Le président fédéral allemand, Frank-Walter Steinmeier, arrive ce dimanche soir à Beyrouth pour une visite officielle de trois jours, marquant un geste diplomatique significatif dans un Liban qui émerge péniblement d’une période de turbulences sécuritaires et économiques. Accompagné de son épouse, Elke Büdenbender, et d’une délégation diplomatique, il rencontrera les plus hautes autorités de l’État, dont le président Joseph Aoun, le président du Parlement Nabih Berri et le Premier ministre Nawaf Salam, ainsi que d’autres responsables libanais. Cette visite, la seconde pour M. Steinmeier après celle de 2018, intervient dans un contexte marqué par les séquelles de l’explosion du port de Beyrouth en 2020 et les récentes tensions régionales, avec un accent mis sur le soutien à la stabilité et à la croissance économique du pays.
Le programme de la visite, dense et symbolique, reflète les priorités bilatérales. Dès lundi, des entretiens sont prévus avec le président Joseph Aoun, suivis d’une conférence de presse conjointe au palais de Baabda, siège de la présidence. Ces discussions porteront sur les défis actuels du Liban, notamment la reconstruction post-conflit et les réformes institutionnelles. M. Steinmeier visitera également le port de Beyrouth, lieu emblématique de la catastrophe de 2020 qui a causé des dommages massifs et plongé le pays dans une crise accrue. Parmi les étapes culturelles, figurent des passages au Musée national et à l’École maritime de Jounieh, soulignant l’intérêt pour le patrimoine et la formation professionnelle. Enfin, un déplacement auprès de la composante navale allemande de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL) mettra en lumière l’engagement militaire de Berlin dans la sécurisation du sud du pays.
Cette visite s’inscrit dans une tradition de relations germano-libanaises solides, ancrées dans une coopération historique. En 2018, lors de sa première venue en tant que président, Frank-Walter Steinmeier avait déjà rencontré les dirigeants libanais d’alors, dont le président Michel Aoun, le président du Parlement Nabih Berri et le Premier ministre Saad Hariri. Les échanges avaient porté sur le renforcement des liens bilatéraux, avec un focus sur l’aide humanitaire et la stabilisation face à la crise syrienne voisine. À l’époque, l’Allemagne avait réaffirmé son soutien à l’accueil des réfugiés syriens au Liban, un pays hôte de plus d’un million de personnes déplacées. Aujourd’hui, le contexte a évolué : le Liban sort d’un conflit avec Israël en 2024, qui a causé des destructions massives au sud et dans la Békaa, et d’une vacance présidentielle de plus de deux ans, résolue en janvier 2025 par l’élection de Joseph Aoun, ancien commandant en chef de l’armée. Ce dernier, figure consensuelle appréciée par Washington et Riyad, incarne une stabilité institutionnelle retrouvée, essentielle pour attirer les investissements internationaux.
Les enjeux de la stabilité
Dans un communiqué du palais présidentiel allemand, il est indiqué que « le focus sera mis sur le soutien au Liban dans sa trajectoire vers plus de stabilité et de croissance économique ». Cette déclaration fait écho aux défis persistants du pays du Cèdre. Le Liban, marqué par une polarisation politique confessionnelle, a connu une période de paralysie gouvernementale jusqu’à la formation du cabinet de Nawaf Salam en février 2025. Ce gouvernement de 24 ministres, composé en grande partie de technocrates indépendants, vise à rompre avec les pratiques clientélistes du passé. Parmi les portefeuilles clés, le ministère des Finances est détenu par Yassin Jaber, proche du mouvement Amal, tandis que la Santé revient à Rakan Nasreddine, affilié au Hezbollah, illustrant un équilibre fragile entre les forces chiites et les autres composantes. Le vice-Premier ministre Tarek Mitri, ancien ministre et artisan de la résolution 1701 de l’ONU, supervise les réformes administratives, cruciales pour restaurer la confiance des bailleurs de fonds.
