samedi, janvier 17, 2026

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Banque du Liban sous Karim Souaid: le paravent idéal des banques, le piège fatal pour les déposants

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Une banque centrale transformée en cible, pendant que les banques se défilent

La Banque du Liban est devenue le bouc émissaire préféré du secteur bancaire. Le schéma est répétitif. Les banques affirment que la crise vient d’abord de la banque centrale, de ses choix et de ses pertes. Elles ajoutent que, si l’on veut “réparer”, il faut faire porter l’effort principal à la Banque du Liban, voire à l’État. La logique est pratique. Elle détourne l’attention du cœur du scandale: les banques ont collecté des dépôts, promis une liquidité, puis bloqué l’accès à l’argent quand le système a cassé.

Depuis la prise de fonctions de Karim Souaid, l’enjeu n’est pas seulement technique. Il est politique. Les banques ont besoin d’un écran stable. Elles ont besoin d’un acteur institutionnel qui assume une partie du choc, afin qu’elles puissent préserver leur capital et, surtout, leur contrôle. Elles n’ont pas forcément besoin que la Banque du Liban “réussisse”. Elles ont besoin qu’elle joue le rôle de tampon. Ce tampon a déjà existé pendant des années, sous d’autres formes, et il a laissé la société payer par une lente évaporation de valeur.

Le piège est visible dans les mots. Quand on dit “les pertes sont à la Banque du Liban”, on prépare une conclusion implicite: la Banque du Liban doit rembourser. Or une banque centrale n’est pas un coffre magique. Si elle “rembourse” sans discipline et sans restructuration du secteur bancaire, elle ne fait que transférer la facture. Elle la transfère vers la monnaie, donc vers l’inflation. Elle la transfère vers le futur, donc vers des années de stagnation. Elle la transfère vers l’État, donc vers des services publics encore plus dégradés.

Ce transfert arrange le cartel bancaire. Il lui permet de survivre sans se réformer. Il lui permet de conserver des actionnaires intacts. Il lui permet aussi de dire aux déposants que la responsabilité est ailleurs. C’est une stratégie de défausse, déguisée en récit institutionnel.

La première vérité chiffrée: la “protection des petits” ne suffit pas à sauver l’économie

Les chiffres les plus discutés ces derniers mois décrivent une structure à deux vitesses. D’un côté, environ 782.000 comptes sous 100.000 dollars, pour une masse proche de 14,8 milliards de dollars. De l’autre, environ 145.000 comptes au-dessus de 100.000 dollars, pour une masse proche de 67,4 milliards. La conclusion est brutale: la majorité des comptes est modeste, mais la majorité de la masse financière est concentrée.

Cette structure explique pourquoi le débat est manipulable. Il est facile de vendre une promesse politique sur la tranche la plus nombreuse. Dire “on protège jusqu’à 100.000” calme beaucoup de gens, parce qu’ils veulent une phrase simple. Pourtant, même si cette promesse était tenue intégralement, elle ne réglerait pas la question centrale: que faire des 67,4 milliards au-dessus du seuil, et qui paie réellement la perte qui y est attachée.

Prenons l’exemple le plus souvent évoqué dans les coulisses: restituer les dépôts jusqu’à 100.000 dollars sur quatre ans. Sur une masse de 14,8 milliards, cela représente environ 3,7 milliards par an, donc un peu plus de 300 millions par mois. Ce chiffre est un test de crédibilité. Qui met 300 millions par mois sur la table, de façon durable, sans magie, sans improvisation, et sans créer une nouvelle injustice.

C’est ici que le rôle de la Banque du Liban devient dangereux si le texte est mal écrit. Si l’on impose à la Banque du Liban de financer l’essentiel de cette restitution, on déplace le problème sans le résoudre. On peut payer une partie en créant de la monnaie, ou en puisant dans des revenus futurs, ou en faisant des montages. Mais si, en parallèle, les banques ne sont pas obligées de se recapitaliser et de reconnaître leurs pertes, on obtient un résultat toxique. Les déposants récupèrent des sommes, mais dans une économie encore plus fragilisée, où le cash domine, où le crédit n’existe pas, et où la confiance ne revient pas.

