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Edito: Joseph Aoun, Nawaf Salam, attention aux mirages

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L’élection de Joseph Aoun à la présidence et la nomination de Nawaf Salam comme Premier ministre ont été accueillies par un concert de félicitations, autant au Liban qu’à l’étranger. Emmanuel Macron a parlé d’une « lueur d’espoir », et une partie de l’opinion publique semble déjà croire que ce duo incarne le changement tant attendu. Pourtant, la réalité libanaise invite à la prudence : derrière ces annonces, le système politique et économique reste inchangé, verrouillé par des intérêts profondément enracinés.

Des figures prometteuses, mais un système intact

Recommande par Libnanews
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Joseph Aoun, général de l’armée libanaise, bénéficie d’une image de rectitude et de neutralité, ce qui en fait un choix stratégique dans un pays marqué par des divisions sectaires. Nawaf Salam, ancien ambassadeur et juge à la Cour internationale de justice, incarne, quant à lui, la technocratie et l’intégrité. Mais au-delà des personnalités, ce sont les institutions et le système de gouvernance qu’il faudrait changer. Et là réside le véritable problème.

Ce même système est celui qui a empêché toutes les réformes nécessaires depuis des années. Les figures politiques qui soutiennent aujourd’hui Joseph Aoun et Nawaf Salam sont pour beaucoup les mêmes qui ont bloqué ces réformes, que ce soit dans les secteurs bancaire, judiciaire ou administratif. Les conflits d’intérêts abondent : plus de 40 % des actions bancaires libanaises sont détenues par des hommes politiques ou leurs proches, un mélange explosif qui a permis aux banques d’échapper à toute responsabilité malgré l’effondrement économique.

Résistances dans le secteur bancaire

Depuis 2019, le secteur bancaire libanais est au cœur de la crise. Les déposants ordinaires ont vu leurs économies disparaître dans un système de contrôle des capitaux non officiel, tandis que les élites politiques et économiques ont continué à transférer leurs fonds à l’étranger en toute impunité. Les banques, soutenues par des juges et des politiques influents, ont systématiquement bloqué toute tentative de réforme ou d’enquête approfondie. L’imposition d’audits juridiques, exigée par la communauté internationale, a été retardée à maintes reprises sous prétexte de protéger la souveraineté nationale.

Avec la nomination de Nawaf Salam, beaucoup espèrent un redressement économique. Mais comment ce redressement peut-il avoir lieu si le système bancaire reste protégé et que les dirigeants des banques continuent de jouir d’une immunité de fait ? Ces résistances, combinées aux conflits d’intérêts flagrants, laissent peu de marge de manœuvre pour une réforme véritable.

Justice entravée : un pays sans responsabilité

L’explosion du port de Beyrouth en août 2020 a illustré avec une brutalité tragique la faillite de l’État libanais. Plus de 220 morts, des milliers de blessés, et des quartiers entiers de la capitale dévastés. Pourtant, trois ans plus tard, aucune responsabilité n’a été établie. L’enquête judiciaire, menée par le juge Tarek Bitar, a été systématiquement entravée par des manœuvres politiques et juridiques. Les dirigeants politiques et sécuritaires impliqués dans ce drame continuent de bloquer toute avancée, en utilisant les leviers du système judiciaire pour se protéger.

Ce schéma ne se limite pas à l’affaire du port. D’une manière générale, le système judiciaire libanais est infiltré par les mêmes réseaux politiques et économiques qui paralysent les autres institutions. Nawaf Salam, en tant que juriste respecté, pourrait jouer un rôle dans la réforme de ce secteur. Mais encore une fois, sans une volonté politique massive de briser ces réseaux d’intérêts, toute réforme risque de rester superficielle.

Le piège de l’euphorie

Ce qui inquiète le plus, c’est la rapidité avec laquelle certains, au Liban comme à l’étranger, se réjouissent de ces nominations. Bien sûr, Joseph Aoun et Nawaf Salam incarnent une rupture symbolique avec le passé immédiat. Mais croire que ces changements suffisent pour résoudre les crises multiples du Liban relève de l’illusion. L’expérience des dernières années montre que chaque espoir de réforme a été étouffé par un système dont les bénéficiaires n’ont aucun intérêt à changer les règles du jeu.

La communauté internationale, bien qu’elle insiste sur des réformes structurelles, continue elle aussi de se contenter de changements cosmétiques. L’accueil enthousiaste d’Emmanuel Macron envers Nawaf Salam illustre cette tendance. Paris espère que Salam pourra convaincre les donateurs internationaux et relancer les négociations avec le FMI. Mais sans un démantèlement du système corrompu, ces fonds risquent de ne pas atteindre ceux qui en ont besoin.

Réformes ou continuité déguisée ?

Le Liban est à la croisée des chemins. La nomination de Nawaf Salam et l’élection de Joseph Aoun pourraient être le point de départ d’un véritable changement. Mais pour cela, il faut briser les cercles vicieux qui paralysent le pays : réforme du système bancaire, indépendance judiciaire, et fin de l’impunité des dirigeants. Ces réformes ne peuvent être menées que si Salam et Aoun montrent une volonté politique claire de s’opposer aux intérêts établis, ce qui reste une question ouverte.

Pour l’instant, le changement n’est qu’une façade. Derrière les discours et les annonces, les structures du pouvoir restent intactes. Si rien n’est fait pour les déconstruire, le Liban continuera d’être prisonnier de ses propres démons, et les Libanais, eux, continueront de payer le prix d’un système profondément dysfonctionnel.

Francois el Bacha

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François El Bacha
François El Bachahttp://el-bacha.com
Expert économique, François el Bacha est l'un des membres fondateurs de Libnanews.com. Il a notamment travaillé pour des projets multiples, allant du secteur bancaire aux problèmes socio-économiques et plus spécifiquement en terme de diversité au sein des entreprises.

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