Un paquet fiscal décidé au sommet, puis immédiatement contesté
Le Conseil des ministres a acté une hausse de la taxe sur la valeur ajoutée d’un point, pour la porter à 12%, ainsi qu’une hausse du prix de la jerricane de 20 litres d’essence annoncée à 300 000 livres libanaises. Le même train de mesures comprend une augmentation des droits sur les conteneurs de fret. Ces décisions ont été présentées publiquement par le ministre de l’Information, Paul Morcos, à l’issue de la réunion gouvernementale.
L’annonce s’est accompagnée d’une justification qui lie directement fiscalité et masse salariale de l’État. Paul Morcos a précisé que le gouvernement avait approuvé une augmentation équivalente à six salaires mensuels, calculée sur la base de la valeur de référence de 2019, et située dans une fourchette de 100 à 120 dollars par mois. Il a ajouté que ce complément serait versé sous forme d’indemnité mensuelle séparée, sans être intégré au salaire de base, et qu’il concernerait environ 251 000 employés et retraités du secteur public. Il a aussi indiqué un coût annuel estimé à 800 millions de dollars, en précisant que le paiement serait lié à l’adoption d’une loi relevant la TVA, sans date annoncée pour cette adoption.
Cette articulation entre impôt et hausse de revenus publics a produit un effet politique immédiat. La fiscalité n’a pas été perçue comme une réforme structurante, mais comme une réponse de trésorerie pour financer une décision sociale, elle-même présentée comme urgente. Dans l’espace public, la même séquence a installé une question simple et brutale. Qui paie, tout de suite, et qui reçoit, plus tard, sous condition parlementaire.
L’essence comme déclencheur: une hausse annoncée à 300 000, chiffrée à 320 000
Dans la communication gouvernementale, la hausse du prix de la jerricane de 20 litres d’essence est présentée à 300 000 livres libanaises, soit environ 3,5 dollars au taux utilisé dans la déclaration. Dans une analyse détaillée publiée le même jour, l’augmentation est décrite sous la forme d’un prélèvement additionnel de 320 000 livres libanaises par jerricane, équivalent également à 3,5 dollars. Cette analyse convertit ensuite ce montant en coût par mille litres, puis en coût par tonne importée.
Le même texte précise que le Liban aurait importé environ 2,2 millions de tonnes d’essence en 2025, selon des chiffres attribués aux douanes libanaises, et en déduit une recette annuelle attendue d’environ 534 millions de dollars pour ce seul prélèvement, en se basant sur la consommation précédente. Le raisonnement insiste aussi sur un point clé: même si le prix monte, la baisse de consommation pourrait rester limitée, parce que l’essence est présentée comme une matière essentielle pour le transport des personnes et des marchandises, dans un pays où les alternatives de mobilité sont faibles.
Ce chiffrage a eu un double effet. Il a donné au gouvernement un argument de rendement, donc de “nécessité”. Mais il a aussi fourni à ses opposants un symbole de ponction massive, facilement résumable par un seul nombre et immédiatement lisible dans le budget des ménages. La taxe sur l’essence a ainsi changé de statut. Elle n’est plus un instrument fiscal parmi d’autres. Elle est devenue le marqueur politique de la journée.
TVA et conteneurs: l’impôt qui se diffuse partout, puis se confond avec l’inflation
L’augmentation de la TVA à 12% agit sur une base large. Elle touche la consommation de nombreux biens et services, y compris ceux importés. L’effet social ne dépend pas seulement de la taxe elle-même, mais de la manière dont les acteurs économiques la répercutent. Dans un contexte d’instabilité des prix, la TVA peut servir de justification à des hausses au-delà de l’augmentation réelle, surtout si les contrôles sont jugés faibles.
Le relèvement des droits sur les conteneurs s’ajoute à cette logique. Dans un pays très dépendant des importations, un coût plus élevé sur les conteneurs peut augmenter le coût d’entrée des marchandises. Cette hausse se transmet ensuite à la distribution, puis au détail. L’effet est d’autant plus sensible que la hausse du carburant renchérit déjà le transport interne. La combinaison des trois mesures, TVA, essence, conteneurs, a donc été interprétée comme un paquet inflationniste, même si l’objectif affiché est de créer des recettes pour payer des revalorisations.
