À l’aube de la rentrée 2025, la livre libanaise vacille sous des pressions inflationnistes croissantes, menaçant de plonger le Liban dans une nouvelle crise économique. Le produit intérieur brut (PIB) du pays, qui s’élevait à 55 milliards de dollars en 2018, s’est effondré à environ 20 milliards en 2024, soit une contraction de 63 %. Les réserves en devises étrangères de la Banque du Liban (BDL) ont diminué de 412 millions de dollars en un mois, passant de 10,5 milliards en novembre 2024 à 10,1 milliards en décembre, selon les dernières données disponibles. Ces interventions, visant à freiner la dépréciation de la livre sur le marché parallèle, conjuguées à une dépendance accrue au financement indirect de l’État, ravivent les craintes d’une spirale inflationniste.
L’inflation, bien que ralentie, reste un fardeau pour les ménages. En 2024, le taux annuel s’est établi à 45,24 %, une nette amélioration par rapport au pic de 221,3 % en 2023, mais encore insuffisante pour restaurer le pouvoir d’achat. En décembre 2024, l’inflation mensuelle a atteint 2,38 %, poursuivant une tendance haussière après 2,02 % en octobre et 2,30 % en novembre. Cette résurgence, combinée à une économie dollarisée à 46 % du PIB en 2022 (9,9 milliards de dollars contre 4,5 milliards en 2020), masque des fragilités structurelles qui risquent de s’aggraver dès septembre.
La BDL a stabilisé le taux de change à environ 89 500 livres pour un dollar depuis l’été 2023, grâce à une réduction de 37 % de la base monétaire en livres en février 2024, des restrictions sur l’offre monétaire aux banques commerciales et le paiement en espèces de certains droits fiscaux. Ce régime de change fixe, instauré de facto, repose toutefois sur un équilibre budgétaire précaire, menacé par l’absence de réformes structurelles.
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Des déséquilibres monétaires préoccupants
Les statistiques de la BDL dressent un tableau alarmant. En avril 2025, les actifs liquides en devises étrangères, hors or, s’élevaient à 11 058,9 millions de dollars, contre 10,4 milliards en août 2024, après un creux à 8,6 milliards mi-2023. Cette augmentation apparente des réserves est largement artificielle, car la BDL refuse de fournir des dollars pour couvrir les dépenses publiques, forçant l’État à accumuler des fonds en livres tout en s’endettant davantage pour financer ses besoins. Les réserves, couvrant à peine sept mois d’importations, restent fragiles. Les réserves d’or, évaluées à environ 17 milliards de dollars, ne peuvent être mobilisées en raison de contraintes légales strictes. Les institutions internationales, notamment le Fonds monétaire international (FMI), s’opposent à leur utilisation, considérant l’or comme l’ultima garantie de la solvabilité nationale.
La masse monétaire en livres a été réduite à moins de 70 billions en 2025, contre 84 billions début 2024, pour juguler l’inflation. Cependant, la part des bons du Trésor détenus par la BDL, qui représentait 60 % de l’encours total en 2024 (environ 15 milliards de dollars), signale un risque inflationniste. Ce financement indirect de l’État, en l’absence d’une loi de finances depuis trois ans, accroît la pression sur la monnaie. En 2024, la BDL a absorbé 2,5 billions de livres supplémentaires en bons du Trésor, augmentant la base monétaire de 8 % sur l’année.
Le rôle pivot de la Banque du Liban
La BDL joue un rôle central dans le financement des déficits publics, une pratique qui alimente les tensions inflationnistes. Début août 2025, une hausse de la demande de dollars sur le marché parallèle a forcé la BDL à dépenser 200 millions de dollars pour stabiliser le taux de change, selon des experts. Ces interventions ponctuelles, bien que nécessaires pour éviter une dépréciation brutale, réduisent les réserves et fragilisent la livre. Par ailleurs, la BDL ne règle pas ses obligations, notamment les intérêts sur les certificats de dépôt (CD) des banques commerciales, estimés à 1,2 milliard de dollars par an, ni les paiements sur les Eurobonds, dont le défaut depuis 2020 pèse lourdement sur la crédibilité financière du pays.
Le secteur bancaire, paralysé par des pertes estimées à 75 milliards de dollars, amplifie les tensions. Les liquidités restantes des banques libanaises, évaluées à moins de 2 milliards de dollars en 2024, s’épuisent rapidement en raison de l’absence de restructuration bancaire. Les dépôts clients s’élèvent à 90 milliards de dollars, contre un actif bancaire de 84 milliards, principalement des dépôts à la BDL, dont la valeur réelle est érodée. Cette situation alimente l’économie informelle, qui représente 30 % des transactions en 2024, augmentant les risques inflationnistes. Les restrictions sur les retraits, limités à 150 dollars par mois pour la plupart des comptes, préservent les réserves mais entravent l’activité économique.
Une rentrée sous haute pression sociale
Les ménages libanais affrontent une rentrée difficile, marquée par une hausse des coûts de scolarité qui aggrave leur fardeau financier. Les frais scolaires, incluant les livres, les fournitures et les frais d’inscription, ont bondi de 31,27 % en 2024, selon les indices de prix, et certaines écoles privées exigent désormais des paiements en dollars, inaccessibles pour de nombreuses familles. Avec un chômage à 30 % (48 % chez les jeunes) et un taux de pauvreté absolue touchant 33 % des Libanais (44 % incluant les réfugiés syriens), les besoins de base deviennent un luxe. L’accès aux services publics reste limité, avec seulement 4 heures d’électricité par jour en moyenne et un approvisionnement en eau erratique.
