Le 14 novembre 2025, la Banque du Liban a émis une nouvelle circulaire imposant des contraintes accrues sur les opérations de change et de transfert d’argent, marquant un tournant dans la régulation financière du pays. Cette mesure, effective à partir du 1er décembre, oblige les sociétés de transfert, les bureaux de change et les institutions financières non bancaires à recueillir des informations détaillées sur les clients effectuant des transactions de 1000 dollars ou plus. Parmi les exigences figurent la déclaration de l’identité complète du bénéficiaire, la source des fonds, le motif de la transaction et des preuves documentaires comme des factures ou des contrats. Ces dispositions visent à renforcer la traçabilité des flux monétaires, dans un contexte où le Liban fait face à une surveillance internationale accrue.
Cette circulaire s’inscrit dans une série de réformes impulsées par des impératifs externes, alors que le pays peine à stabiliser son économie ravagée par une crise persistante depuis 2019. Le secteur bancaire, miné par des pertes estimées à plus de 70 milliards de dollars, reste non restructuré, avec des dépôts gelés et une confiance érodée envers les institutions traditionnelles. Les Libanais, confrontés à une inflation qui, bien qu’en décélération, oscillait autour de 14% en mai 2025, se tournent de plus en plus vers des réseaux informels pour contourner ces obstacles. Ces circuits parallèles, souvent opérés par des coursiers en espèces ou des échanges non régulés, émergent comme une réponse à l’incapacité du système bancaire à assurer des transferts fluides et fiables.
Une circulaire qui resserre encore l’étau
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La circulaire n°3 de la Banque du Liban, adoptée lors d’une session du Conseil central le 12 novembre 2025, impose un formulaire KYC (Know Your Customer) exhaustif pour toutes les opérations de change et de transfert impliquant des sommes supérieures à 1000 dollars. Les institutions concernées doivent désormais vérifier l’identité des clients via des pièces officielles, enregistrer les coordonnées bancaires des bénéficiaires et conserver ces données pendant au moins cinq ans. Pour les transferts entrants ou sortants, une autorisation préalable est requise, accompagnée de justifications précises sur l’origine des fonds. Cette mesure étend également les contrôles aux portefeuilles électroniques et aux prêteurs, interdisant les dépôts directs en espèces au-delà de certains seuils sans vérification approfondie.
Dans la presse, ces dispositions sont dépeintes comme un nouveau tour de vis sur un système déjà asphyxié. Les journaux soulignent comment elles impactent particulièrement les petites transactions, vitales pour les ménages modestes. Par exemple, les familles dépendant des envois de la diaspora – estimés à environ 7 milliards de dollars annuels avant la crise – se voient confrontées à des délais accrus et des refus potentiels si les documents ne sont pas en règle. Un article rapporte le cas d’une mère de famille à Tripoli, incapable de recevoir 1500 dollars de son fils émigré en Europe sans fournir une preuve d’emploi du bénéficiaire, transformant une aide mensuelle en un parcours administratif labyrinthique.
Ce durcissement s’ajoute à des restrictions antérieures. Dès avril 2020, la Banque du Liban avait obligé les services comme Western Union à payer les transferts entrants en livres libanaises, aggravant la dollarisation informelle de l’économie. En juillet 2025, une autre circulaire a interdit aux institutions financières d’engager avec l’association Al-Qard al-Hassan, liée au Hezbollah, forçant des milliers d’emprunteurs à chercher des alternatives. La presse décrit ces mesures comme un « siège financier » qui cible les classes populaires, amplifiant la précarité dans un pays où le PIB réel a chuté de plus de 40% depuis 2018.
Les reportages insistent sur l’essor des réseaux informels en réaction à ces contraintes. Avec des banques incapables de transférer des fonds à l’étranger depuis octobre 2019 en raison de contrôles de capitaux informels, les Libanais recourent à des hawalas – systèmes traditionnels de transfert basés sur la confiance – ou à des coursiers transportant des espèces via les frontières. Ces circuits, bien que risqués, offrent une rapidité et une discrétion absentes du secteur formel. Un économiste cité dans les médias explique que cette dépendance s’explique par le manque de restructuration bancaire : sans accountability des actionnaires des banques, responsables des pertes massives dues à des prêts non performants au secteur public, la confiance reste brisée. Le gouvernement n’a pas répondu aux exigences du FMI pour une répartition équitable des pertes, laissant les déposants porter le fardeau.
Les justifications officielles et la dimension internationale
Les autorités libanaises présentent ces restrictions comme essentielles pour lutter contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme, en ligne avec les normes internationales. Le gouverneur de la Banque du Liban, Karim Souaid, a déclaré que ces mesures visent à « protéger l’intégrité du système financier libanais et à assurer sa conformité aux standards globaux ». Selon des communiqués officiels, elles répondent aux recommandations du Groupe d’action financière (GAFI), qui a placé le Liban sur sa liste grise en octobre 2024, imposant une surveillance accrue des transactions.
Sur le plan international, ces dispositions sont directement liées aux pressions américaines. Le Département du Trésor des États-Unis a imposé, le 6 novembre 2025, des sanctions sur trois operatives du Hezbollah accusés d’exploiter l’économie en espèces du Liban pour laver des fonds illicites. Brian Nelson, sous-secrétaire au Trésor pour le terrorisme et le renseignement financier, a affirmé que « le Hezbollah exploite les sociétés de change et l’économie en cash pour transférer des dizaines de millions de dollars d’Iran vers le Liban ». Depuis janvier 2025, plus d’un milliard de dollars auraient été acheminés par le Corps des Gardiens de la Révolution islamique via ces canaux, selon des estimations officielles américaines.