Le secteur bancaire adore ce scénario. Il veut une Banque du Liban qui paie pour lui. Il veut un État qui endosse pour lui. Puis il veut revenir, lentement, sans avoir perdu son pouvoir.

Karim Souaid face au “syndrome du tampon”: stabiliser sans devenir la poubelle des pertes

Le gouverneur Karim Souaid est placé devant un dilemme. S’il refuse d’être le tampon, il déclenche une confrontation ouverte avec un secteur bancaire qui a encore des leviers et des relais. S’il accepte d’être le tampon, il risque d’inscrire dans la durée une logique injuste: la socialisation des pertes et la privatisation de ce qui reste de valeur.

Dans une restructuration saine, la Banque du Liban a un rôle, mais un rôle borné. Elle peut imposer des règles. Elle peut exiger une transparence. Elle peut pousser à des audits, à une revue de qualité des actifs, à une classification des banques selon leur solvabilité. Elle peut aussi encadrer la transition, pour éviter un chaos de paiements. En revanche, elle ne doit pas devenir le payeur en dernier ressort d’un secteur privé qui refuse de payer.

C’est la différence entre une banque centrale régulatrice et une banque centrale absorbeuse. La première redresse le système. La seconde protège un cartel.

Pour comprendre le risque, il suffit de regarder la manière dont les banques tentent de déplacer les responsabilités. Elles veulent que la “faille” soit décrite comme une faille publique, située dans le bilan de la Banque du Liban. Ensuite, elles veulent que les solutions soient écrites comme des solutions publiques: revenus futurs, actifs, instruments, étalement, promesses. Dans ce récit, les banques deviennent des victimes d’un régulateur. Or elles ont été des partenaires actifs du modèle. Elles ont accepté les rendements. Elles ont prêté. Elles ont profité. Elles ont ensuite bloqué l’accès aux dépôts sans loi claire.

Le mandat de Souaid sera jugé sur un point: sa capacité à empêcher cette réécriture. S’il laisse la Banque du Liban devenir le sac où l’on jette tout, il stabilisera peut-être un instant, mais il sacrifiera l’avenir. S’il impose une discipline réelle, il déclenchera des résistances, mais il peut reconstruire une base.

La question n’est pas “peut-il stabiliser”. La question est “quel type de stabilisation”. Une stabilisation qui protège les banques contre leurs pertes est une stabilisation contre la société.

Le mécanisme le plus vicieux: la dette envers les déposants transformée en papier

Quand les banques ne veulent pas rembourser, elles proposent des instruments. Le vocabulaire change selon les versions: certificats, titres, créances longues, conversions. Le résultat est souvent le même. Le déposant n’a plus un droit liquide. Il a un papier.

Un papier peut être présenté comme un remboursement “à 100%”, mais sa valeur dépend de la liquidité et de la confiance. Un déposant reçoit un titre de 100. Il découvre qu’il peut le vendre à 70, parfois à 50, parfois moins. On lui dit que c’est normal, que c’est le marché, que c’est temporaire. En réalité, c’est une décote déguisée.

Sur une masse au-dessus de 100.000 dollars estimée à environ 67,4 milliards, les ordres de grandeur deviennent vertigineux. Si les titres se négocient à 70% de leur valeur nominale, la perte implicite est d’environ 20 milliards. À 50%, elle grimpe vers 34 milliards. Ces chiffres ne sont pas abstraits. Ils déterminent la survie de milliers d’entreprises, la capacité d’importer, la capacité de payer des salaires, et la solidité sociale.

Les banques préfèrent cette méthode pour une raison simple: elle rend la perte moins visible, donc moins contestable juridiquement. Un haircut clair est une décision politique qui laisse une trace. Un papier à valeur fluctuante est une zone grise. Et la zone grise est l’habitat naturel du cartel bancaire depuis le début de la crise.

