Au lendemain des frappes israéliennes du 5 juin 2025 sur plusieurs quartiers de la banlieue sud de Beyrouth, la question de la riposte libanaise a occupé le centre du débat politique et stratégique. Si la logique de la résistance reste un axe central de la doctrine sécuritaire de certaines composantes nationales, l’état actuel des équilibres régionaux, la fragilité institutionnelle et la complexité du tissu social libanais rendent toute réponse armée hautement périlleuse. Ce dilemme révèle les tensions internes entre impératif de souveraineté, maintien de la stabilité, gestion diplomatique et stratégie militaire.
La riposte comme enjeu de crédibilité nationale
L’attaque du 5 juin, en visant des quartiers résidentiels densément peuplés, a généré un effet de choc. Au-delà des pertes humaines, elle a été perçue comme un défi à la souveraineté nationale. Cette perception alimente l’attente d’une réponse, ne serait-ce que symbolique, afin de démontrer que l’État libanais ne reste pas passif face à une telle agression.
Cette attente est particulièrement forte dans les zones directement touchées, mais aussi dans une partie de l’opinion publique nationale, pour qui l’absence de réaction pourrait être interprétée comme un aveu de faiblesse ou une abdication de la fonction de protection des citoyens. La riposte devient alors un élément de crédibilité, à la fois interne et externe.
Les contraintes militaires : asymétrie, fragmentation et dépendance
Le Liban ne dispose pas d’une armée capable d’affronter Israël dans une guerre conventionnelle. L’appareil militaire national, bien que structuré et discipliné, reste limité en capacité opérationnelle. Toute action militaire dépendrait essentiellement de groupes armés non étatiques, au premier rang desquels le Hezbollah.
Cette dépendance crée une asymétrie de posture : si l’État prône une stratégie de retenue, il ne contrôle pas entièrement les leviers de riposte. Le Hezbollah peut choisir d’agir ou de ne pas agir, en fonction de ses propres calculs. Cela pose un problème fondamental : l’État peut se retrouver désavoué ou contourné, quelles que soient ses positions officielles.
La fragmentation du commandement et la pluralité des centres de décision rendent toute stratégie nationale de riposte incertaine, voire contradictoire. Cette complexité nourrit la prudence officielle, qui cherche à éviter une escalade incontrôlable.
Risques d’escalade : vulnérabilité des infrastructures et des civils
Une riposte, même limitée, pourrait entraîner une nouvelle salve de frappes israéliennes, ciblant des installations stratégiques, des infrastructures civiles ou des régions sensibles. Le Liban, déjà éprouvé par des crises multiples, ne dispose ni de système de défense antimissile opérationnel ni de moyens d’évacuation massifs.
La situation humanitaire pourrait rapidement se dégrader, notamment dans les quartiers du Sud, de la Békaa et de la banlieue de Saïda. Toute opération de représailles engagerait un coût humain et logistique que les autorités ne semblent pas en mesure de gérer dans l’état actuel des services publics.
La vulnérabilité de la population devient ainsi un argument central dans la balance décisionnelle : toute riposte pourrait entraîner des pertes civiles disproportionnées, plaçant l’État dans une position moralement et politiquement difficile.
Pressions diplomatiques : appels à la retenue et isolement partiel
Sur le plan international, les principales chancelleries ont appelé à la désescalade. Si certaines voix expriment leur solidarité avec le Liban, notamment dans le monde arabe, la communauté internationale dans son ensemble privilégie la stabilité à toute autre considération.
L’Union européenne, les Nations unies, et plusieurs États influents ont discrètement fait savoir que toute riposte risquerait d’aliéner un soutien diplomatique déjà fragile. Cette pression pèse lourd dans le calcul gouvernemental. En l’absence de garanties de couverture diplomatique ou humanitaire, une action militaire pourrait laisser le Liban plus isolé encore.
Cette dimension renforce la posture de prudence du gouvernement et du président, soucieux de préserver une marge de négociation internationale tout en affirmant leur attachement à la souveraineté nationale.
Le Hezbollah face à sa propre doctrine
Le Hezbollah, acteur militaire prépondérant sur le territoire national, est au cœur de cette équation. Sa doctrine repose historiquement sur une logique de dissuasion active, consistant à répondre à toute attaque par une riposte calibrée. Mais l’ampleur des frappes du 5 juin, leur caractère massif et urbain, posent un défi particulier.
Le parti doit concilier son image de force de résistance avec les contraintes stratégiques du moment : éviter une guerre totale, maintenir la stabilité intérieure, et préserver ses lignes d’approvisionnement et de commandement. Il pourrait opter pour une riposte indirecte, non revendiquée, via des tirs de projectiles symboliques ou des opérations de harcèlement.
Le choix du silence tactique observé depuis plusieurs jours pourrait aussi refléter une stratégie d’attente : sonder les intentions israéliennes, observer la dynamique régionale, calibrer la réponse sur le temps long. Ce délai, s’il se prolonge, pourrait néanmoins susciter des tensions au sein de sa base.
Le gouvernement Salam entre autorité et marge de manœuvre réduite
Le Premier ministre Nawaf Salam s’est exprimé dans un langage de droit et de souveraineté, réaffirmant l’attachement du gouvernement aux mécanismes légaux de défense nationale. Mais sa marge de manœuvre reste étroite : il ne dispose pas des leviers militaires directs, et il doit composer avec une équation parlementaire complexe, où les positions sur le Hezbollah et la défense nationale sont divisées.
Le gouvernement tente de jouer un rôle de modérateur, en insistant sur la protection des civils, l’appel au droit international, et la nécessité de maintenir la cohésion nationale. Cette position, bien que fragilisée, reste la seule compatible avec la gestion d’un pays en crise multiple.
Le dilemme auquel fait face Nawaf Salam est classique dans les régimes parlementaires de crise : comment exercer l’autorité sans contrôle total des leviers de puissance, et sans provoquer un éclatement de la coalition gouvernementale ?
Mobilisation civile : indignation, crainte et résilience
Dans les zones touchées, l’indignation est forte. De nombreux témoignages d’habitants demandent une réponse de l’État ou de ses alliés. Mais cette colère se heurte à une forme de résignation, alimentée par les souvenirs des conflits passés et par la conscience du déséquilibre des forces.
La société civile s’organise autour de la prise en charge des blessés, du relogement temporaire, et de la fourniture d’aides humanitaires. Ces actions démontrent une résilience remarquable, mais elles ne suffisent pas à combler l’attente politique d’une réaction nationale structurée.
Dans ce contexte, le silence ou l’attentisme des autorités peut être interprété comme une trahison par certains, ou comme une preuve de sagesse par d’autres. Le pays se divise moins sur les faits que sur l’interprétation à leur donner et sur la réponse à leur opposer.



