jeudi, février 19, 2026

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LE SUD-LIBAN, ENTRE TRÊVE SURVEILLÉE ET PEUR D’UNE NOUVELLE GUERRE

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Un calme sous contrôle permanent
Au Sud-Liban, le mot «calme» est toujours prononcé avec prudence. Sur le papier, un cessez-le-feu encadre la ligne de front. Dans la réalité, les habitants vivent dans un entre-deux étrange, où les sirènes se taisent sans que la menace disparaisse. Au petit matin, les routes se remplissent de voitures qui remontent vers les villages frontaliers, coffre chargé de matelas, de couvertures, de quelques meubles récupérés chez des proches. Dans le même temps, d’autres familles redescendent vers les villes de l’intérieur, incapables de se résoudre à passer une nuit supplémentaire dans une maison dont les vitres ont déjà cédé une fois.

La trêve a permis aux commerces d’ouvrir leurs rideaux de fer, mais la prudence demeure. Les épiciers réapprovisionnent leurs rayons par petites quantités, de peur de voir leurs stocks anéantis par une nouvelle frappe. Les boulangers reprennent le four, mais ils gardent toujours de la farine de secours à l’abri dans un autre village. Les postes d’observation improvisés par les habitants eux-mêmes n’ont pas disparu. Personne ne veut être surpris une nouvelle fois, en pleine nuit, sans plan d’évacuation ni réservoir de carburant pour atteindre la côte ou la montagne.

Sur les collines, les traces de la dernière campagne militaire restent visibles. Des terres cultivées ont été fauchées par les obus, des oliveraies entières ont brûlé, des poteaux électriques gisent encore au sol. Les travaux de réhabilitation avancent, mais lentement, freinés par la crise financière, le coût des matériaux, l’absence de dédommagements clairs. Des villages ont récupéré partiellement l’électricité, d’autres restent dépendants de générateurs privés dont le carburant se paie au prix fort. Cette géographie inégale de la reconstruction nourrit des comparaisons amères entre localités voisines.

Le mécanisme de cessez-le-feu, vitrine et limite de la diplomatie
Pour encadrer la trêve, un mécanisme spécifique a été mis en place. Il rassemble, sous supervision internationale, des représentants militaires et civils chargés de suivre l’application des engagements. La première réunion a fixé l’architecture générale: échanges d’informations, rapport d’incidents, possibilité de visites conjointes dans des secteurs sensibles. Une deuxième est annoncée, avec une délégation libanaise élargie incluant des profils civils, signe d’une volonté affichée d’inscrire le dossier dans un langage plus politique que purement militaire.

Sur le papier, cet outil a tout d’un symbole de souveraineté partagée: l’État expose sa position, accepte une forme d’audit, fait valoir ses contraintes. Dans les faits, le mécanisme se heurte à plusieurs limites. L’accès à certaines zones reste restreint, parfois bloqué par la partie israélienne, parfois rendu difficile par des considérations de sécurité locales. Le temps écoulé entre un incident et sa remontée dans les circuits officiels réduit la capacité de prévention. Les comptes rendus, une fois rédigés, alimentent surtout des dossiers diplomatiques et des débats de chancelleries, loin du quotidien de ceux qui vivent sous la ligne de cessez-le-feu.

Les habitants, eux, retiennent une autre image de ce mécanisme. Dans les villages, on en parle comme d’une «table de Naqoura», un lieu où «ils se parlent entre eux». L’expression résume un sentiment diffus: le sort de la région se discute ailleurs, entre uniformes, traducteurs et conseillers, dans une salle où ne siègent ni les maires, ni les agriculteurs, ni les enseignants qui vivent directement les conséquences des décisions. La diplomatie se défend en expliquant que la présence d’un mécanisme vaut mieux qu’un face-à-face sans médiation. Mais sur le terrain, la perception reste celle d’un outil utile, sans être décisif.

Un quotidien reconstruit sur des ruines instables
Dans ce paysage suspendu, la vie quotidienne a repris sur des bases fragiles. Dans les bourgs frontaliers, les terrasses des cafés se remplissent de nouveau à la tombée du jour. Les conversations parlent de récoltes, de mariages reportés, d’emplois perdus à Beyrouth, de cousins qui ont choisi l’émigration. Le débat sur la reprise des cours anime les familles. Certains parents préfèrent inscrire leurs enfants dans des écoles plus éloignées de la frontière, quitte à allonger les trajets. D’autres n’en ont ni les moyens, ni la possibilité. Ils misent alors sur des bâtiments renforcés et sur la proximité d’abris.

Les agriculteurs restent parmi les plus exposés. Ils se rendent tôt le matin sur leurs terres, pour profiter des heures les plus fraîches mais aussi des heures les plus calmes, quand le ciel est encore silencieux. Les champs trop proches de la ligne de front sont abandonnés, par peur des restes explosifs ou des tirs accidentels. Des zones entières, traditionnellement consacrées au tabac, aux légumes ou aux arbres fruitiers, restent en jachère. La trêve n’a pas suffi à compenser le choc de la guerre sur la structure même de l’économie locale.

