Au cœur de Beyrouth, le Parlement libanais s’est réuni ce mardi 27 janvier 2026 pour entamer l’examen du projet de budget général pour l’année 2026. Sous la présidence de Nabih Berri, figure incontournable de la scène politique libanaise depuis des décennies, la séance a été marquée par des échanges vifs, des critiques acerbes contre le gouvernement et des références à la situation sécuritaire fragile au sud du pays. Face à l’intensité des discussions, le président du Parlement a décidé d’ajourner la séance jusqu’à 18 heures, permettant ainsi une pause dans un débat qui s’annonce marathon. Les sessions sont prévues pour se poursuivre mercredi et jeudi, dans un contexte où le Liban, toujours convalescent après les conflits récents avec Israël et la crise économique persistante, cherche à stabiliser ses finances publiques.
Cette adjournment intervient alors que le pays du Cèdre fait face à des défis multiples. Depuis la fin des hostilités en novembre 2024, suite à l’accord de cessez-le-feu supervisé par les Nations unies, le Liban tente de reconstruire ses infrastructures endommagées, particulièrement dans les régions frontalières. Le respect de la résolution 1701 du Conseil de sécurité de l’ONU, qui vise à désarmer les zones au sud du Litani et à renforcer la présence de l’armée libanaise, reste un point de friction. Parallèlement, l’économie libanaise, minée par une dette colossale estimée à plus de 100 milliards de dollars et une inflation qui a dépassé les 200 % en 2023 avant de se stabiliser autour de 50 % en 2025, exige des réformes urgentes. Le Fonds monétaire international (FMI) presse Beyrouth pour des mesures structurelles, notamment la restructuration du secteur bancaire et la lutte contre la corruption, conditions sine qua non pour débloquer une aide internationale estimée à plusieurs milliards de dollars.
Le projet de budget 2026, présenté par le gouvernement de Nawaf Salam, vise à équilibrer les comptes publics sans déficit apparent, une première depuis des années. Cependant, comme l’a souligné la commission des finances, ce équilibre masque des faiblesses structurelles. Les recettes sont estimées à 534 715 617 000 000 livres libanaises, soit environ 5,5 milliards de dollars au taux de change actuel, mais leur réalisme est contesté. Les dépenses, quant à elles, se concentrent sur les salaires publics et les aides sociales, avec une allocation minimale pour les investissements, aggravant le retard infrastructurel.
Un début solennel marqué par le deuil
La séance a débuté à 11 heures par une minute de silence en hommage à l’ancien député Mosawad El Hajjiri, un geste qui a rappelé la fragilité de la classe politique libanaise, touchée par les pertes liées à l’âge et aux tensions passées. Immédiatement après, les règles internes relatives au budget ont été rappelées, soulignant l’importance constitutionnelle de ce débat. La parole a ensuite été donnée à Ibrahim Kanaan, président de la commission des finances et du budget, qui a présenté un rapport détaillé issu de 26 réunions de travail.
Ce rapport, fruit d’un examen minutieux, met en lumière les lacunes du projet gouvernemental. Kanaan a insisté sur l’absence d’une vision économique et sociale claire, notant que les crédits alloués aux investissements sont insuffisants, particulièrement après le report de paiements pour quinze programmes législatifs totalisant plus de 772 milliards de livres libanaises. Il a également critiqué le faible financement des organes de contrôle chargés de superviser l’exécutif, un point crucial dans un pays où la corruption a été épinglée par des rapports internationaux comme ceux de Transparency International, classant le Liban au 150e rang mondial en 2025.
Le rapport pointe du doigt le manque de exhaustivité du budget : les prêts ne sont pas intégrés, et les dépenses détaillées des institutions publiques se limitent à des contributions globales, sans transparence sur leur utilisation. Kanaan a qualifié le projet d’« aléatoire » dans la création de taxes et frais, avec des ajustements qui frisent l’austérité excessive dans certains domaines. Il a rappelé que les lois-programmes, souvent incluses sans justification ni étude de faisabilité, ont contribué à l’effondrement financier des années 1990, un héritage qui pèse encore sur l’économie libanaise.
Des critiques acerbes sur les lois-programmes et les amendes
Dans son exposé, Kanaan a suspendu l’examen du chapitre sur les lois-programmes, demandant au gouvernement un évaluation complète de leur viabilité, surtout après des années d’inaction. Il a averti que les amendes, par nature temporaires et liées à des infractions, ne peuvent servir de revenus permanents pour couvrir les dépenses. Cette approche, selon lui, viole les principes de la loi sur la comptabilité publique, qui devrait être révisée séparément plutôt que modifiée dans le budget.
Sur les recettes, le rapport questionne leur fiabilité, demandant des clarifications sur les critères d’estimation et les revenus collectés en 2024 et 2025 non déclarés. Kanaan a noté que de nombreux ministères et institutions ont réclamé des augmentations de crédits, révélant une précipitation gouvernementale pour respecter les délais constitutionnels, au détriment d’une étude approfondie. Il a dénoncé une violation du principe de solidarité ministérielle, où les ministres, une fois le projet soumis au Parlement, devraient le défendre collectivement plutôt que de le contester.