Le rôle de la Banque du Liban, dans ce contexte, est crucial. Si elle valide ce type de mécanisme sans imposer de contreparties sévères aux banques, elle devient complice de la transformation du droit en promesse. Elle devient un outil de normalisation.

La bataille des pourcentages: 10%, 20%, 40%, l’écart qui décide qui paie

Le débat public adore les slogans. Le vrai débat est dans les paramètres. Une loi peut imposer une contribution bancaire sur les instruments de remboursement. Elle peut aussi la rendre conditionnelle, floue, ou faible. Un simple changement de pourcentage déplace des milliards.

Sur une masse de 67,4 milliards, une contribution bancaire de 10% représente environ 6,7 milliards. À 20%, on passe à environ 13,5 milliards. À 40%, on monte à environ 27 milliards. Entre 10% et 20%, l’écart dépasse 6 milliards. Entre 20% et 40%, l’écart dépasse 13 milliards. Ce sont des montants qui changent le sens moral et économique d’une réforme.

Les banques cherchent toujours à réduire ces contributions. Elles invoquent la “capacité” du secteur. Elles invoquent la “stabilité”. Elles invoquent la peur d’un effondrement. Elles oublient de dire qu’elles ont déjà provoqué un effondrement de confiance. Elles oublient aussi un principe simple: si une banque ne peut pas supporter une contribution minimale, alors elle est déjà morte, et elle doit être restructurée, fusionnée, ou liquidée.

C’est ici que le rôle de la Banque du Liban doit être ferme. Une banque centrale qui tolère un secteur zombie par peur de la confrontation prolonge la crise. Elle prolonge l’économie du cash. Elle prolonge la fuite de l’épargne hors du système. Elle prolonge l’absence de crédit. Elle prolonge enfin la dépendance du pays à des flux externes.

Le pays ne peut pas reconstruire un système bancaire sur la base d’un compromis permanent. Il doit reconstruire sur une règle. Et la règle commence par la hiérarchie des pertes.

Le mensonge pratique: “l’État doit sauver les banques pour sauver l’économie”

L’un des slogans les plus dangereux est celui-ci: l’État doit intervenir, parce que sans banques il n’y a pas d’économie. La première moitié est vraie. La seconde est manipulée.

Oui, l’économie a besoin de banques. Non, elle n’a pas besoin de ces banques-là, avec ces actionnaires-là, sous ces règles-là. Une banque peut survivre sans ses propriétaires actuels. Elle peut changer de contrôle. Elle peut être recapitalisée par de nouveaux fonds. Elle peut aussi être liquidée si elle est insolvable, tout en préservant les fonctions essentielles via une transition ordonnée.

Ce que veulent les banques, c’est autre chose. Elles veulent que l’État les sauve sans toucher au pouvoir. Elles veulent que le public paie sans obtenir de contrôle. Elles veulent une socialisation des pertes sans nationalisation des décisions. C’est un contrat toxique: payer sans gouverner.

Ce contrat se traduit par des idées récurrentes. Utiliser des actifs publics. Reporter la charge sur des revenus futurs. Demander à la Banque du Liban de “créer” des solutions. Dans tous les cas, la facture finit par revenir au citoyen, soit via la monnaie, soit via l’impôt, soit via la dégradation des services.

L’État libanais est déjà fragile. Lui demander d’endosser la charge principale pour protéger un cartel bancaire, c’est aggraver la fragilité. C’est aussi créer un précédent: la prochaine crise sera gérée de la même manière, parce que le système aura appris qu’il est protégé.

Une économie du cash, c’est une économie plus chère, plus injuste, plus criminogène

La domination du cash n’est pas seulement une image. Elle a des coûts précis, même quand on ne les chiffre pas au centime. Le cash augmente les coûts de transaction. Il augmente les risques de vol. Il encourage l’évitement fiscal. Il favorise la corruption de proximité. Il rend aussi plus difficile le financement des entreprises, car sans banques fonctionnelles, le crédit est rare et cher.