Le retour de 800 000 à un million de déplacés internes dans un Sud dévasté par les conflits, sur une population de 5,5 millions, intensifie la crise humanitaire. Cette pression sociale accroît la demande de devises pour les importations, qui ont absorbé 70 % des réserves en 2024 (environ 7 milliards de dollars pour le carburant et les médicaments). L’absence de lettres de crédit, essentielles pour faciliter les importations, aggrave les tensions inflationnistes, car les importateurs se tournent vers le marché parallèle, faisant grimper la demande de dollars et exerçant une pression supplémentaire sur la livre.
Un économiste local avertit que, sans mesures pour structurer les dépenses publiques ou élargir l’assiette fiscale, la pression sur la monnaie s’intensifiera dès septembre. L’absence de loi de finances depuis 2022 empêche une planification budgétaire cohérente. Les recettes fiscales ont progressé, passant de 2,3 billions de livres en 2022 à 3,8 billions en 2024, mais les dépenses, notamment les salaires publics (2,5 billions de livres en 2024), restent largement non financées, aggravant l’endettement de l’État face au refus de la BDL de fournir des dollars.
Un risque de dévaluation à court terme
En décembre 2024, les biens et services divers ont augmenté de 39,69 %, les frais d’éducation de 31,27 % et les soins de santé de 22,93 %, tandis que les communications (-2,99 %) et les meubles (-1,99 %) ont légèrement baissé. Cette inflation persistante, conjuguée à des tensions géopolitiques régionales, fragilise le régime de change. La réduction de la masse monétaire a stabilisé la livre temporairement, mais les salaires publics non financés pourraient accroître la base monétaire de 10 % d’ici fin 2025, selon des projections.
Les remises des expatriés, tombées de 7 milliards de dollars en 2011 à 3 milliards en 2024, ne suffisent plus à compenser les pertes, aggravées par le retrait du soutien des États du Golfe. Les tensions régionales, notamment les conflits limitrophes, ont réduit les flux commerciaux, avec une baisse de 15 % des exportations en 2024 (2,8 milliards de dollars contre 3,3 milliards en 2023).
Les obstacles aux négociations internationales
La libération récente de Riad Salameh, ancien gouverneur de la BDL, sous une caution record de 20 millions de dollars et 5 milliards de livres libanaises le 27 août 2025, constitue une mauvaise nouvelle pour les négociations en vue de débloquer l’aide internationale. Ce geste, perçu comme un signe de lenteur dans la lutte contre la corruption, complique les discussions avec le FMI, qui conditionne son soutien à des réformes anti-corruption rigoureuses.
Le refus persistant d’unifier les taux de change multiples entrave également les progrès. Malgré des efforts partiels en 2024 pour aligner certains taux, l’absence d’une unification complète maintient des distorsions économiques et freine la stabilisation monétaire, un prérequis clé pour l’accord avec le FMI. Ces retards pourraient non seulement bloquer un prêt potentiel de 3 milliards de dollars, discuté depuis 2022, mais aussi aggraver les restrictions sur les flux de devises étrangères.
Le Liban, inscrit sur la liste grise du Groupe d’action financière (FATF) depuis juin 2025 pour déficiences en matière de lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme, fait face à des mesures accrues de vigilance internationale. L’Union européenne l’a également classé comme juridiction à haut risque en juin 2025, entraînant des restrictions sur les transferts financiers et les aides, ce qui pourrait réduire les entrées de devises et accentuer les pressions sur la livre.
Vers des réformes urgentes retardées depuis 5 ans déjà …
Les économistes libanais appellent à une restructuration immédiate de la dette, évaluée à 90 milliards de dollars en 2024, dont 30 milliards en Eurobonds. Le défaut de 2020 sur ces obligations, dont 12,7 milliards sont détenus par les banques locales et 5,7 milliards par la BDL, reste un obstacle majeur. Une réforme fiscale, visant à augmenter l’assiette fiscale de 20 % d’ici 2026, et une rationalisation des dépenses publiques sont jugées essentielles. L’absence de restructuration bancaire, qui laisse les institutions financières au bord de l’effondrement, aggrave les risques inflationnistes en limitant la capacité des banques à soutenir l’économie réelle.
Les négociations avec le FMI, marquées par des visites en mars et juin 2025, restent bloquées par ces obstacles, malgré l’adoption en avril 2025 d’une loi sur le secret bancaire pour répondre aux exigences internationales. Un prêt de 3 milliards de dollars pourrait renforcer les réserves, mais exige des réformes structurelles, notamment la restructuration bancaire et la transparence budgétaire. La BDL doit limiter ses interventions pour préserver ses réserves tout en favorisant une économie plus formelle, où 60 % des transactions restent en espèces.
La livre libanaise, maintenue à flot par des mesures d’urgence, risque une nouvelle dévaluation sans actions rapides. Les données de la BDL et les analyses d’experts soulignent l’urgence d’une refonte économique pour éviter une crise majeure. Le Liban, jadis phare régional, doit agir pour protéger ses ménages et relancer son économie. (1542 mots)



