En 2025, l’État libanais a affiché un budget officiellement équilibré : 445 214 milliards de livres libanaises de recettes pour 445 214 milliards de dépenses, soit un déficit calculé à 0 %. Converti au taux de référence retenu dans les documents budgétaires (autour de 89 500 LBP pour 1 USD), l’ordre de grandeur est d’environ 5 milliards de dollars. Sur le papier, cette symétrie donne l’image d’un État qui “rentre dans ses comptes”. Dans la réalité sociale, elle raconte surtout une mécanique de survie : l’État stabilise sa trésorerie en taxant ce qui est le plus simple à taxer — l’acte de consommer et l’entrée des marchandises — dans un pays où la pauvreté et la précarité sont devenues majoritaires.
La question n’est pas seulement budgétaire. Elle est distributive. Le Liban de 2025 n’est pas une économie redevenue “normale” parce que l’État écrit un zéro. C’est un pays où la crise monétaire et bancaire a transformé la pauvreté en phénomène de masse. Les estimations les plus solides disponibles donnent 44 % de la population sous le seuil de pauvreté monétaire (données de 2022 publiées par la Banque mondiale), et environ 73 % des Libanais en pauvreté multidimensionnelle (accès à l’électricité, aux services essentiels, à l’éducation, etc.). Chez les populations déplacées et réfugiées, les taux sont encore plus extrêmes : 87 % des Syriens seraient sous le seuil de pauvreté (estimation Banque mondiale pour 2022), et d’autres groupes vulnérables (notamment certains réfugiés palestiniens) présentent aussi des niveaux de pauvreté très élevés. Dans un tel paysage, un budget fondé principalement sur la TVA, les douanes et les frais n’est pas neutre : il revient à financer l’État par des prélèvements qui frappent mécaniquement plus fort les ménages déjà au bord.
Un budget validé par décret : continuité administrative, fragilité politique
Le budget 2025 n’a pas été adopté dans un cycle parlementaire “normal”. Il a été approuvé par décret en Conseil des ministres (début mars 2025) puis publié au Journal officiel le 13 mars 2025, faute de vote dans les délais. Ce détail institutionnel a deux lectures. La première est pragmatique : sans budget, l’État se paralyse encore davantage. La seconde est politique : la loi budgétaire est censée être un acte de débat public sur les priorités. Or, en 2025, l’État libanais continue de fonctionner dans un mode où la nécessité prime sur la délibération, et où l’acceptabilité sociale des choix fiscaux est traitée a posteriori — au moment où les prix montent et où les ménages encaissent.
L’équilibre affiché lui-même doit être lu avec prudence. Les documents budgétaires rappellent que le déficit calculé ne prend pas en compte certains éléments de trésorerie. Dans un État qui a vécu d’arriérés, d’ajustements et de dépenses reportées, l’équilibre de loi n’est pas une garantie de soutenabilité au sens plein. Il fixe un cadre, mais il ne règle pas la question centrale : comment financer des services publics dans un pays où les services essentiels sont de plus en plus payés au privé.
Le vrai transfert : l’État s’allège, le ménage paie
La crise libanaise a installé un phénomène que les tableaux budgétaires ne montrent pas directement : une partie croissante du coût collectif a été transférée vers les ménages. L’électricité est majoritairement achetée via générateurs et solutions privées ; l’eau est souvent complétée par des achats ; l’éducation et la santé se sont renchéries, fréquemment indexées au dollar. Autrement dit : même si l’État affiche un équilibre, la société, elle, finance une “dépense publique fantôme” sous forme de factures privées.
Ce transfert pèse d’autant plus que le Liban a connu une inflation très élevée ces dernières années. Les séries macroéconomiques disponibles indiquent une inflation annuelle encore très élevée en 2024 (autour de 45 % selon les données internationales), puis une décélération en 2025, mais sur des niveaux qui restent lourds : l’inflation n’a pas disparu, elle s’est simplement déplacée d’un choc explosif à une érosion continue du pouvoir d’achat. Dans un pays où les revenus sont dualisés (une partie en dollars ou indexés, une partie en livres), la fiscalité indirecte devient un accélérateur d’inégalités : ceux qui consomment en “fresh dollars” amortissent mieux la taxe ; ceux qui vivent de revenus en livres la subissent de plein fouet.
Les recettes : une dépendance massive à l’impôt indirect
Le budget 2025 repose majoritairement sur les recettes fiscales (environ quatre cinquièmes du total), avec un complément de recettes non fiscales (télécoms, redevances, frais, revenus d’organismes publics). Le point déterminant, c’est la structure de l’impôt. La colonne vertébrale, c’est la TVA, dont la part est d’environ un tiers des recettes. Le taux standard de TVA au Liban est de 11 %. Techniquement, c’est un impôt facile : large assiette, collecte au fil des transactions, et, dans une économie importatrice, un rendement élevé.
Socialement, c’est l’impôt le plus problématique dans un pays massivement appauvri. Une TVA frappe de façon uniforme le panier de consommation. Elle ne distingue pas entre un ménage qui survit et un ménage qui peut absorber la hausse. Elle s’applique d’autant plus fortement que la part de la consommation dans le revenu est plus élevée — ce qui est précisément le cas des ménages modestes. Dans un Liban où la pauvreté multidimensionnelle touche environ trois Libanais sur quatre, bâtir la stabilité budgétaire sur la TVA revient à institutionnaliser une fiscalité régressive : l’État se finance par ceux qui ont le moins de marge.