Les jeunes du Sud, eux, oscillent entre enracinement et départ. Certains continuent leurs études à l’université, à condition de trouver des logements abordables plus au nord. D’autres multiplient les petits emplois, dans les stations-service, les chantiers, les commerces, tout en gardant un pied sur la terre familiale. La tentation de partir définitivement existe, surtout parmi ceux qui ont déjà des proches installés en Europe, au Canada ou dans le Golfe. Mais pour beaucoup, quitter le village serait vécu comme un arrachement, une forme de défaite face aux bombardements répétés.

Des blessures invisibles qui pèsent sur la société
Les dégâts les plus profonds ne se mesurent pas seulement en mètres cubes de béton détruit. Ils se lisent aussi dans le comportement des enfants, dans le regard des parents, dans les phrases qui reviennent autour de la table. Les plus jeunes associent désormais certains bruits, comme le passage d’un avion ou d’un drone, à une peur immédiate. Certains refusent de dormir seuls, d’autres sursautent au moindre claquement de porte. Les enseignants constatent une difficulté à se concentrer, une fatigue chronique, des cauchemars rapportés par les élèves après chaque nouvelle rumeur de tension.

Les adultes, de leur côté, dissimulent leurs propres angoisses derrière des réflexes de protection. Ils surveillent les réseaux d’information locaux, comparent les signaux venus de la capitale, évaluent la solidité des engagements internationaux. Les plus âgés, qui ont connu plusieurs guerres, développent un discours ambivalent. D’un côté, ils relativisent, en rappelant que «ce n’est pas la première fois». De l’autre, ils expriment une lassitude particulière, celle de voir la même région payée au prix fort à chaque cycle de confrontation.

Les structures de santé sont en première ligne. Les dispensaires traitent des blessures physiques encore visibles, mais aussi des maux plus diffus: insomnies, palpitations, troubles digestifs liés au stress. Les médecins manquent de moyens pour mettre en place un suivi psychologique structuré. Des associations locales tentent de combler ce vide avec des ateliers pour enfants, des activités collectives, des séances d’écoute. Leur action reste précieuse, mais limitée face à l’ampleur des besoins et à l’épuisement des bénévoles.

Un front local pris dans un jeu régional
Pour comprendre cette fragilité permanente, il faut regarder au-delà des collines du Sud. La trêve locale n’est que l’une des pièces d’un puzzle régional plus large. Elle se superpose à des négociations sur Gaza, à des recompositions en Syrie, à des formes de dialogue ou de tension entre puissances régionales et internationales. Pour les habitants, cette dimension géopolitique est abstraite. Pour les décideurs, elle est centrale.

Chaque évolution sur le front gazaoui, chaque déclaration d’une capitale régionale, chaque nouvelle initiative américaine ou européenne a un impact sur le degré de tension perçu au Sud. Lorsque l’on parle d’une «deuxième phase» dans un plan de cessez-le-feu ailleurs, les spécialistes se demandent déjà quelles mesures pourraient être transposées au Liban. Faut-il s’attendre à une nouvelle forme de force internationale, à des demandes explicites de redéploiement, à des mécanismes de désarmement ciblés. Les scénarios circulent, alimentés par des fuites, des analyses, des indiscrétions diplomatiques.

Les recompositions en Syrie ajoutent un niveau de complexité. La consolidation d’un nouveau pouvoir à Damas, la réouverture de canaux avec plusieurs capitales arabes, les débats sur le retour des déplacés redessinent les lignes d’influence. Le Sud-Liban devient, dans ce contexte, l’un des terrains où ces lignes se croisent. La stabilité de la frontière ne dépend pas seulement de la bonne volonté des acteurs locaux, mais aussi du degré de coordination ou de rivalité entre ceux qui soutiennent, de près ou de loin, les forces présentes sur le terrain.

Israël, entre gestion de la trêve et tentation de remodeler le terrain
Du côté israélien, la trêve est abordée avec une double logique. D’un côté, il s’agit de réduire les risques de confrontation directe au moment où d’autres fronts mobilisent déjà l’armée. De l’autre, la tentation demeure de profiter de ce temps mort relatif pour modifier, autant que possible, la réalité sur le terrain. Cela passe par des destructions calculées d’infrastructures jugées sensibles, par des consignes officieuses qui découragent le retour massif de certaines populations, par des pressions répétées sur la zone frontalière.

Vu du Sud-Liban, cette stratégie se traduit par une impression de grignotage progressif. Des zones autrefois considérées comme intégralement habitées deviennent des sortes de no man’s lands, interdits de facto à toute reconstruction sérieuse, au nom du risque sécuritaire. Des propos tenus par des responsables militaires à propos de «nouvelles lignes» ou de «zones de sécurité» sont perçus comme autant de signaux d’alarme. Si ces lignes viennent à se figer, elles pourraient entériner une modification durable de la carte, sans négociation politique formelle.

