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Front sud et garde-fous fragilisés: pourquoi le cadre onusien est redevenu un enjeu central de sécurité

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Un Sud sous tension où chaque incident peut changer de nature

Le front sud ne vit plus seulement au rythme des échanges de tirs ou des survols, mais au rythme d’une question plus profonde: qui fixe les règles de vérification, et qui tranche quand deux versions s’opposent. Dans une zone où l’on parle à la fois de cessez-le-feu, de violations répétées et de points contestés, le danger n’est pas uniquement la violence elle-même. Le danger est la manière dont la violence est interprétée. Plus le contexte régional se tend, plus chaque fait local devient potentiellement un “message” adressé à une autre capitale. Et plus il devient un message, plus il est susceptible d’être lu comme une provocation volontaire, même lorsqu’il est le produit d’une erreur, d’un accident, d’un tir mal identifié ou d’une décision prise à un échelon intermédiaire. C’est ici que les garde-fous comptent. Un mécanisme de présence internationale, quand il est accepté, sert de tampon. Il observe, il décrit, il documente. Il crée une mémoire vérifiable. Il réduit l’espace des récits concurrents. Or, lorsqu’un acteur conteste ce rôle, ou cherche à le réduire, il ne modifie pas seulement une procédure. Il modifie la probabilité d’escalade. Sans observation reconnue, la zone devient un écran blanc sur lequel chacun projette sa narration. Une violation devient “agression”. Une réponse devient “défense”. Un survol devient “préparation”. À partir de là, la spirale est facile. Les acteurs se sentent autorisés à agir sur la base de leur version, puisque rien n’est reconnu comme arbitre de terrain. Le risque, au Liban, est aggravé par la fragilité générale: une économie à bout, une scène politique polarisée, une peur sociale diffuse et une capacité limitée à absorber un choc. Dans un tel contexte, même une escalade courte produit des dégâts disproportionnés, parce que l’arrière-front économique et psychologique est déjà fissuré.

Ce cadre ne se comprend pas sans la dynamique des derniers mois: une guerre plus large dans la région a changé la température stratégique, et le front sud libanais est devenu un thermomètre permanent. La question n’est plus seulement “y aura-t-il une guerre”, mais “à quel moment une série d’incidents devient-elle une décision politique”. C’est précisément ce passage, de l’incident à la décision, que les mécanismes de stabilisation sont censés rendre plus difficile. Ils servent à ralentir, à vérifier, à donner du temps à la diplomatie. Ils servent aussi à éviter que l’orgueil ou la pression interne d’un gouvernement n’entraîne une action irréversible. Or, lorsque l’on évoque des scénarios où une opération de grande ampleur pourrait être décidée unilatéralement, avec une logique de timing contrôlé à l’extérieur du Liban, on comprend pourquoi la contestation des garde-fous inquiète. Si une opération est possible, même théoriquement, alors tout affaiblissement des mécanismes d’observation augmente la probabilité d’un “prétexte” crédible. Et dans les crises modernes, le prétexte n’a pas besoin d’être indiscutable: il a seulement besoin d’être vendable à une opinion publique et à des alliés. Pour Beyrouth, l’enjeu est existentiel. Le Liban ne maîtrise pas l’ensemble des paramètres régionaux, mais il dépend des règles de terrain. Quand ces règles vacillent, le pays se retrouve exposé à une guerre de récits qu’il ne peut pas gagner, car il ne dispose pas d’un appareil étatique assez solide pour imposer une version, ni d’une économie assez robuste pour encaisser le temps long d’une tension continue.

La résolution 1701 au cœur du bras de fer: application “sans sélectivité” ou instrument de pression

