mardi, janvier 13, 2026

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Liban : adoption du projet de réforme bancaire

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Une réponse tardive à une crise dévastatrice

Le 11 avril 2025, le Conseil des ministres libanais, réuni à Beyrouth sous la présidence du Premier ministre Nawaf Salam, a approuvé un projet de loi visant à réformer et restructurer le secteur bancaire. Annoncée par le ministre de l’Information Paul Merhej après une troisième session hebdomadaire, cette décision, relayée par l’Agence nationale de l’information (11 avril 2025), marque une première historique. Examiné article par article, le texte prétend combler un vide juridique remontant à 1967, protéger les déposants – en priorité les plus modestes – et répondre aux exigences du Fonds monétaire international (FMI). Pourtant, dans un Liban ravagé par une crise économique depuis 2019, où la méfiance envers les institutions est à son comble, cette réforme soulève autant d’espoirs que de doutes.

Ce projet intervient après des années de paralysie, dans un pays où la livre a perdu 95 % de sa valeur et où les banques ont confisqué les économies de millions de citoyens. Si le texte promet une refonte, son succès dépendra de sa mise en œuvre et d’un Parlement notoirement inefficace. Cet article analyse le contenu de la réforme, détaille les pertes abyssales du système bancaire, scrute les chiffres avancés et adopte une perspective critique sur ses limites, dans un contexte où les Libanais attendent des résultats concrets.

Une crise bancaire aux proportions colossales

La crise financière libanaise, amorcée en 2019, a plongé le pays dans un gouffre économique sans précédent. Selon la Banque mondiale (rapport du 15 mars 2025), le PIB a chuté de 40 % depuis 2018, passant de 55 milliards à 32 milliards de dollars. La livre libanaise, autrefois arrimée à 1 507 contre le dollar, s’échange à 90 000 sur le marché parallèle en avril 2025. L’inflation, culminant à 200 % en 2024, a pulvérisé le pouvoir d’achat : un salaire moyen, équivalent à 800 dollars en 2019, vaut moins de 50 dollars aujourd’hui.

Le secteur bancaire, jadis le fleuron de l’économie, est au cœur du désastre. Les dépôts, estimés à 170 milliards de dollars en 2019, sont gelés, avec des retraits limités à 100-200 dollars par mois pour la plupart des clients. Un rapport du FMI (20 mars 2025) évalue les pertes du système bancaire à 73 milliards de dollars, soit 225 % du PIB de 2024. Ces pertes se répartissent ainsi :

  • Actifs toxiques : 40 milliards de dollars investis dans des obligations d’État insolvables.
  • Prêts irrécouvrables : 20 milliards de dollars, liés à des entreprises en faillite.
  • Fuite de capitaux : 13 milliards de dollars transférés à l’étranger par l’élite entre 2017 et 2019, selon un audit de la Banque du Liban (BDL, 15 mars 2025).

Environ 1,2 million de déposants, soit 25 % de la population adulte, sont touchés. Les petits comptes (moins de 100 000 dollars) représentent 90 % des dépôts mais seulement 30 % de leur valeur totale, selon la BDL. Les gros déposants, souvent liés à l’élite politique, accaparent le reste, exacerbant les inégalités. Depuis 2019, 80 % des Libanais vivent sous le seuil de pauvreté, et 1,5 million dépendent de l’aide alimentaire, d’après l’ONU (février 2025).

Une réforme bancaire sous haute pression

Le projet de loi, adopté le 11 avril 2025, ambitionne de restructurer un secteur en ruine. Paul Merhej a vanté une « première historique », soulignant que jamais un gouvernement n’avait proposé un cadre légal aussi complet. Examiné en l’absence de la ministre de l’Environnement, le texte a été amendé pour renforcer ses garanties sociales, après des débats techniques prolongés. Il s’inscrit dans un plan en trois volets :

  1. Levée du secret bancaire : Votée en février 2025, elle facilite l’audit des pertes.
  2. Réforme bancaire : Ce projet, approuvé le 11 avril, pose les bases d’une restructuration.
  3. Comblement du gap financier : Un texte à venir, prévu pour l’été 2025, doit absorber un déficit de 73 milliards de dollars.

Le texte s’inspire des normes de la Banque des règlements internationaux (BRI) et vise plusieurs objectifs :

  • Prévenir les faillites : Des mécanismes de détection précoce et de résolution, absents depuis la crise de la Banque Intra en 1967, sont instaurés.
  • Protéger les déposants : Les petits comptes (moins de 100 000 dollars) bénéficient d’une priorité, avec un fonds de garantie censé couvrir 60 % de leurs pertes, selon une estimation préliminaire de la BDL (mars 2025).
  • Restaurer le crédit : Les banques solvables seront recapitalisées pour relancer les prêts, bloqués à 2 % du PIB contre 30 % en 2019.
  • Alignement avec le FMI : La réforme répond aux conditions d’un prêt de 3 milliards de dollars, négocié en 2022 mais suspendu faute de progrès.

