Nomination de « directeurs temporaires »: un dispositif légal, puis une contestation sur les critères
Un mécanisme de mise sous administration temporaire de banques en difficulté est présenté comme activé après l’adoption d’une loi de réorganisation du secteur. Dans ce cadre, deux directeurs temporaires sont cités comme ayant été désignés, l’un en septembre 2025 et l’autre en février 2026, ce dernier étant nommé pour une banque où il avait travaillé environ deux ans à partir de mars 2024.
La controverse rapportée porte sur un point précis: les critères d’expérience exigés par les textes. Le cas du directeur temporaire nommé en février 2026, Michel Abou Jaoude, est présenté comme problématique, au motif qu’il ne remplirait pas la condition d’une expérience « large » d’au moins vingt ans dans les domaines bancaire, financier, de l’audit ou de la supervision. Le même passage affirme que le gouverneur de la Banque du Liban, Karim Souaid, et le président de la Commission de contrôle des banques, Mazen Souaid, seraient conscients de cette insuffisance au regard des conditions prévues.
Dans un dossier où la crédibilité dépend de la qualité des garde-fous, ce type de contestation a un effet immédiat: il déplace le débat du « principe de la réforme » vers la question de son exécution et de ses acteurs. Une administration temporaire est censée être un outil de discipline et de redressement. Elle devient un sujet de suspicion dès lors que la compétence exigée est contestée, ou que le profil retenu est présenté comme trop proche d’un établissement concerné.
Une loi déjà votée, mais une mise en œuvre décrite comme suspendue à un second texte clé
La même séquence met en avant une architecture juridique en deux temps. La loi publiée le 14 août 2025, présentée comme relative à la réforme de la situation des banques au Liban et à leur réorganisation, contient un chapitre dédié au directeur temporaire, avec des articles qui encadrent sa nomination, ses qualifications et ses pouvoirs.
Mais l’application de la loi est décrite comme partiellement suspendue à l’adoption d’un autre texte, portant sur l’ordre financier et la récupération des dépôts. Le même passage rappelle qu’une décision du Conseil constitutionnel datée du 3 octobre 2025 a maintenu certains articles liés au directeur temporaire.
Ce point est central pour comprendre la colère qui entoure le secteur bancaire. La réforme est annoncée comme une remise en ordre. Pourtant, elle est décrite comme dépendante d’une pièce maîtresse, le cadre de restitution des dépôts, qui conditionne, pour les déposants, le seul résultat jugé concret: récupérer de l’argent immobilisé depuis des années. Tant que ce second texte reste au stade de projet, la réforme ressemble à une construction inachevée. Et tant qu’elle est inachevée, les banques continuent de fonctionner dans une zone grise, où la règle change sans produire d’effet immédiat sur les droits des déposants.
Restructuration et FMI: la réforme bancaire posée comme priorité, mais fragilisée par les signaux internes
Dans le dialogue avec le Fonds monétaire international, deux priorités sont mises en avant: la restructuration du secteur bancaire et la définition d’une stratégie budgétaire à moyen terme. Une mission technique du Fonds est signalée à Beyrouth au début février 2026, dans le cadre de discussions liées à une demande de programme formulée en mars 2025.
Sur le papier, l’argument est simple: sans restructuration, pas de confiance; sans confiance, pas de reprise; sans reprise, pas de base fiscale stable. Le problème, tel qu’il ressort des éléments disponibles, est que la restructuration ne se joue pas seulement dans les textes. Elle se joue dans les comportements de régulation. Elle se joue aussi dans la cohérence des nominations et dans la capacité des autorités à produire des décisions qui résistent à la critique.
Des éléments citent explicitement le risque que certaines décisions de gouvernance ou de régulation bancaire soient interprétées comme un mauvais signal pour le Fonds monétaire international et pour la Banque mondiale, dans un contexte où ces institutions suivent le pays via des mécanismes d’évaluation de la stabilité financière. Là encore, la question n’est pas théorique. Quand une réforme bancaire est vendue comme un retour à la règle, les premières décisions doivent prouver la règle. Si elles semblent la contourner, elles fragilisent l’ensemble du dossier de négociation.
Déposants: le cœur du scandale reste la confiscation de fait, et l’absence d’horizon lisible
La crise bancaire libanaise ne se résume pas à une crise de bilans. Elle est une crise de droits. Le problème majeur, pour l’opinion, est que des dépôts ont été immobilisés, avec des accès limités, des conditions variables d’une banque à l’autre, et une érosion massive de valeur pour ceux qui ont été contraints d’accepter des retraits au rabais. Même lorsque les textes parlent de « réorganisation », la question qui domine reste la même: selon quel calendrier et selon quelles règles les déposants récupèrent-ils leurs avoirs.