Dans les discussions diplomatiques du moment, une formule revient avec insistance: appliquer la résolution 1701 “sans sélectivité”. Cette formule n’est pas un slogan décoratif. Elle révèle une bataille sur l’interprétation. Appliquer sans sélectivité signifie, dans le langage diplomatique, que l’on refuse de choisir un seul volet et d’en ignorer d’autres. Cela vise notamment deux dimensions simultanées: d’un côté, l’exigence d’un retrait complet d’Israël des zones ou points contestés et la fin des violations; de l’autre, l’idée que l’État libanais doit renforcer son contrôle effectif sur le territoire et réduire les zones grises. Ce discours a été réaffirmé au plus haut niveau par le ministre égyptien des Affaires étrangères, Badr Abdelatty, qui a insisté sur l’arrêt immédiat de l’agression, le retrait complet des territoires libanais occupés, et l’exécution de la résolution 1701 sans choix à la carte, tout en avertissant des risques des politiques d’escalade sur la sécurité régionale. Derrière cette formulation, il y a une stratégie. Elle vise à empêcher qu’une partie impose au Liban des obligations strictes tout en tolérant des violations ou des occupations. Elle vise aussi à créer une équation de stabilité: si l’on veut un État libanais plus fort au sud, il faut aussi enlever les facteurs qui justifient, aux yeux d’une partie de l’opinion, la persistance d’une confrontation. Cette équation est politiquement sensible, parce qu’elle touche à la question des armes et à la question de la souveraineté. Mais elle est aussi opérationnelle: sans réduction des violations et sans retrait des points contestés, le déploiement et la mission de l’armée deviennent plus difficiles, car l’armée se retrouve à gérer une frontière en tension permanente, avec des risques d’incidents et des contraintes de posture.

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Ce lien entre 1701 et renforcement de l’État a été exprimé dans un cadre de coordination élargi, où l’on ne trouve pas seulement des acteurs arabes, mais aussi des représentants d’un mécanisme de coordination militaire associant la France, les États-Unis, l’Italie, le Royaume-Uni, l’Allemagne et l’Espagne, ainsi que la Ligue des États arabes, la mission onusienne au Liban, le bureau du coordonnateur spécial des Nations unies au Liban et le service européen d’action extérieure. Cette configuration est un indice précieux. Elle montre que la stabilisation au sud est traitée comme un dossier international technique et politique à la fois, et qu’elle est reliée à des engagements concrets. Le Liban, dans ce cadre, a présenté des besoins précis: il a demandé un appui pour protéger aussi la frontière nord, et pas uniquement le sud, afin de préserver la sécurité intérieure et de concentrer ses forces sur la zone sud. Il a également demandé des équipements comme des tours de surveillance et des radars, ce qui révèle la nature du problème. La stabilisation ne se fait pas par déclarations, mais par capacité de détection, de contrôle et de présence. Or, si les capacités manquent, l’État est condamné à réagir plutôt qu’à prévenir. Dans un environnement où l’on redoute l’escalade, réagir n’est pas suffisant. Il faut anticiper. Les tours et les radars ne sont pas des détails techniques: ils sont le symbole d’un État qui voit, qui documente, et qui peut donc contester une accusation ou prouver une violation. Là encore, on revient au cœur de la question: la bataille au sud est aussi une bataille de preuve.

Caire, Paris et la logique de prévention: renforcer les institutions pour éviter la spirale

La diplomatie de ces jours-ci ne cherche pas seulement à produire des communiqués. Elle prépare des rendez-vous structurés autour d’un objectif: empêcher que la fragilité libanaise ne transforme une crise régionale en effondrement interne. Un jalon majeur est la conférence internationale de soutien à l’armée libanaise et aux Forces de sécurité intérieure, annoncée à Paris pour le 5 mars 2026. Avant Paris, une réunion préparatoire a eu lieu au Caire, rassemblant des responsables libanais de premier plan, dont le commandant de l’armée, le général Rodolphe Haykal, et le directeur général des Forces de sécurité intérieure, le général Raed Abdallah, ainsi que des représentants de la “commission des cinq” consacrée au Liban, qui regroupe l’Égypte, l’Arabie saoudite, le Qatar, la France et les États-Unis. Cette architecture est importante, car elle signale une volonté de coordination: les bailleurs et partenaires veulent éviter les engagements dispersés, ils veulent prioriser, chiffrer, organiser. À Paris, l’objectif n’est pas seulement de dire “nous soutenons”. L’objectif est de mobiliser des ressources financières et techniques permettant à l’État de déployer une souveraineté effective sur l’ensemble de son territoire. Cette souveraineté effective, dans le langage de la prévention, est la seule barrière réaliste contre la spirale. Si l’État est capable de contrôler, de surveiller et d’intervenir, il réduit le nombre d’incidents. Et s’il réduit le nombre d’incidents, il réduit les occasions d’escalade.