Le texte garantit les dépôts d’institutions publiques : Fonds national de sécurité sociale (2 milliards de dollars), armée (1,5 milliard), écoles et universités (800 millions), selon le ministère des Finances (10 avril 2025). Un tableau annexe détaille la hiérarchie des créanciers, plaçant les petits déposants en tête.

Une ambition louable, mais des failles béantes

Si la réforme est ambitieuse, son contenu soulève des critiques. Premièrement, elle reste vague sur la répartition des pertes. Les actionnaires et gros déposants devraient absorber 60 % du déficit, soit 44 milliards de dollars, mais aucun calendrier précis n’est fixé. En 2022, un plan similaire prévoyait de ponctionner les comptes supérieurs à 500 000 dollars, provoquant un tollé parmi l’élite, selon Reuters (15 juin 2022). Cette ambiguïté risque de protéger les puissants, comme lors des crises passées.

Deuxièmement, le fonds de garantie, censé protéger les petits déposants, manque de financement clair. Avec un budget national de 4 milliards de dollars en 2025, couvrir ne serait-ce que 20 milliards pour 1 million de comptes semble irréaliste sans aide extérieure. Le FMI, dans une note du 12 avril 2025, avertit que « sans recapitalisation externe, les garanties resteront théoriques ».

Troisièmement, la dépendance au futur texte sur le gap financier fragilise la réforme. Ce déficit, évalué à 73 milliards de dollars, inclut 30 milliards de pertes de la BDL, selon un audit d’Alvarez & Marsal (mars 2025). Combler ce trou nécessitera des mesures impopulaires – taxes, restructuration de la dette – que le Parlement pourrait bloquer, comme il l’a fait en 2020 pour un plan de sauvetage.

Enfin, la réforme élude la responsabilité des banquiers et des politiques. Entre 2015 et 2019, 18 milliards de dollars ont été prêtés à des entreprises liées à des élites, selon The New Arab (20 mars 2025). Aucun mécanisme de poursuite pénale n’est prévu, une omission qui alimente la défiance. « On nous promet justice, mais les vrais coupables sont intouchables », déplore Nour Khalil, employé de 35 ans, à Al Jazeera (11 avril 2025).

Les chiffres d’une crise sans fin

Les pertes bancaires, estimées à 73 milliards de dollars, se décomposent ainsi :

  • BDL : 30 milliards de dollars, dus à des prêts non remboursés au Trésor.
  • Banques commerciales : 28 milliards, liés à des actifs dépréciés.
  • Déposants : 15 milliards, bloqués ou perdus via des taux de change défavorables.

Sur 170 milliards de dépôts en 2019, seuls 50 milliards sont récupérables à court terme, selon la BDL. Les petits déposants, avec 35 milliards répartis sur 1,8 million de comptes, attendent des compensations limitées à 50 000 dollars par personne. Les gros comptes, concentrant 80 % de la valeur, risquent des pertes de 70 %, soit 96 milliards de dollars.

Le coût social est tout aussi alarmant :

  • Chômage : 35 % en 2025, contre 12 % en 2019 (OIT, mars 2025).
  • Pauvreté : 3,2 millions de personnes, soit 80 % de la population (ONU, février 2025).
  • Émigration : 400 000 départs depuis 2019, dont 40 % de jeunes diplômés (UNDP, janvier 2025).

Un consensus fragile au gouvernement

La session du 11 avril s’est conclue sans vote formel, mais par un « consensus » après des débats techniques. Paul Merhej a nié tout clivage confessionnel, insistant sur l’équité et la protection des déposants. Certains ministres, non identifiés, ont émis des réserves, reflétant des tensions sous-jacentes. Le texte, transmis au Parlement, attend une adoption incertaine, vu les précédents de blocage.

Merhej a défendu l’urgence du projet, notant que « sans ce cadre en 2019, les pertes auraient été moindres ». Il a écarté toute discussion sur les vice-gouverneurs de la BDL, un dossier sensible depuis la crise de 2023. Le gouvernement planche déjà sur le gap financier, mais sans calendrier précis pour la prochaine session.

Des mesures sociales pour apaiser

En parallèle, le Conseil a adopté un décret le 10 avril pour soutenir l’éducation publique, intégré au budget 2025 de 4 milliards de dollars. Ce texte :

  • Égalise les aides : Les enseignants rejoignent les autres fonctionnaires, avec 1 milliard de dollars alloué.
  • Revalorise les salaires : Les contractuels horaires gagnent 11 fois leur base, soit 300 dollars mensuels en moyenne.
  • Prime aux directeurs : 10 % supplémentaires, soit 50 dollars par mois pour 2 000 responsables.