Le gouvernement a anticipé ce reproche dans sa communication. Paul Morcos a déclaré que le Conseil des ministres avait insisté, avant de valider les augmentations de salaires, sur la nécessité d’améliorer la collecte, de suivre l’exécution des ordres de recouvrement et de renforcer la surveillance des points de passage, afin d’augmenter les recettes. En creux, cette phrase reconnaît une réalité: l’État considère que sa recette est insuffisante non seulement parce que l’impôt est bas, mais aussi parce que la collecte et le contrôle sont incomplets.
Quand “payer” devient “reprendre”: l’argument du boomerang social
La journée a été marquée par une critique récurrente, formulée de manière différente selon les acteurs mais structurée autour de la même idée. L’État augmente les revenus nominaux du secteur public, puis récupère une partie de cet effort par des taxes de consommation qui renchérissent la vie. Cette critique vise particulièrement la taxe sur l’essence et la TVA, car elles s’appliquent à tous, sans distinction de revenu, et elles ont un effet en cascade sur les prix.
L’argument du boomerang s’est aussi nourri d’observations sur le terrain. Une publication décrit une colère populaire liée aux décisions fiscales et souligne que l’augmentation de l’essence a produit des effets immédiats sur les ménages, aggravés par une absence de contrôle sur les prix et les transports. Le même texte affirme qu’un recul du gouvernement sur ses décisions est jugé improbable, en précisant que l’annulation de la hausse de l’essence serait “difficile”, tandis que la hausse d’un point de TVA pourrait, elle, être discutée au Parlement lors de l’examen du projet de loi.
Ce point est important car il introduit une hiérarchie dans ce qui est “réversible”. L’essence est présentée comme le cœur du rendement rapide. La TVA apparaît, elle, comme plus exposée au débat parlementaire. Cette dissymétrie alimente une tension politique. Si l’essence reste, et si la TVA est négociée, l’État risque de conserver la mesure la plus impopulaire tout en perdant une partie de la recette attendue.
Les premiers noms de la contestation: recours, syndicats et avocat identifié
La contestation ne s’est pas limitée à des réactions diffuses. Elle s’est structurée rapidement autour de la voie juridique. Le Courant patriotique libre a annoncé adopter un recours devant le Conseil d’État contre la décision du Conseil des ministres imposant une taxe sur l’essence. Le recours est présenté comme ayant été introduit par le syndicat des propriétaires d’autobus et de voitures publiques, ainsi que par des bureaux de transport, via leur avocat, Fadi Al Hajjar.
La mise en avant d’un avocat nommé n’est pas un détail. Elle signale une stratégie précise. Le débat fiscal devient une bataille de légalité, pas seulement une bataille de rue. Cette voie permet de prolonger le conflit dans le temps, de créer des étapes procédurales, et de contraindre le gouvernement à répondre sur le fond. Elle permet aussi aux organisations professionnelles de se positionner comme défenseurs d’un intérêt général, en insistant sur l’inflation et sur le coût du transport.
Dans le même temps, des sources syndicales sont décrites comme préparant une série de mouvements dans plusieurs régions, afin de pousser le gouvernement à revenir sur les augmentations. Cette mention montre que la judiciarisation n’exclut pas la mobilisation. Elle peut la compléter, ou la remplacer temporairement, selon le niveau de pression et le degré d’encadrement sécuritaire.
La réaction du ministère de l’Économie: Amer Al Bassat et la promesse de “geler” les prix
Face au risque d’une flambée immédiate, le ministre de l’Économie et du Commerce, Amer Al Bassat, a engagé une série de rencontres et d’appels avec les acteurs du secteur alimentaire et des biens essentiels. L’objectif affiché est de contrôler les prix, de freiner l’inflation et d’empêcher que les décisions fiscales ne se répercutent sur les produits de base.