Dans ce contexte, la capacité du mécanisme de cessez-le-feu à documenter précisément chaque changement devient déterminante. Les rapports, les cartes, les relevés servent non seulement à gérer des incidents ponctuels, mais aussi à garder la trace des évolutions du terrain. La question reste de savoir si cette documentation sera un jour utilisée dans le cadre d’une négociation plus large, ou si elle se contentera d’archiver, après coup, des faits accomplis.

Le calcul libanais entre dissuasion et prudence
Côté libanais, la marge de manœuvre est étroite. L’État doit montrer qu’il respecte ses engagements, qu’il contrôle ce qui se passe au sud du Litani, qu’il coopère avec ses partenaires internationaux. Dans le même temps, la présence d’un acteur armé puissant, qui revendique un rôle central dans la dissuasion face à Israël, impose une forme de dualité permanente. Le discours officiel parle de retenue, d’attachement au cessez-le-feu, de volonté de stabilisation. Le discours de la «résistance» insiste sur la préparation, la vigilance, la capacité de réponse en cas d’attaque.

Cette dualité se reflète dans la perception des habitants. Certains considèrent que la seule raison pour laquelle la trêve tient encore, malgré les violations, tient à la dissuasion exercée par les armes. D’autres estiment au contraire que cette situation maintient la région dans un état de tension structurelle, où la moindre étincelle peut tout faire basculer. Entre les deux, une majorité vit avec ces deux idées en tête, sans croire vraiment à la possibilité d’un désarmement unilatéral, mais sans se satisfaire durablement d’un équilibre instable.

Les responsables militaires, eux, savent qu’ils sont jugés à la fois par leurs partenaires étrangers, par le pouvoir politique et par la population. Ils doivent démontrer que les frontières ne sont pas livrées à elles-mêmes, que les unités déployées sont opérationnelles malgré le manque de moyens, que la coordination avec les forces internationales est effective. Les soldats, sur le terrain, occupent un rôle à la fois visible et discret. Ils patrouillent, ils rassurent, mais ils savent que leur présence ne suffira pas, à elle seule, à retenir une vague de violences si les décisions se prennent ailleurs.

Les scénarios d’escalade, de l’incident local à la crise régionale
Dans ce paysage, les scénarios d’avenir se déclinent en plusieurs registres. Le plus souvent évoqué est celui d’une escalade ponctuelle, déclenchée par un incident limité. Un tir plus violent qu’un autre, une frappe ayant fait des victimes civiles, une perception d’attaque ciblée contre un responsable pourraient entraîner des ripostes calibrées, puis une nouvelle phase de médiation. Ce scénario, déjà connu, n’exclut pas des destructions importantes, mais il suppose une volonté des deux côtés de ne pas franchir certains seuils.

Un scénario plus sombre envisage un embrasement lié à un choc extérieur. Un basculement du côté de Gaza, une attaque spectaculaire dans une autre zone de confrontation, une décision politique prise dans une capitale régionale ou internationale pourraient entraîner une reconfiguration brutale du front sud. Le Sud-Liban deviendrait alors le théâtre d’un rapport de force qui le dépasse, où chaque camp chercherait à envoyer un message stratégique, au risque de sacrifier des villes et des villages sur l’autel de la dissuasion.

Enfin, un troisième scénario, rarement assumé publiquement, plane comme une ombre: celui d’une tentative de remodelage profond de la frontière. Il impliquerait des opérations d’ampleur, des déplacements massifs, une remise en cause majeure des équilibres politiques internes. Pour l’instant, ce scénario reste à l’état d’hypothèse extrême, mais il nourrit les craintes de ceux qui voient dans chaque «ajustement» de la réalité au sol une étape supplémentaire dans cette direction.

Une région à la recherche d’une stabilité qui ne soit pas un simple répit
Pour les habitants du Sud, toutes ces discussions restent à la fois proches et lointaines. Proches, parce qu’elles se traduisent immédiatement dans leur vie. Lointaines, parce qu’elles se tiennent dans des capitales, des salles de réunion, des couloirs où ils n’entreront jamais. Ce décalage nourrit un sentiment de fatigue et, parfois, de défiance. La trêve, après tout, n’est pas un cadeau: elle est la condition minimale pour que la vie puisse reprendre un semblant de cours normal.

Ce que la population attend dépasse donc largement la seule cessation des tirs. Elle réclame une vision claire de l’avenir de la région, une politique de reconstruction qui ne se limite pas à quelques chantiers symboliques, une prise en compte réelle des besoins en santé, en éducation, en infrastructures. La stabilité ne se résume pas à l’absence de bombardements; elle implique la possibilité de se projeter à plus de quelques semaines, d’investir dans une maison, un commerce, une culture, sans vivre sous la menace permanente d’un retour en arrière brutal.

Pour l’instant, le Sud-Liban reste suspendu entre ces deux horizons: celui, immédiat, d’une trêve dont chacun mesure la fragilité, et celui, plus lointain, d’une stabilité qui suppose des choix politiques lourds, au Liban comme chez ses voisins. Tant que ces choix ne seront pas assumés, la région demeurera dans cet état de veille permanente, où la moindre rumeur peut vider une rue en quelques minutes et où chaque lever de soleil est accueilli avec gratitude, mais jamais avec insouciance.

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