Le 19 décembre 2025, le Premier ministre Nawaf Salam a présenté un projet de loi sur la répartition des pertes bancaires qui place au cœur de son dispositif la protection des déposants, particulièrement ceux aux comptes modestes, tout en imposant des délais prolongés pour les montants plus importants. Ce texte, examiné par le cabinet le 23 décembre et destiné au Parlement en janvier, vise à remédier à une crise qui prive les Libanais de leur épargne depuis octobre 2019, avec des pertes estimées à plus de 70 milliards de dollars. Nawaf Salam, dans son discours télévisé, a insisté sur la priorité accordée aux petits épargnants : « Nous devons protéger ceux qui ont le plus souffert », une déclaration qui reflète l’urgence sociale d’un pays où 80 % de la population vit sous le seuil de pauvreté selon les données de la Banque mondiale en octobre 2025. Le projet hiérarchise les remboursements en fonction de la taille des dépôts, offrant une lueur d’espoir aux classes moyennes tout en reportant les solutions pour les grands comptes, souvent liés à des réseaux influents.
Le projet de loi distingue clairement deux catégories de déposants. Pour les comptes inférieurs à 100 000 dollars – représentant environ 85 % des déposants selon les estimations officielles du ministère des Finances –, le remboursement s’effectue en espèces, via des versements mensuels ou trimestriels échelonnés sur quatre ans. Cette mesure, détaillée dans le texte soumis au cabinet, vise à restaurer un accès progressif aux fonds gelés depuis six ans, sans recours à des titres à long terme. Le ministre des Finances, Yassine Jaber, a précisé lors d’une session parlementaire le 20 décembre que ces paiements seraient financés directement par les banques commerciales, évitant une charge supplémentaire sur le budget de l’État. Cette approche, inspirée des recommandations du Fonds monétaire international (FMI), cherche à préserver le pouvoir d’achat des ménages vulnérables dans un contexte d’inflation qui a oscillé autour de 70 % en 2025.
Pour les dépôts supérieurs à 100 000 dollars, le mécanisme est plus contraignant. La Banque du Liban (BdL) émet des titres adossés à ses actifs, garantis par ses revenus, ses biens immobiliers et les produits de toute vente future. Ces titres offrent un paiement annuel minimal de 2 % de la valeur nominale, avec des maturités variant selon le montant : 10 ans pour les dépôts jusqu’à 1 million de dollars, 15 ans pour ceux entre 1 et 5 millions, et 20 ans au-delà. Cette hiérarchisation impose des délais qui peuvent atteindre deux décennies, diluant la valeur réelle des avoirs en raison de l’inflation persistante et de la dévaluation de la livre libanaise, actuellement à 90 000 pour un dollar au marché noir. Les grands déposants, souvent issus de milieux d’affaires ou de réseaux politiques, expriment une forte inquiétude face à cette dilution, comme l’ont rapporté des associations de déposants dans des communiqués du 21 décembre.
Les mécanismes de protection des petits déposants
La priorité accordée aux comptes modestes repose sur des estimations précises du ministère des Finances. Sur les 88,7 milliards de dollars de dépôts en devises gelés, environ 85 % concernent des montants inférieurs à 100 000 dollars, couvrant une large part de la population moyenne – enseignants, fonctionnaires, petits commerçants – qui a vu ses économies bloquées depuis 2019. Les versements échelonnés sur quatre ans prévoient un calendrier clair : des paiements trimestriels de 6 250 dollars pour un compte de 100 000 dollars, ajustables selon l’évolution des liquidités bancaires. Cette mesure s’accompagne de safeguards sociaux, financés par des économies budgétaires annuelles estimées à 1 à 1,5 milliard de dollars, pour protéger les retraités et les familles vulnérables. Le ministre des Affaires sociales, Hanine Sayyed, a indiqué le 22 décembre que ces filets seraient renforcés pour éviter que les remboursements ne soient captés par des créanciers privés.
Les associations de déposants, comme le Rassemblement des déposants, ont accueilli favorablement cette priorisation. Dans un communiqué du 21 décembre, leur porte-parole a salué « une reconnaissance tardive des souffrances des petits épargnants », tout en appelant à accélérer les paiements pour contrer l’érosion du pouvoir d’achat. Des manifestations sporadiques à Beyrouth en décembre 2025 ont réclamé des versements immédiats, soulignant que les files d’attente aux guichets persistent, avec des retraits limités à des montants dérisoires – souvent inférieurs à 100 dollars par mois. Le projet intègre également un Fonds de récupération des dépôts, alimenté par des clawbacks sur les transferts illicites effectués avant 2019, avec une taxe de 30 % pour les non-rapatriements dans les trois mois. Ces fonds pourraient accélérer les remboursements des petits comptes, en ciblant les personnes politiquement exposées et les actionnaires majoritaires des banques.