C’est ici que la dépendance de la réforme à un texte sur la récupération des dépôts devient un point explosif. Tant que ce cadre n’est pas adopté, les banques ont un avantage: elles restent dans un régime où l’exception est devenue la norme. Elles peuvent continuer à gérer les sorties au cas par cas, en fonction de leur liquidité et de leur stratégie. Et elles peuvent continuer à déplacer une partie du coût sur les déposants, en laissant l’inflation et la dépréciation faire le travail de destruction de valeur.
La critique la plus dure qui s’installe, dans ce contexte, vise l’asymétrie. Les déposants supportent le coût visible. Les banques, elles, continuent d’exister et de facturer, dans un pays où les services publics se sont effondrés. L’écart entre la souffrance sociale et la lenteur de la réparation financière nourrit une hostilité qui dépasse la technique. Elle vise le système bancaire comme bloc, perçu non comme un intermédiaire économique, mais comme un dispositif de capture.
Administrateurs temporaires: un outil de redressement ou un recyclage du même réseau
Dans une restructuration classique, la nomination d’un administrateur temporaire doit fonctionner comme une rupture. Elle sert à isoler une banque, stabiliser son fonctionnement, protéger ce qui peut l’être, et préparer une solution, recapitalisation, fusion, liquidation ordonnée. Or, lorsque la nomination contestée concerne un profil qui aurait travaillé dans l’établissement concerné peu auparavant, l’outil perd sa fonction de rupture.
La même critique est renforcée par l’argument d’inadéquation aux critères d’expérience. Dans une économie où la confiance est déjà détruite, la perception compte presque autant que la règle. Si les déposants ont l’impression que l’on confie la chirurgie à des profils choisis pour leur proximité, la réforme apparaît comme un théâtre. Elle n’est plus perçue comme une correction. Elle est perçue comme une gestion interne de crise, où l’objectif principal devient de préserver des intérêts, pas de réparer.
Ce point est d’autant plus sensible que la réforme bancaire libanaise touche à une question de responsabilité. Qui a pris les décisions de placement. Qui a assumé les risques. Qui a profité des années d’ingénierie financière. Et qui paie aujourd’hui. Tant que cette chaîne de responsabilité ne produit pas de conséquences visibles, le pays reste dans une logique de moralité inversée: la puissance protège, la faiblesse paie.
Le paradoxe des recettes publiques: l’État taxe la consommation pendant que la réforme bancaire n’a pas produit de restitution
Les discussions budgétaires décrites autour d’une hausse de taxe sur la valeur ajoutée et de prélèvements sur les carburants illustrent un autre paradoxe. L’État cherche des recettes immédiates par l’impôt indirect, au moment où une partie de la population considère que ses dépôts ont été gelés et que l’épargne a été détruite. Il en résulte une perception doublement toxique: payer plus cher l’essence et la consommation, tout en restant privé d’épargne.
Cette combinaison pèse politiquement, parce qu’elle crée un sentiment de punition collective. Les ménages voient leurs dépenses augmenter, alors que l’argent censé servir de coussin a disparu. Les entreprises, elles, voient la demande fragilisée, alors que le crédit bancaire reste paralysé. Dans une économie normale, la banque finance, l’État collecte, la société consomme. Dans l’économie libanaise actuelle, la banque ne finance plus, l’État taxe plus, et la société consomme sous contrainte.
Ce que la séquence révèle: une réforme jugée à la compétence, pas au vocabulaire
Dans l’état actuel, la réforme bancaire est annoncée comme un chantier structurant, y compris dans la relation avec le Fonds monétaire international. Mais la confiance se joue sur des éléments concrets: critères appliqués aux nominations, séparation claire entre superviseurs et réseaux bancaires, et calendrier crédible pour la restitution des dépôts.
Les éléments rapportés sur une nomination contestée, sur la question des qualifications exigées, et sur une mise en œuvre partiellement suspendue à un texte sur la récupération des dépôts, alimentent une lecture très critique. Dans cette lecture, le secteur bancaire ne souffre pas seulement d’une crise de liquidité. Il souffre d’une crise de légitimité. Et cette crise ne se résout pas par des annonces. Elle se résout par des actes qui touchent la structure du pouvoir bancaire, le traitement des pertes, et la restitution effective des droits des déposants.