La stabilité politique récente découle en partie de la cessation des hostilités avec Israël en novembre 2024, médiatisée par les États-Unis. Ce cessez-le-feu, basé sur la résolution 1701, prévoit le retrait des forces israéliennes du sud Liban dans un délai de 60 jours, le déploiement de l’armée libanaise et de la FINUL dans la zone tampon, et le retrait des milices armées, dont le Hezbollah, au nord du Litani. Cependant, des violations persistent : des frappes aériennes israéliennes sporadiques ont causé des victimes civiles en novembre 2025, et le Hezbollah refuse tout désarmement, laissant au gouvernement la tâche de élaborer un plan de mise en œuvre d’ici fin 2025. Le président Joseph Aoun, fort de son expérience militaire, a promis dans son discours d’investiture de reconstruire le pays et de placer les armes des milices sous contrôle étatique, sans toutefois préciser les modalités. Ces tensions régionales pèsent sur la visite de M. Steinmeier, qui devrait réaffirmer l’engagement de Berlin pour une application stricte de la résolution 1701.
Les séquelles de l’explosion du port de Beyrouth
La visite au port de Beyrouth revêt une dimension particulière, cinq ans après l’explosion dévastatrice du 4 août 2020. Causée par la détonation de centaines de tonnes de nitrate d’ammonium stockées de manière irresponsable, cette catastrophe – l’une des plus grandes explosions non nucléaires de l’histoire – a tué au moins 236 personnes, blessé plus de 7 000 et dévasté des quartiers entiers de la capitale. Les dommages matériels sont estimés à plus de 15 milliards de dollars, avec des pertes économiques cumulées atteignant 10 milliards. En 2025, l’enquête judiciaire, menée par le juge Tarek Bitar, a repris après deux ans de suspension due à des interférences politiques. Bitar a inculpé plusieurs hauts responsables, dont d’anciens ministres et des officiers de sécurité, pour négligence criminelle. Parmi eux, l’ancien ministre de l’Intérieur Nohad Machnouk a été interrogé en avril 2025, et l’ancien Premier ministre Hassan Diab est convoqué en mai. Cependant, aucune condamnation n’a été prononcée à ce jour, alimentant la frustration des familles des victimes qui organisent des commémorations annuelles silencieuses.
Le rapport de la Banque mondiale sur l’évaluation rapide des dommages en mars 2025 chiffre à 14 milliards de dollars les pertes liées au conflit de 2024, dont 11 milliards pour la reconstruction. L’explosion de 2020 a exacerbé une crise économique préexistante, avec une contraction du PIB de près de 40 % depuis 2019. Le port, poumon économique du Liban, a vu son trafic chuter de 30 % dans les mois suivants l’explosion, impactant les importations vitales de denrées alimentaires et de médicaments. Des initiatives internationales, comme l’aide qatarie pour un hôpital de campagne et les contributions égyptiennes, ont pallie partiellement les manques, mais la reconstruction reste inachevée. M. Steinmeier, lors de sa visite, devrait saluer les efforts de réconciliation sociétale, comme l’indique le communiqué allemand : « Le président fédéral rendra hommage aux initiatives pour la réconciliation et le renforcement de la cohésion au sein de la société libanaise ».
La crise économique et les perspectives de relance
Le Liban traverse l’une des pires crises économiques de l’histoire récente, qualifiée par la Banque mondiale de « l’une des trois plus graves depuis le milieu du XIXe siècle ». Depuis 2019, le PIB réel a chuté de près de 40 %, la livre libanaise a perdu plus de 98 % de sa valeur, et l’inflation a atteint des pics de 200 % en 2022. Selon l’évaluation de la pauvreté de la Banque mondiale en 2024, 44 % de la population vit sous le seuil de pauvreté monétaire, contre 25 % en 2019, tandis que la pauvreté multidimensionnelle – incluant l’accès à l’éducation, à la santé et aux services de base – touche près des trois quarts des Libanais. Les dépôts bancaires, estimés à 124 milliards de dollars, restent gelés, et le secteur bancaire fait face à des pertes excédant 72 milliards. En octobre 2025, le Liban a été placé sur la liste grise du Groupe d’action financière (GAFI) pour blanchiment d’argent, risquant une inscription sur liste noire qui entraverait les investissements étrangers.
