras de fer ne se joue pas uniquement par déclarations interposées dans la presse. Il s’inscrit dans un dialogue plus vaste entre Aïn el-Tiné et l’ambassade américaine à Beyrouth. Le nouvel ambassadeur, Michel Issa, a été reçu à deux reprises en vingt-quatre heures par Nabih Berri, signe de l’intensité des discussions en cours. Officiellement, il s’agit de réunions de travail portant sur la mise en œuvre du cessez-le-feu au Sud, sur le rôle de la commission de suivi et sur les réformes attendues.
Dans les faits, ces rencontres servent aussi à clarifier les messages américains, à rectifier certaines perceptions et à tester les marges de manœuvre de chacun. La formule « personne ne menace les Libanais » vise ainsi autant l’émissaire Tom Barrack que l’ensemble de la chaîne de décision à Washington. En rappelant publiquement cette ligne rouge, Berri mise sur le fait que l’ambassadeur ne pourra pas l’ignorer dans ses rapports à la capitale américaine.
Ce canal bilatéral s’insère par ailleurs dans un jeu plus complexe, où interviennent aussi la présidence de la République, le gouvernement dirigé par Nawaf Salam, les chancelleries européennes et les acteurs arabes. À Aïn el-Tiné, on cherche à se présenter comme un point de passage obligé pour toute initiative internationale concernant le Liban, qu’il s’agisse du désarmement partiel au Sud, de la question des réfugiés ou du projet de « zone économique » à la frontière.
Dans ce contexte, la relation avec l’ambassadeur américain devient un indicateur. Des sources parlementaires soulignent que les visites rapprochées à Aïn el-Tiné ont coïncidé avec des déclarations publiques de l’ambassadeur sur la distinction, selon Washington, entre les négociations dans le cadre du mécanisme de cessez-le-feu et la poursuite de la confrontation avec le Hezbollah. Cette dissociation, aux yeux de Berri, risque de fragiliser l’État, en laissant entendre que la guerre peut se poursuivre contre un acteur interne alors même que l’on discute avec ses institutions.
Gardien de Taëf et de la loi électorale
Pour donner du poids à ses mises en garde, Nabih Berri s’appuie sur un autre volet de son rôle : celui de gardien de l’accord de Taëf et de la loi électorale. Devant le Conseil de la presse, il rappelle que les prochaines législatives ne pourront se tenir que sur la base de la loi actuelle, tant que les dispositions de Taëf sur le mode de scrutin national et sur la création d’un Sénat n’auront pas été appliquées. Il se dit prêt à ce que ces réformes retirent une part des prérogatives actuelles de la Chambre, mais exige qu’elles soient conduites dans le cadre fixé par l’accord de 1989.
Cette insistance n’est pas anodine. En liant le débat sur la loi électorale à la question de la souveraineté, le président du Parlement cherche à montrer que la scène interne n’est pas un champ vide où l’on pourrait imposer des changements depuis l’extérieur. La défense de la loi actuelle, que beaucoup jugent imparfaite, devient une manière de rappeler que toute réforme doit venir d’un compromis national et non d’un diktat international.
Dans les échanges avec les diplomates occidentaux, Berri met en avant cette continuité : pour lui, la protection des institutions prévues par Taëf et la protection du territoire au Sud participent de la même logique. Dans les deux cas, il s’agit de refuser que le Liban soit remodelé selon des plans élaborés ailleurs, qu’ils portent sur la carte électorale ou sur la carte militaire.
La dimension économique du bras de fer
Le bras de fer avec Washington ne se limite pas aux dossiers politiques et sécuritaires. Nabih Berri l’inscrit aussi dans une lecture économique de la crise que traverse le pays. Devant les journalistes, il évoque explicitement ce qu’il appelle une « guerre économique et financière » visant le Hezbollah et, plus largement, son environnement social. Il décrit un ensemble de mesures – pressions bancaires, restrictions monétaires, sanctions – qui, selon lui, s’attaquent à la base populaire du parti et, par ricochet, à des pans entiers de la population chiite.