Dans cette séquence, des engagements sont mentionnés. Les syndicats des propriétaires de supermarchés et l’Union des syndicats des boulangers se sont engagés à respecter les prix actuellement en vigueur.
Cet engagement, même s’il est politiquement utile, pose une question opérationnelle. Comment maintenir des prix identiques si les coûts de transport augmentent et si la TVA doit être relevée par une loi à venir. L’engagement peut être compris comme une promesse de court terme, dans l’attente de clarifications sur l’application, ou comme une tentative de contenir les hausses opportunistes. Il peut aussi servir d’outil de communication, afin de montrer que l’État agit sur le front social pendant que le Parlement doit trancher la TVA.
Les élus qui entrent dans le débat économique: Farid Al Boustany et la logique “plan en étude”
Le président de la commission de l’Économie, le député Farid Al Boustany, a déclaré que la commission dispose d’un تصور, après qu’un plan lui a été présenté par le ministre de l’Économie la semaine précédente, et qu’elle l’étudie avant de prendre une position en tant que commission. Il a aussi insisté sur l’idée que l’augmentation des taxes crée de l’inflation qui affecte l’ensemble de la population, pas seulement une catégorie.
Ce type de prise de parole a un rôle précis dans une crise fiscale. Elle signale que le Parlement veut garder la main sur la TVA et, plus largement, sur l’équilibre entre recettes et protection du pouvoir d’achat. Elle installe aussi une concurrence d’expertise: le gouvernement propose, la commission dit “nous avons un plan”, et les syndicats accusent. La journée devient alors une bataille de légitimité, dans laquelle la question n’est pas seulement “quelle taxe”, mais “qui maîtrise le dossier”.
Les critiques les plus dures: Tarek Al Daoud et l’accusation de “punition collective”
Dans un texte de réaction politique, le vice-président du Mouvement de lutte arabe, Tarek Al Daoud, a estimé que les décisions fiscales prises sous prétexte d’augmenter les salaires ne relèvent pas d’une réforme, mais d’une nouvelle ponction sur les Libanais. Il a cité explicitement la hausse de la TVA et des prélèvements sur les carburants, en affirmant que ces mesures constituent une punition collective d’une population épuisée, tandis que les canaux du gaspillage et l’impunité ne seraient pas traités.
Cette critique n’est pas seulement morale. Elle est structurée comme un argument de politique économique. Si l’État ne montre pas une capacité à réduire le gaspillage, à élargir la base de collecte, et à contrôler les circuits de fuite, alors une taxe sur la consommation apparaît comme une solution facile, donc injuste. Le message vise le cœur de l’acceptabilité fiscale. La population peut accepter l’impôt si elle croit au service rendu et à l’équité. Elle le refuse si elle croit payer pour couvrir des dysfonctionnements sans contrepartie.
Une administration en tension: l’annonce d’une grève et la question des recettes “d’exécution”
La journée fiscale a aussi mis en lumière la fragilité de l’administration, au moment même où l’État affirme vouloir améliorer la collecte. Une décision de grève dans l’administration publique est mentionnée, avec un arrêt de travail annoncé par la direction de la Ligue des employés de l’administration publique.
Ce chevauchement crée une contradiction pratique. L’État annonce qu’il faut renforcer la collecte et l’exécution. Or une administration en grève ralentit les procédures, y compris celles qui permettent de recouvrer. La pression sociale des fonctionnaires est donc un élément de la crise fiscale. Elle explique pourquoi le gouvernement a choisi de promettre une indemnité mensuelle significative. Mais elle fragilise aussi la capacité de l’État à tenir son propre engagement de “meilleure collecte”.
Dans le même espace administratif, une autre information rappelle que la fiscalité ne se limite pas aux grands impôts. Une adaptation des frais perçus par la Sûreté générale sur certaines transactions est annoncée au titre de l’exécution de la loi budgétaire 2026, avec une augmentation portant notamment sur des actes liés aux passeports, résidences et visas. Cette mesure, même distincte du paquet principal, renforce une perception: l’État cherche de l’argent dans plusieurs poches à la fois.
