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Pas de troïka, mais une coordination: comment Baabda, Aïn el-Tiné et le Grand Sérail vendent leur entente

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« Une troïka? » La question qui pique, la réponse qui cadre

La scène est devenue familière. Trois têtes de l’exécutif et du législatif affichent une entente de travail. Aussitôt, le soupçon surgit, comme un vieux réflexe libanais: retour d’une « troïka », donc retour d’un pouvoir à trois, opaque, arbitraire, et forcément suspect.

Joseph Aoun a choisi de répondre frontalement, et presque avec agacement. Il dit que ses relations avec Nabih Berri et Nawaf Salam sont « excellentes ». Puis il renverse l’accusation en question rhétorique: faut-il les « accuser » d’avoir de bons rapports, au motif qu’ils n’obtiennent pas encore de résultats? Il ajoute qu’il n’y a pas de troïka.

Le propos est politique, mais aussi psychologique. Il vise à casser un récit qui colle à la peau du système: dès que les institutions coopèrent, on y voit un arrangement. Dès qu’elles se disputent, on y voit une paralysie. Joseph Aoun tente de sortir de cette alternative, sans tomber dans la posture naïve. Il admet l’existence de désaccords. Il insiste surtout sur la différence entre « divergences d’opinion » et « conflit ». 

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« Partenaire, pas tampon »: la mise en scène de la coopération

Dans ses formules, Joseph Aoun ne décrit pas une hiérarchie. Il décrit un triangle de travail. Il parle de Nabih Berri comme d’un interlocuteur avec qui il discute, sans « tout lui céder » et sans recevoir un blanc-seing en retour. Il présente Nawaf Salam comme un « partenaire » lui aussi. Et il conclut en s’attaquant au cœur du procès: « Ce n’est pas une troïka. Est-il préférable qu’il y ait un conflit entre nous? On a vu dans le passé où les conflits ont mené. »

Le choix des mots compte. Le président ne vend pas une fusion. Il vend une méthode. Il insiste sur le dialogue, sur la recherche de solutions communes, sur l’idée qu’un État n’est pas un ring permanent. Et il ajoute une précision qui vise un public bien particulier: « Nous ne sommes pas dans un système dictatorial. Nous consultons, nous parlons, nous nous entendons pour arriver à une solution. » 

C’est une façon de dire deux choses à la fois. D’un côté, rassurer ceux qui craignent une concentration de pouvoir. De l’autre, rappeler qu’une machine d’État ne tourne pas avec des bras croisés.

Le mot « troïka » comme arme: une accusation sans preuve, mais à fort rendement

L’accusation de troïka n’a pas besoin de dossier. Elle n’a pas besoin de documents. Elle a seulement besoin d’une image. Trois hommes, trois sièges, trois téléphones. Et le pays, par mémoire, comble le reste.

Joseph Aoun le sait. Sa réponse n’essaie pas de convaincre les convaincus. Elle cherche plutôt à rendre l’accusation coûteuse. En somme: si l’on interdit aux institutions de se coordonner, on organise la paralysie. S’il faut se disputer pour prouver qu’on n’est pas une troïka, on fabrique le chaos au nom de la pureté.

Le président transforme donc l’attaque en dilemme moral. Et il s’appuie sur un argument de bon sens: l’absence de résultats ne justifie pas qu’on se déchire publiquement, surtout dans une période où le pays vit sous tension.

« Le président est un arbitre »: la théorie institutionnelle servie comme antidote

Joseph Aoun ajoute une couche plus institutionnelle à sa défense. Il revient à une définition sobre: le président de la République est un arbitre, il ne doit pas être partie. C’est une formule qui sonne comme une règle de bonne conduite, mais qui, dans le contexte, est un message politique. Il dit en substance: coordination ne veut pas dire alignement partisan, et coopération ne veut pas dire gouvernement de clan. 

Cette insistance sur l’arbitrage sert aussi à neutraliser un autre soupçon, plus subtil: celui d’un président qui, derrière la coordination, chercherait à fabriquer une majorité parlementaire. Or Joseph Aoun nie vouloir créer un parti ou une bloc. Il dit ne pas viser une carrière politique après son mandat. Il réduit son rôle électoral à une mission: garantir la date constitutionnelle, la sécurité et la transparence du scrutin.

Le message est clair. La coordination serait une nécessité de gestion, pas un projet de conquête.

La coordination par les dossiers: quand la politique se juge à l’agenda

Une entente institutionnelle se mesure moins aux photos qu’aux dossiers partagés. Or, dans les échanges rapportés, la coordination entre Baabda, Aïn el-Tiné et le Grand Sérail s’exprime sur des sujets où la moindre dissonance devient une crise.

Premier dossier: les élections législatives. Joseph Aoun affirme que le report est interdit. Il ajoute que le gouvernement a fait sa part, et que le Parlement doit faire la sienne. Ce renvoi n’est pas un détail. Il désigne une chaîne de responsabilité.

En parallèle, il est rapporté que Joseph Aoun s’accorde avec Nabih Berri et Nawaf Salam sur un refus du report des législatives, avec la mention d’une exception discutée sous forme de « report technique » vers l’été pour permettre une participation des expatriés. Qu’on approuve ou non cette idée, elle montre un fait brut: les trois pôles parlent ensemble du même sujet, et savent que la question du calendrier électoral peut exploser au moindre mot de trop.