Il crée surtout une inégalité. Ceux qui ont accès à des circuits internationaux, à des comptes à l’étranger, ou à des canaux de transfert, peuvent se protéger. Ceux qui vivent uniquement dans le système local deviennent vulnérables. Ils paient plus cher, parce qu’ils n’ont pas d’alternative.

Ce basculement détruit aussi l’idée de politique monétaire. Une banque centrale peut gérer une monnaie quand l’économie utilise la monnaie. Si l’économie se replie sur le cash étranger, la marge de manœuvre se réduit. La Banque du Liban devient alors prisonnière d’une réalité qu’elle ne contrôle plus complètement. Et les banques, paradoxalement, continuent d’exister comme portes d’accès obligatoires, même si elles ne remplissent plus leur rôle.

Le cartel bancaire a contribué à fabriquer cette économie. Il ne peut pas ensuite se présenter comme la solution indispensable. Il a brisé le contrat de base. Il doit donc être restructuré, pas protégé.

Le Parlement comme champ de bataille: la loi peut sauver la Banque du Liban ou l’enterrer

Tout se joue, au final, dans la loi. Si la loi est écrite pour faire de la Banque du Liban le payeur principal, alors la banque centrale devient la poubelle des pertes, et les banques sortent relativement intactes. Si la loi est écrite pour imposer une contribution ferme des banques, une recapitalisation obligatoire, et une hiérarchie des pertes claire, alors la Banque du Liban peut redevenir une institution de discipline, pas un aspirateur à dettes.

Les banques misent sur la technicité parlementaire. Elles savent qu’une définition suffit à créer une exception. Elles savent qu’un délai suffit à tuer une sanction. Elles savent qu’un renvoi à une “autorité d’application” suffit à reprendre la main. Elles savent surtout que l’opinion se fatigue. Le déposant, épuisé, finit par accepter une promesse, puis il découvre le piège au moment du paiement.

Dans ce contexte, Karim Souaid ne peut pas se contenter d’un discours. Il doit exiger que la loi ferme les portes de sortie. Il doit aussi protéger la Banque du Liban d’une mission impossible. Une mission impossible, c’est rembourser sans restructurer. C’est stabiliser sans vérité. C’est payer sans punir les responsables.

Le test est simple. Est-ce que les banques perdent du capital et du contrôle, ou est-ce que les déposants perdent encore, sous une forme plus propre. Si les banques ne perdent rien, la réforme est une mise en scène.

La question de fond: qui commande, après la crise

Au Liban, la crise bancaire n’est plus seulement une crise de chiffres. C’est une crise de souveraineté économique. Tant que les banques dictent les règles du paiement et du retrait par l’arbitraire, elles gouvernent une partie de la vie quotidienne. Elles décident qui peut payer un soin, qui peut financer des études, qui peut importer, qui peut investir.

C’est une forme de pouvoir privé sur des droits fondamentaux. Et ce pouvoir a été exercé sans cadre légal clair, donc sans responsabilité claire. Une loi de restructuration digne de ce nom doit casser cette situation. Elle doit rendre le pouvoir aux règles, donc à l’État, donc aux institutions.

Mais casser ce pouvoir signifie toucher aux intérêts. Cela signifie accepter des faillites bancaires. Cela signifie accepter des changements d’actionnaires. Cela signifie imposer des audits. Cela signifie arrêter la zone grise.

C’est ici que la Banque du Liban a un rôle historique. Soit elle devient l’outil qui protège le cartel bancaire en absorbant la douleur. Soit elle devient l’outil qui impose la discipline, même si cela fait du bruit. Dans le premier cas, le pays gagne un peu de temps et perd une décennie. Dans le second, il prend un choc et retrouve une base.

Le déposant, lui, n’a plus de patience à offrir. Il a déjà payé par la dévaluation, par l’inflation, par la peur, et par l’humiliation. La seule chose qu’il attend d’une réforme, ce n’est pas une promesse. C’est une preuve. Une preuve que la banque n’est plus un mur, et que la Banque du Liban n’est plus un paravent.

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