C’est ici qu’il faut être clair : la question n’est pas de dire que l’État “ne doit pas” collecter. La question est de constater que l’État collecte là où il n’affronte pas les rentes et les intérêts organisés. Taxer les flux est plus simple que taxer les stocks : patrimoine, rente immobilière, gains exceptionnels, évasion fiscale. Or, dans une économie où l’inégalité s’est aggravée fortement (les estimations disponibles indiquent une hausse très marquée de l’inégalité au début de la crise), le choix de l’impôt indirect consolide la fracture.
Douanes 2025 : la hausse spectaculaire, et le signal de gouvernance
L’autre pilier des recettes 2025 est la douane. Les chiffres disponibles sur les quatre premiers mois de l’année montrent une performance atypique : 40,94 mille milliards de livres de recettes douanières sur cette période, soit environ 457 millions de dollars au taux de conversion de référence, ce qui projette un niveau annuel voisin de 1,4 milliard de dollarssi la dynamique se prolonge. L’écart avec 2024 est massif.
Cette hausse est d’autant plus frappante qu’elle a été observée sans annonce de changement majeur des tarifs. Cela pointe vers une hypothèse centrale : la variable n’est pas uniquement le commerce, mais le recouvrement. Autrement dit, la douane a mieux collecté. Si l’on retient les estimations d’importations souvent citées pour 2025 — autour de 18,9 milliards de dollars, en hausse d’environ 12 % — l’écart entre la hausse des importations et la hausse des recettes douanières suggère un phénomène de “rattrapage” du prélèvement effectif : moins de sous-facturation, moins d’arrangements, ou meilleure discipline de paiement.
C’est potentiellement une bonne nouvelle : un État peut augmenter ses ressources sans augmenter les taux, simplement en réduisant la fuite. Mais au Liban, la douane est aussi l’un des lieux classiques de capture. Une hausse des recettes peut signifier un assainissement réel ; elle peut aussi signifier un déplacement des circuits de rente. Dans les deux cas, 2025 confirme une réalité : l’État trouve plus facilement de l’argent aux frontières que dans une réforme fiscale structurelle, parce que la frontière est un point de passage concentré, donc un point de contrôle rentable.
La fiscalité “guichet” : timbres, frais, procédures, amendes
À côté de la TVA et des douanes, le budget 2025 consolide une fiscalité de guichet : timbres fiscaux, frais d’enregistrement, redevances, amendes et procédures. Pris séparément, ces montants paraissent administratifs. Pris ensemble, ils constituent une stratégie : transformer l’État en caisse à chaque interaction formelle. C’est un mécanisme qui peut fonctionner dans un pays stable. Dans un pays où la pauvreté est majoritaire, il renforce le sentiment que l’État sait faire payer, mais ne sait pas protéger.
Cette fiscalité a aussi un effet économique direct : elle encourage l’informel. Quand chaque contrat, chaque démarche, chaque papier coûte davantage, une partie des acteurs bascule vers des transactions hors circuit, sans facture, sans enregistrement. Or, plus l’informel progresse, plus l’État perd ses assiettes “intelligentes” (revenu, bénéfice, patrimoine) et se rabat encore davantage sur l’indirect, qui reste collectable sur les importations et la consommation. C’est un cercle qui auto-entretient le caractère régressif du système fiscal.
Recettes non fiscales : télécoms et plateformes de flux, une dépendance instable
Une part importante des recettes non fiscales provient des télécommunications et de plateformes de flux (ports, aéroport, redevances). Là encore, c’est un choix de survie : ces secteurs génèrent des encaissements rapides, souvent indexés, et ils soutiennent une trésorerie publique devenue fragile.
Mais cette dépendance est instable. Elle dépend de la sécurité, du tourisme, du commerce, du niveau de consommation. Dans un pays exposé à des chocs politiques et régionaux, c’est un socle volatil. Plus l’État s’y appuie, plus il dépend de facteurs qu’il maîtrise mal. Et plus il dépend de facteurs qu’il maîtrise mal, plus il privilégie les taxes les plus immédiates quand un choc survient : TVA, douanes, frais.
La variable sociale : un budget “équilibré” dans une société massivement appauvrie
C’est ici que l’angle “pauvreté” n’est pas un ajout moral, mais un paramètre technique. Quand 44 % de la population est sous le seuil de pauvreté monétaire (données 2022 Banque mondiale) et qu’environ 73 % des Libanais sont en pauvreté multidimensionnelle, chaque point de taxe indirecte pèse sur un tissu social déjà cassé. Dans ce contexte, les prélèvements par la consommation jouent comme une taxe sur la survie : alimentation, transport, énergie, soins.
Le budget 2025 devient alors un révélateur du modèle libanais post-crise : un État qui reconstitue des recettes sans reconstituer un contrat social, et qui finance sa continuité par des instruments qui frappent surtout ceux qui n’ont ni épargne, ni protection sociale robuste, ni capacité de se “dollariser”. Tant que le Liban ne corrige pas l’asymétrie fondamentale — impôts faciles sur la masse, impôts difficiles sur les rentes — l’équilibre budgétaire restera une performance de caisse, pas une politique publique.