En parallèle, il réaffirme que les dépôts bancaires des Libanais constituent des « droits sacrés ». Il rappelle avoir présenté par le passé une proposition pour encadrer la gestion des dépôts, sans qu’elle ne soit sérieusement discutée. Son message au gouvernement et aux bailleurs de fonds est direct : aucune solution durable ne pourra être construite si elle entérine la disparition d’une partie substantielle des économies des ménages. Là encore, la souveraineté est invoquée, cette fois dans le domaine financier.
Pour Berri, l’amalgame entre pression politique et instruments économiques est dangereux. La combinaison entre mesures bancaires ciblées, exigences de réformes et conditionnalités posées par les partenaires internationaux peut, selon lui, conduire à une forme de strangulation sociale. Ce registre lui permet de relier la question du Hezbollah à celle, plus large, du modèle économique du pays. En filigrane, il s’adresse aussi à Washington, en dénonçant une approche qui, à ses yeux, confond lutte contre un acteur armé et sanctions contre toute une communauté.
Unité nationale comme réponse stratégique
Face à cette accumulation de pressions, le président de la Chambre met en avant un autre leitmotiv : l’unité nationale. Dans son intervention devant les responsables de presse, il répète qu’« il n’existe pas d’autre issue pour les Libanais » que cette unité, qu’il présente comme la seule réponse possible aux menaces extérieures et aux projets de redécoupage. La formule sur la menace ne vise donc pas uniquement Tom Barrack ; elle s’inscrit dans un discours plus large où la cohésion interne est présentée comme la principale arme du pays.
Cette rhétorique n’est pas nouvelle dans le lexique de Nabih Berri, mais elle prend une tonalité particulière dans la séquence actuelle. En appelant à dépasser les clivages, il cherche à rallier au-delà de son camp traditionnel. Le refus des scénarios de rattachement à la Syrie ou de mise sous tutelle de la frontière sud est formulé en termes qui se veulent transversaux : la souveraineté est posée comme un bien commun, qui concerne autant les partis d’opposition que les formations proches du Hezbollah.
Dans le même temps, cette insistance sur l’unité sert à répondre à une autre critique, venue cette fois de Washington et de certaines capitales arabes : celle d’un pays incapable de se mettre d’accord sur un cap. En affichant une position tranchée sur les élections, sur Taëf et sur le Sud, Berri veut démontrer que le système politique libanais, malgré ses blocages, peut encore produire des consensus minima, à condition de respecter ses procédures.
Un signal à Washington, un message à la région
En s’adressant publiquement à un émissaire américain, Nabih Berri prend le risque d’une réaction à Washington, mais il envoie aussi un message aux autres capitales impliquées au Liban. À Paris, on suit avec attention cette séquence, dans la mesure où la France cherche à jouer un rôle de médiateur sur le dossier du Sud et à réactiver une conférence de soutien à l’armée libanaise. À Riyad, on note que le président de la Chambre continue de se dire attaché à une relation positive avec l’Arabie saoudite, tout en refusant de se dissocier du Hezbollah sous la pression.
Dans les capitales arabes du Golfe, ce positionnement est interprété comme une tentative de maintenir un équilibre délicat : rester un interlocuteur possible pour les partenaires arabes tout en conservant un lien stratégique avec la « résistance ». Le message envoyé par Berri est que ce double ancrage ne doit pas être perçu comme une contradiction, mais comme un élément de la réalité libanaise.
À Washington, la formule « personne ne menace les Libanais » est reçue comme un rappel des limites à ne pas franchir dans les discours, à défaut de modifier en profondeur les grandes lignes de la politique américaine. Mais elle rappelle aussi que le Liban n’est pas seulement un terrain d’application de stratégies conçues ailleurs. En réaffirmant sa souveraineté par la parole, le président de la Chambre tente de reprendre l’initiative dans un débat où le pays semblait réduit au statut d’objet.
Dans cette confrontation feutrée entre Aïn el-Tiné et les relais de Washington, les mots pèsent lourd. Les prochaines semaines diront si la ligne tracée par Nabih Berri peut infléchir le ton des responsables américains, ou si la pression se déplace vers d’autres leviers – économiques, sécuritaires, diplomatiques – dans un pays où chaque phrase publique est désormais lue comme un signal.