Une délégation américaine spécialisée est arrivée à Beyrouth le 9 novembre 2025 pour discuter de l’élargissement des sanctions à d’autres secteurs, insistant sur la fermeture d’institutions affiliées au Hezbollah comme Al-Qard al-Hassan. Le porte-parole du Département d’État a souligné que ces actions visent à « couper les flux financiers vers des organisations classées terroristes », tout en aidant le Liban à stabiliser son économie. Ces pressions s’inscrivent dans un cadre plus large : en novembre 2025, les États-Unis ont fourni une liste de sanctions économiques et financières au gouvernement libanais, exigeant des mesures concrètes pour désarmer le Hezbollah et restaurer la souveraineté étatique.
La dimension internationale met en lumière l’échec persistant du Liban à satisfaire les conditions du FMI. En septembre 2025, une mission du FMI a conclu que le plan de restructuration proposé par Beyrouth ne respecte pas pleinement les exigences en matière d’accountability. Le FMI insiste sur une répartition des pertes où les actionnaires des banques assument leur part avant les déposants, mais le gouvernement, confronté à des résistances internes, n’a pas avancé. Un rapport du FMI daté de juin 2025 note que sans réformes substantielles, le Liban risque une rupture permanente avec le système financier international, aggravant le recours aux réseaux informels.
Les critiques internes : entre souveraineté et détresse sociale
Au Liban, ces mesures suscitent un tollé parmi les économistes, avocats et acteurs politiques, qui les qualifient de « punition collective » imposée sous diktat étranger. Un député a dénoncé une « ingérence américaine qui asphyxie l’économie sans distinguer entre civils et groupes armés ». Les critiques pointent du doigt comment ces restrictions exacerbent la détresse sociale : des familles au Sud-Liban, déjà touchées par les conflits récents, peinent à recevoir des aides de l’étranger, avec des transferts bloqués pour manque de documentation.
Des exemples concrets émergent dans les reportages : une organisation caritative à Beyrouth, spécialisée dans l’aide aux réfugiés syriens, a vu ses fonds gelés mi-novembre 2025, forçant la suspension de distributions alimentaires pour 500 familles. De même, de petites entreprises importatrices à Saïda rapportent des pertes dues à l’impossibilité de payer fournisseurs étrangers sans autorisation préalable, entraînant des ruptures de stock en biens essentiels comme les médicaments. Ces cas illustrent le glissement vers des réseaux informels, où les frais sont plus élevés – jusqu’à 10% par transaction – mais l’anonymat préservé.
Les économistes soulignent le rôle de la non-restructuration bancaire dans cette dynamique. Sans réponse aux demandes du FMI pour une loi sur la résolution bancaire qui tiendrait les actionnaires responsables des pertes – estimées à 16,5 milliards de dollars pour l’État seul –, le secteur reste paralysé. Un expert financier interrogé explique que « les déposants, voyant leurs économies evaporées, fuient les banques vers des hawalas, accentuant le cash economy qui échappe à tout contrôle ». Cette critique met en exergue une souveraineté bafouée : le gouvernement de Nawaf Salam, en place depuis février 2025, est accusé de céder aux pressions extérieures sans protéger les citoyens, alors que les débats sur l’allocation des ressources persistent au sein des coalitions parlementaires.
Quand le financier devient politique
La question des transferts transcende l’économie pour alimenter le débat sur la souveraineté libanaise, la présence du Hezbollah et le rôle des États-Unis. Dans les discours politiques, ces mesures sont instrumentalisées : des responsables pro-Hezbollah les dépeignent comme un « siège américain » visant à affaiblir la résistance, tandis que des figures de l’opposition appellent à un alignement sur les normes internationales pour attirer des investissements. Le 11 novembre 2025, un meeting à Baalbek a vu des orateurs dénoncer les sanctions comme une extension de la guerre, reliant les restrictions financières aux frappes israéliennes qui ont tué plus de 3961 personnes entre octobre 2023 et novembre 2024.
Les scènes rapportées par la presse capturent cette tension : files d’attente devant les bureaux de Western Union à Beyrouth, où des clients frustrés argumentent avec des employés sur les nouveaux formulaires ; discussions animées dans les cafés de Tripoli sur la dollarisation forcée, qui pousse les salaires à être payés en cash pour éviter les banques. Un porte-parole du ministère des Finances, confirmant la composition actuelle du cabinet avec Amin Salam aux Finances depuis février 2025, a admis que ces contrôles pourraient freiner la croissance projetée à 4,7% pour 2025, soutenue par un tourisme naissant mais fragile.
Au cœur de ce débat, l’essor des réseaux informels reflète les implications immédiates de l’absence de réformes. Avec des sanctions américaines élargies le 9 novembre 2025 ciblant des alliés du Hezbollah, les transferts via des coursiers frontaliers avec la Syrie ont augmenté, selon des observateurs. Ces flux, estimés à des centaines de millions, échappent aux radars mais exposent les usagers à des risques de fraude. Le gouvernement, via des communiqués du Conseil des ministres, promet une surveillance accrue, mais sans restructuration bancaire – toujours bloquée par des résistances parlementaires –, ces promesses peinent à convaincre. Les implications se font sentir dans les secteurs critiques : la santé, avec des hôpitaux dépendants d’aides étrangères retardées ; l’éducation, où des écoles privées ferment faute de liquidités ; et l’énergie, où les coupures persistent malgré une stabilisation fragile.