Cette logique de prévention repose sur un principe dur: on ne peut pas supprimer la tension régionale depuis Beyrouth, mais on peut réduire la capacité de la tension régionale à faire exploser le Liban. C’est pourquoi l’aide se concentre sur des instruments concrets. Dans ce contexte, demander des tours de surveillance et des radars n’est pas une requête administrative. C’est une stratégie de stabilité: mieux voir, c’est mieux prévenir; mieux documenter, c’est mieux contester; mieux contester, c’est réduire l’espace des prétextes. La prévention repose aussi sur la crédibilité. Si le Liban démontre que son armée peut tenir un dispositif, alors les partenaires peuvent défendre plus facilement l’idée que l’État est l’interlocuteur légitime, et non un simple spectateur. Mais cette prévention a une limite. Elle ne fonctionne que si les garde-fous de terrain restent actifs. Une armée renforcée ne remplace pas automatiquement un cadre onusien ou un mécanisme de vérification international. Au contraire, les deux sont complémentaires: l’un observe et stabilise; l’autre déploie et contrôle. Si le cadre onusien est contesté ou marginalisé, l’armée peut se retrouver plus exposée, car elle devient le seul instrument visible de stabilisation. Elle peut alors être accusée, attaquée politiquement, ou instrumentalisée par des récits contradictoires. C’est pour cela que les discussions diplomatiques insistent à la fois sur la souveraineté de l’État libanais et sur l’obligation de mettre fin aux violations et aux occupations, avec une application complète de 1701. La prévention n’est pas unilatérale, sinon elle échoue politiquement à Beyrouth et échoue opérationnellement au sud.

Menaces sur infrastructures et guerre de perception: quand un mot suffit à déséquilibrer le pays

Un autre aspect, plus subtil mais décisif, est la guerre de perception. Dans un pays déjà fragile, une phrase sur une infrastructure stratégique peut créer des dégâts économiques immédiats, même si elle est ensuite contestée ou démentie. La séquence récente autour de menaces attribuées à Israël visant des infrastructures libanaises, y compris l’aéroport international de Beyrouth, illustre ce danger. Le simple fait qu’un responsable officiel évoque un tel risque, puis qu’une source adverse le nie, déclenche un double effet. D’un côté, l’opinion se demande si le danger est réel et imminent. De l’autre, l’économie réagit au scénario le plus grave, car le coût de sous-estimer un danger est jugé trop élevé. Les compagnies, les voyageurs, les entreprises, les expatriés, tous ajustent leur comportement au “risque maximal”. Résultat: réservations annulées, déplacements reportés, hésitation des investisseurs, prudence des ménages. La sécurité devient alors un choc économique sans explosion. C’est une dimension centrale de la stabilisation au sud, parce que la frontière sud n’est pas isolée: elle communique avec l’ensemble du pays par la confiance, par la consommation et par la mobilité. Quand la perception se dégrade, l’arrière-front s’affaiblit, et quand l’arrière-front s’affaiblit, la société devient moins résiliente face à un incident réel.

C’est précisément pourquoi les garde-fous, qu’ils soient onusiens, diplomatiques ou institutionnels, ne sont pas de simples “procédures”. Ils sont des dispositifs de maîtrise du risque psychologique autant que du risque militaire. Lorsque l’on maintient un cadre de vérification crédible, on réduit le champ de la rumeur. Lorsque l’on maintient une coordination internationale structurée, on réduit la panique, car l’opinion comprend qu’il existe un dispositif. Lorsque l’on renforce l’armée avec des outils de surveillance et de détection, on augmente la capacité à produire de la preuve et à contester une accusation. À l’inverse, lorsque ces éléments sont affaiblis, le pays entre dans une zone grise où tout devient possible, donc où chacun agit comme si le pire était imminent. Le Liban ne peut pas se permettre cette zone grise, car son économie est trop fragile et sa scène politique trop polarisée. C’est pourquoi la discussion sur le cadre onusien au sud n’est pas une discussion technique. C’est un enjeu de stabilité nationale. Il s’agit de savoir si le pays disposera, dans les semaines à venir, d’un minimum de mécanismes capables de ralentir l’engrenage et de produire une vérité de terrain. Sans ces mécanismes, un incident devient une crise, une crise devient un prétexte, et un prétexte devient une escalade. Et dans la conjoncture de fin février 2026, marquée par l’accélération régionale et l’ombre de discussions internationales sensibles, cette chaîne est exactement ce que la diplomatie de prévention cherche à empêcher.

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