Le rapport appelle à une prudence accrue dans les lois fiscales sensibles, citant les réserves du FMI sur la loi sur le trou financier. Au final, la commission a approuvé des amendements sur 27 des 49 articles originaux : sept supprimés, vingt modifiés, vingt-deux conservés, et treize ajoutés, portant le total à 55 articles. Parmi les réformes clés : une uniformisation des ajustements fiscaux tenant compte de la situation économique, et une reconnaissance que le budget n’intègre pas un taux de change unifié – les salaires calculés à 1 500 livres par dollar, contre 90 000 ou 69 000 pour les revenus fiscaux.
L’emploi public et les gaspillages au cœur des préoccupations
Kanaan a insisté sur les conséquences de ce déséquilibre : une fuite des compétences du secteur public due à l’érosion du pouvoir d’achat, nécessitant une nouvelle échelle des salaires. Il a blâmé les embauches aléatoires et les gaspillages dans l’exécutif pour la crise, plutôt que l’échelle des rangs et salaires. Un débat constitutionnel a surgi sur les amendements proposés par le ministre des Finances, certains arguant qu’ils requièrent un décret gouvernemental, tandis que d’autres les voient comme légitimes au sein de la commission.
La commission a réalloué des crédits pour des besoins urgents, comme les hospitalisations au ministère de la Santé publique, les rations alimentaires pour les forces de sécurité, et un fonds pour le logement et la réparation des dommages de guerre israéliens. Elle a suspendu le loyer exorbitant de 209 milliards pour le bâtiment de l’ESCWA, demandant une renégociation. Un audit complet des avances de trésorerie a été exigé, avec suspension des paiements jusqu’à vérification.
Le rapport critique l’ouverture de comptes spéciaux à la Banque du Liban pour ministères et dons, violant les principes d’unité de caisse et de comptabilité. Il rappelle l’absence de comptes publics audités depuis 1979, une violation de l’article 87 de la Constitution, qualifiant cela de « pays sans conscience ».
Des réformes structurelles pour un redressement
Kanaan a conclu en listant des réformes essentielles : reconnaissance que l’absence de déficit est illusoire sans recettes réalistes ni couverture des dettes externes ; allocation pour la reconstruction post-guerre ; régulation des dépenses sur dons et prêts ; uniformisation des taxes ; consolidation des comptes à la Banque du Liban ; audit des comptes ; amélioration des conditions des employés publics ; révision des structures administratives ; renforcement des organes de contrôle ; et relance du secteur bancaire pour attirer les investissements.
Les interventions des députés : un miroir des divisions libanaises
La séance a ensuite vu une série d’interventions révélant les clivages profonds. Elias Bou Saab, vice-président du Parlement, a regretté l’absence de contrôle des capitaux et de restructuration bancaire depuis la crise de 2019, tenant l’ensemble du système responsable. Il a plaidé pour l’équité envers les manifestants, notamment les militaires retraités.
Georges Adwan a insisté sur l’inconstitutionnalité d’un budget sans clôture des comptes, refusant d’y participer. Il a critiqué les entités armées hors État, appelant à une intégration dans les institutions pour restaurer la confiance et récupérer les dépôts.
Nabih Berri a répondu sur le cessez-le-feu et la résolution 1701 : « Le Liban a rempli tous ses devoirs, mais Israël n’a respecté rien. »
Firas Hamdan a averti contre tout aventurisme, prônant des élections transparentes. Il a critiqué le budget pour son approche archaïque, sans vision réformiste, et l’injustice des salaires basés sur un dollar à 1 500 livres. Un vif échange l’a opposé à Ali Fayad et Ali Moqdad sur des références à l’Iran, Berri intervenant pour calmer les esprits.
Le général Jamil Sayyed a vu le budget comme une gestion de crise plutôt qu’une sortie, critiquant les taxes indiscriminées. Sur le sud, il a défendu le déploiement de l’armée face à l’occupation israélienne, rejetant toute humiliation de la résistance.
Paula Yacoubian a questionné si c’était un budget libanais ou iranien, dénonçant l’absence de souveraineté sur les décisions de guerre et paix. Elle a plaidé pour renforcer l’éducation publique et abolir les contrats précaires, critiquant les mafias bancaires et politiques.
Ali Moqdad, de la Fidélité à la Résistance, s’est posé en voix des opprimés, appelant à l’équité pour les militaires et employés publics. Il a dénoncé les discours inconstitutionnels et plaidé pour l’unité nationale face à l’agression israélienne.
Ihab Hamadé a regretté l’absence de vision pour reconstruire les zones détruites, notant que plus de 4 000 familles frontalières ont perdu leurs biens. Il a appelé à sanctionner les discours sectaires.
Bilal Abdallah a insisté sur un secteur public productif, rejetant toute atteinte aux retraites, et plaidant pour une agence nationale du médicament et un refinancement du logement.
Taha Naji a alerté sur les bâtiments effondrés à Tripoli, demandant des mesures pour les prisons, les routes et le renforcement du défense civile, tout en soutenant les enseignants et retraités militaires.
Les implications immédiates des débats
Ces interventions illustrent les tensions persistantes : économiques, avec un budget contesté pour son manque de réformes ; sécuritaires, avec des références au déploiement au sud et au rôle de la résistance ; et sociales, face aux protestations des retraités et employés. Alors que la séance reprend à 18 heures, les amendements proposés pourraient modifier substantiellement le projet, influençant les négociations avec le FMI et les donateurs internationaux. Les allocations pour la reconstruction, bien que modestes, signalent une reconnaissance des dommages de guerre, estimés à des milliards par des rapports onusiens récents. Le débat se poursuit dans un climat de vigilance, où chaque article pourrait redessiner les priorités nationales pour 2026.