La rue contenue: sécurité, prévention des débordements et message politique implicite
Sur le terrain, les protestations recensées sont décrites comme limitées, malgré la colère. Une publication explique que des mesures de sécurité ont accompagné les mouvements et affirme qu’une décision a été prise à un niveau élevé pour contrôler la rue et empêcher que les mobilisations ne glissent vers le chaos. Le texte dit que des instructions ont été données à l’armée et aux forces de sécurité pour empêcher les blocages routiers, les actes de violence et les atteintes aux biens publics et privés.
Ce point pèse dans la lecture de la journée. Un pouvoir qui impose un paquet fiscal impopulaire, tout en affichant un contrôle sécuritaire renforcé, envoie un signal double. D’un côté, il cherche à empêcher l’effondrement de l’ordre public. De l’autre, il montre qu’il ne prévoit pas de retrait rapide. La rue comprend alors que la bataille devra se déplacer vers d’autres espaces, notamment le Parlement et le Conseil d’État, là où la taxe sur la TVA doit être votée et où la taxe sur l’essence peut être contestée.
L’équation budgétaire mise à nu: recettes rapides, dépenses rigides, promesses conditionnelles
Au cœur de la journée, un détail de communication a eu un poids considérable: la revalorisation des salaires du secteur public dépend d’un vote futur sur la TVA. Cela signifie que l’État annonce une dépense, en reconnaissant qu’il n’a pas encore sécurisé l’ensemble de sa recette. Dans une crise de confiance, cette structure alimente des doutes. Les bénéficiaires peuvent craindre un retard, ou une non-exécution. Les contribuables, eux, voient la hausse du carburant immédiatement, et la hausse de TVA annoncée, tandis que la compensation salariale est annoncée comme future et conditionnelle.
Pour réduire ce risque, l’État met en avant l’idée d’une meilleure collecte et d’un contrôle des frontières. Mais ce choix révèle aussi un problème de fond: si l’État doit améliorer l’exécution pour financer des hausses salariales, alors la capacité de financer repose sur une réforme administrative et sécuritaire qui, elle, demande du temps. Or l’augmentation du carburant est immédiate. La tension entre temps court et temps long est donc inscrite dans le paquet fiscal lui-même.
L’impôt comme fracture de confiance: entre rendement et légitimité
Le chiffre de 534 millions de dollars de recettes annuelles attendues pour le prélèvement sur l’essence, calculé à partir d’importations de 2025, a structuré la conversation publique parce qu’il donne une image de rendement massif. À l’opposé, le coût annuel estimé de 800 millions de dollars pour l’indemnité mensuelle promise au secteur public a donné une image d’effort également massif, mais encore dépendant d’un vote sur la TVA. Entre les deux, la journée du 19 février 2026 a installé une fracture de confiance, plus qu’un simple débat sur des taux.
L’impôt a changé de camp parce qu’il n’est plus resté une discussion sur des barèmes. Il est devenu un récit sur la justice, l’exécution et la crédibilité. Les opposants ont saisi l’essence comme symbole, car elle touche tout le monde et se répercute sur tout. Le gouvernement a mis en avant les salaires publics et la collecte, car ce sont les deux arguments qui peuvent, théoriquement, rendre l’effort acceptable. Les syndicats et partis ont choisi le droit, en identifiant le Conseil d’État comme l’arène où une décision fiscale peut être attaquée, et en nommant explicitement leur avocat, Fadi Al Hajjar, comme visage de la procédure.
Le Parlement, lui, se retrouve au centre de la suite immédiate, puisque la TVA à 12% doit passer par une loi. La commission de l’Économie, présidée par Farid Al Boustany, annonce qu’elle étudie un plan présenté par le ministre de l’Économie. Dans le même temps, Amer Al Bassat obtient des engagements des syndicats de boulangers et de supermarchés pour maintenir les prix en l’état, au moins dans l’immédiat.
À ce stade, la bataille de la journée se prolonge dans un test concret: la capacité réelle de l’État à empêcher une hausse généralisée des prix, pendant que la taxe sur l’essence produit déjà son effet, et pendant que la TVA attend encore son vote.