Pourtant, des signes de stabilisation émergent. Le rapport de la Banque mondiale pour le printemps 2025 prévoit une croissance de 4,7 % en 2025, la première positive depuis 2017, soutenue par les réformes, la reprise du tourisme et des afflux de capitaux limités. Le budget 2025, équilibré pour la première fois en des années, améliore la collecte des recettes fiscales, mais les pressions budgétaires persistent. Le gouvernement de Nawaf Salam, formé en février 2025, priorise les réformes financières : une loi sur la restructuration bancaire est en cours, et une autre sur la levée du secret bancaire a été adoptée. Des négociations avec le Fonds monétaire international (FMI) pour un programme d’ajustement, interrompues depuis l’accord préliminaire de 2022 prévoyant 3 milliards de dollars, reprennent. L’Allemagne, deuxième contributeur au budget de maintien de la paix de l’ONU avec 317 millions de dollars pour 2024-2025, joue un rôle clé dans l’aide au développement. Depuis 2012, Berlin a alloué plus de 740 millions d’euros au Liban via le ministère de la Coopération économique, avec un accent sur l’éducation, l’eau et l’environnement.
L’engagement allemand au sein de la FINUL
La visite de M. Steinmeier à la composante navale allemande de la FINUL souligne l’engagement sécuritaire de Berlin. Depuis 2006, en vertu de la résolution 1701, l’Allemagne participe à la mission onusienne avec environ 179 soldats sur les 7 538 casques bleus de 48 pays, selon les données de février 2026. Le cœur de cette contribution est la Task Force maritime, commandée par l’Allemagne à plusieurs reprises, avec des navires comme la frégate Brandenburg. Cette force surveille les côtes libanaises pour empêcher le trafic d’armes et soutenir la marine libanaise. En juin 2025, le Bundestag a prolongé le mandat jusqu’en 2026, autorisant jusqu’à 300 soldats. « Les casques bleus sont l’outil premium du maintien de la paix », a déclaré un responsable allemand lors d’une conférence en mai 2025.
La FINUL, renforcée après le conflit de 2024, joue un rôle pivotal dans la zone tampon. Des patrouilles conjointes avec l’armée libanaise ont augmenté, et l’Allemagne fournit du matériel pour la surveillance côtière. Cependant, des défis subsistent : des attaques sporadiques contre les casques bleus, comme en 2023, et la non-application pleine de la résolution 1701, avec des armes non étatiques au sud du Litani. M. Steinmeier devrait réitérer l’engagement de Berlin pour la stabilité, comme lors de son discours à l’Assemblée générale de l’ONU en septembre 2025 : « La composante maritime allemande de la FINUL au large des côtes libanaises illustre notre soutien concret ».
Les dynamiques régionales et les implications immédiates
Le Liban, au cœur des tensions moyen-orientales, fait face à des défis sécuritaires accrus depuis la chute du régime syrien en décembre 2024. Des frappes israéliennes persistent, tuant 13 civils dont 11 enfants en novembre 2025, tandis que le Hezbollah conteste le désarmement. Le gouvernement libanais, via l’armée, prépare un plan pour sécuriser la frontière sud, avec un appel de l’UNICEF pour 376,8 millions de dollars en 2026 pour l’aide humanitaire. En décembre 2025, le président Joseph Aoun a nommé Simon Karam, ancien ambassadeur, pour coordonner les efforts frontaliers.
Sur le plan économique, la crise monétaire persiste : la Banque du Liban, insolvable, et les banques commerciales font face à des sanctions potentielles. Une loi sur la « répression financière au XXIe siècle », discutée en novembre 2025, vise à restructurer le secteur. Les tensions avec le Hezbollah s’accentuent : en décembre 2025, des frictions ont émergé sur la nomination de ministres chiites dans le cabinet Salam. Malgré cela, l’Allemagne maintient son aide, avec 96 millions d’euros promis en octobre 2024 pour la stabilité institutionnelle.
En fin de visite, M. Steinmeier devrait rencontrer des représentants de la société civile pour discuter des efforts de cohésion. Ces échanges, ancrés dans les réalités immédiates du Liban – comme la reconstruction de 11 milliards de dollars estimée par la Banque mondiale – soulignent les implications directes de cette diplomatie pour la résilience du pays. Les dynamiques confessionnelles, avec des influences sunnites à Tripoli et chiites au sud, influencent les allocations budgétaires, sans favoritisme documenté. Le budget 2026, signé par le président Aoun, priorise la collecte fiscale pour atténuer l’endettement, estimé à 100 milliards de dollars. Ces mesures, croisées avec les rapports du FMI, visent une croissance soutenable, malgré les risques de rechute.