Les incertitudes pour les grands déposants
Les dépôts supérieurs à 100 000 dollars, souvent détenus par des hommes d’affaires, des expatriés ou des figures influentes, font face à un traitement plus sévère. Les titres émis par la BdL, négociables sur un marché secondaire encore à créer, offrent une forme de liquidité théorique, mais leur valeur réelle dépend de la solvabilité de la banque centrale. Avec des réserves nettes de la BdL à seulement 3,5 milliards de dollars en septembre 2025, et des actifs impactés par les dommages de 14 milliards de dollars causés par les conflits de 2024, ces titres risquent de perdre de leur attractivité. Les maturités longues – jusqu’à 20 ans – imposent une attente qui, combinée à l’inflation, pourrait réduire la valeur réelle des avoirs de plus de 50 % d’ici l’échéance.
Les grands déposants, via leurs représentants, ont exprimé leur mécontentement. Des sources au sein de l’Association des banques du Liban (ABL) ont indiqué le 20 décembre que cette mesure pénalise injustement les épargnants légitimes, même si elle cible en priorité les transferts suspects. Les audits forensiques lancés après la levée partielle du secret bancaire en juillet 2025 ont identifié des flux illicites estimés à des dizaines de milliards, facilités par des banques avant l’effondrement. Le clawback, qui impose un rapatriement sous trois mois, vise précisément ces cas, mais les grands déposants craignent que les mécanismes ne soient appliqués de manière sélective, favorisant certains réseaux confessionnels – sunnites à Tripoli, chiites au sud – au détriment d’autres.
Le contexte social et économique des déposants
La crise a transformé le quotidien des Libanais. Les petits déposants, souvent des salariés du secteur public ou privé, ont vu leurs économies en dollars se dévaluer de 95 % depuis 2019, forçant une économie parallèle basée sur les espèces. Les données de la BdL pour novembre 2025 montrent une diminution de 18 234 milliards de livres en dépôts résidents, reflétant une fuite continue des capitaux malgré les contrôles de capitaux. Les familles, privées d’accès à leurs fonds, ont recours à des prêts informels à des taux usuraires, aggravant la pauvreté. Le projet de loi, en priorisant les petits comptes, vise à atténuer ces effets, mais les grands déposants, qui représentent une part minoritaire mais influente, pourraient prolonger les blocages judiciaires, comme les poursuites internationales contre la BdL depuis 2023.
Les implications pour les retraits immédiats restent limitées. Les banques commerciales, confrontées à des pertes de 64 billions de livres réduites à 33 billions après capital, doivent financer les remboursements des petits comptes, une charge qui pourrait entraîner des fusions forcées. Le projet prévoit la consolidation du secteur, réduisant potentiellement le nombre d’établissements de 60 à une vingtaine viable, avec des risques pour l’emploi bancaire. Les grands déposants, en attendant leurs titres, pourraient voir leurs avoirs dilués par l’inflation, particulièrement au sud du pays où les conflits de 2024 ont perturbé les flux économiques.
Les réactions des associations et les défis immédiats
Les associations de déposants ont multiplié les actions en décembre 2025. Le Rassemblement des déposants, dans une déclaration du 21 décembre, a salué la protection des petits comptes mais dénoncé les délais pour les autres, appelant à une accélération des paiements. Des manifestations à Beyrouth ont réuni des centaines de personnes exigeant des remboursements sans conditions, soulignant l’urgence sociale. Les grands déposants, souvent organisés en groupes informels, ont saisi des tribunaux internationaux, avec des plaintes contre la BdL pour non-restitution des fonds. Ces actions judiciaires pourraient compliquer la mise en œuvre du projet, particulièrement si des amendements sont adoptés sous pression de l’ABL.
Les détails des bilans révèlent l’ampleur des défis. Les prêts non performants représentent 40 billions de livres, avec des capitaux propres des banques fondus de 50 % depuis 2019. Le projet impose des effacements aux actionnaires, protégeant les petits déposants mais exposant les grands à une perte de valeur réelle. Les réserves en or de la BdL, évaluées à 18 milliards de dollars, restent un actif clé pour garantir les titres, mais leur mobilisation dépend d’un audit indépendant prévu pour janvier 2026. Les intersections politiques influencent les débats, avec des ministres sunnites et chiites exprimant des réserves sur l’impact confessionnel.
Les agrégats monétaires de la BdL pour décembre montrent une contraction continue des dépôts, aggravée par l’économie parallèle. Les entreprises, privées de crédit, se tournent vers le marché informel, favorisant le blanchiment. Les audits en cours ont identifié des transferts suspects, renforçant les exigences de clawback. En décembre 2025, les discussions au cabinet révèlent des amendements potentiels, influençant directement les perspectives pour les déposants.