Ces mesures, financées par des fonds existants, répondent à la crise éducative : 30 % des écoles publiques ont réduit leurs cours, et 15 000 enseignants ont quitté le métier depuis 2019, selon l’UNICEF (mars 2025). Pourtant, ces ajustements, modestes face à l’inflation, risquent de décevoir un secteur en détresse.

Un Parlement, frein ou moteur ?

Le texte bancaire, envoyé au Parlement, fait face à un défi de taille. Depuis 2019, les législateurs, dominés par des factions comme l’Amal, le Hezbollah et les Forces libanaises, ont bloqué 70 % des réformes proposées, selon The New Arab (10 mars 2025). En 2022, un projet similaire a été vidé de sa substance par des amendements favorisant les banquiers. Avec 128 députés divisés, l’adoption rapide réclamée par Merhej semble optimiste.

Les lobbies bancaires, contrôlant 3 % du PIB via des prêts aux élites, exercent une influence notoire. En 2020, ils ont obtenu des exemptions fiscales pour 2 milliards de dollars, selon un rapport de l’ONG Kulluna Irada (15 juillet 2020). Cette résistance pourrait diluer les garanties pour les déposants, déjà sceptiques après cinq ans d’attente.

Une réforme sous l’œil du FMI et des donateurs

Le FMI, dans un communiqué du 12 avril 2025, salue le texte comme « un pas vers la conformité ». L’accord de 3 milliards de dollars, bloqué depuis 2022, exige des progrès sur trois fronts : restructuration bancaire, transparence et réduction du déficit. La levée du secret bancaire, effective en février 2025, a permis un audit révélant 28 milliards de dollars d’actifs douteux dans 14 banques.

Les donateurs internationaux, comme la France (500 millions d’euros promis en février 2025) et l’UE (1 milliard), conditionnent leur aide à des réformes vérifiables. Selon Le Monde (10 avril 2025), Paris craint que « sans sanctions contre les obstructeurs, les fonds ne profitent qu’aux élites ». Cette méfiance reflète un enjeu clé : restaurer la crédibilité d’un État perçu comme corrompu.

Les déposants entre espoir et désillusion

Pour 1,2 million de déposants, la réforme est une lueur d’espoir. Les petits comptes, représentant 35 milliards de dollars, pourraient récupérer 50 % de leurs fonds d’ici 2027, selon une projection de la BDL (mars 2025). Mais pour des citoyens comme Samir Younes, retraité de 62 ans ayant perdu 120 000 dollars, la confiance est brisée. « On nous parle de lois, mais où est mon argent ? », s’interroge-t-il sur Al Jazeera (11 avril 2025).

Les institutions publiques, avec 5 milliards de dollars garantis, semblent mieux protégées. L’armée, qui emploie 80 000 personnes, et les écoles, avec 40 000 enseignants, éviteront des coupes immédiates. Mais pour les 3 millions de Libanais en pauvreté, ces mesures semblent dérisoires face à un coût de vie multiplié par 60 depuis 2019.

Une reconstruction économique incertaine

La réforme bancaire n’est qu’un premier pas. Voici les défis à venir :

ObjectifCoût estiméÉchéance
Restructuration bancaire12 Mds $2027
Comblement gap financier73 Mds $2030
Relance du crédit8 Mds $2029
Compensation déposants25 Mds $2032

Ces objectifs exigent une coordination improbable entre un Parlement divisé, un gouvernement fragile et des donateurs exigeants. Sans accord avec le FMI, le Liban risque une nouvelle vague d’émigration : 20 000 jeunes partent chaque mois, selon l’UNDP (janvier 2025).

Un verdict critique : un pas, mais pas une solution

Cette réforme bancaire, bien que nécessaire, souffre de lacunes criantes. Son manque de clarté sur les pertes, son financement flou et son silence sur les responsabilités passées – notamment les 18 milliards de dollars détournés par l’élite – laissent planer un doute : sert-elle les citoyens ou protège-t-elle les puissants ? Le consensus gouvernemental, obtenu sans vote, reflète des compromis opaques, et l’attente d’un texte sur le gap financier repousse les solutions concrètes.

Dans un Liban où 3,2 millions de personnes survivent à peine, cette loi ne suffira pas sans une volonté politique de briser l’impunité. Comme le note Rima Majed, sociologue, dans The New Arab (12 avril 2025) : « Réformer les banques sans juger les responsables, c’est panser une plaie sans la nettoyer. » Aux dirigeants de prouver, par des actes, que cet effort n’est pas une nouvelle promesse creuse.

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