Deuxième dossier: la réforme financière, en particulier la loi liée à l’écart financier. Joseph Aoun insiste sur une ligne de réalisme: un texte « non complet » vaut mieux que l’absence totale de cadre légal. Cette position a une fonction: montrer une volonté d’avancer, même imparfaitement, pour éviter l’immobilisme qui protège les zones grises.

Troisième dossier: la sécurité et le rôle de l’armée. Les éléments rapportés insistent sur l’importance de l’institution militaire comme « soupape » de stabilité, et sur l’idée que toute « erreur » peut coûter très cher dans la phase actuelle. Cette lecture place, de facto, la coordination politique sous la contrainte de la stabilité sécuritaire.

Le récit de l’unité: utile à l’extérieur, risqué à l’intérieur

Une coordination affichée a un avantage immédiat: elle rassure les partenaires étrangers. Dans une période de visites annoncées et de discussions sur l’aide, l’image d’un État qui parle d’une seule voix est une monnaie d’échange.

Mais elle a aussi un coût. À l’intérieur, l’unité devient une cible. Les rivaux politiques y voient une fermeture. Les opposants y voient un partage de pouvoir. Les frustrés y voient un club. Et, dans un pays où l’on aime lire la politique comme une bataille de blocs, l’entente institutionnelle se transforme vite en soupçon de “cartel”.

Joseph Aoun tente de répondre à ce coût en répétant deux messages. D’abord: pas de dictature, donc pas d’ordre imposé. Ensuite: il y a des désaccords, mais pas de conflit destructeur. Il ne nie pas la diversité; il nie l’idée d’un directoire.

Le vrai sujet: gouverner sans bloquer, sans s’accuser, sans se couvrir

Ce débat sur la troïka masque souvent l’essentiel. Le Liban a deux maladies politiques. La première est la querelle permanente, qui bloque tout. La seconde est l’arrangement permanent, qui protège tout. Une coordination visible prétend guérir la première. Mais elle risque d’être accusée d’incarner la seconde.

C’est là que la bataille se joue. Pas sur l’étiquette. Sur la capacité à produire des décisions vérifiables. Un calendrier électoral clair, un texte financier qui existe, un mécanisme de reconstruction qui n’est pas une boîte noire. Quand les résultats sont mesurables, le récit de troïka s’affaiblit. Quand les résultats manquent, le récit prospère.

Joseph Aoun semble l’avoir compris. Il répond à la critique “pas de résultats” en la retournant. Sa question, en substance, est mordante: vous voulez des résultats, mais vous refusez qu’on se parle; vous dénoncez l’entente, puis vous dénoncez l’immobilisme.

Des chiffres et des symboles: quand l’exécutif veut prouver qu’il travaille

Dans cette mise en scène de la gouvernance, les chiffres deviennent des accessoires de crédibilité. Joseph Aoun cite des indicateurs économiques qu’il présente comme des signes de stabilisation, notamment sur la croissance et sur l’évolution de certains agrégats publics. Il avance aussi le nombre de décrets publiés et le volume de réunions, pour suggérer que l’État ne dort pas.

Ce type d’argument répond à une critique classique: “ils se coordonnent pour se protéger”. La riposte est: “nous nous coordonnons pour agir”. Le problème, au Liban, est que l’opinion a appris à se méfier des deux slogans.

La seule réponse durable reste la traçabilité. D’où l’importance, pour l’exécutif, de parler non seulement de projets, mais de procédures. Quand Joseph Aoun dit que la loi électorale existe et que le Parlement doit agir, il installe une responsabilité publique. Quand il dit qu’un cadre légal, même imparfait, vaut mieux que rien sur l’écart financier, il fixe une doctrine de sortie du vide.

« Qui décide? » La question de la responsabilité, au cœur du procès en troïka

La troïka, dans l’imaginaire politique, c’est d’abord la dilution de responsabilité. Trois décideurs, donc personne ne répond. Joseph Aoun, au contraire, insiste sur le partage des rôles. Le gouvernement exécute. Le Parlement vote. La présidence arbitre. L’armée stabilise. Et, quand un maillon manque, il le dit.

Cette insistance est visible dans sa façon de parler du scrutin. Il ne dit pas seulement “il aura lieu”. Il dit: le gouvernement a fait sa part, le Parlement doit faire la sienne. Il ferme le chemin des excuses.

On retrouve la même logique sur l’écart financier. Il reconnaît les “remarques” et les imperfections, mais il refuse l’immobilisme. Il préfère un texte qui existe à un vide juridique.

C’est une manière d’installer une gouvernance par responsabilité, plutôt que par entente de façade.

La coordination comme équilibre: un exercice de funambule

Le président présente sa relation avec Nabih Berri comme un dialogue où chacun garde sa position. Il parle d’un échange, pas d’un alignement. Il en fait même un argument contre la suspicion: s’il y a discussion, il y a pluralité; s’il y a pluralité, il n’y a pas directoire.

Cette posture est habile, mais elle a un revers. Plus la coordination est visible, plus la moindre divergence devient un événement. Un désaccord sur un texte. Une friction sur un décret. Une nuance sur le calendrier. Tout prend des proportions, précisément parce que l’exécutif a promis l’unité de méthode.

Le président tente donc un équilibre. Montrer qu’il y a coopération, sans donner l’impression d’un bloc. Montrer qu’il y a des différences, sans produire une crise. C’est un exercice de funambule, typique d’un pays où l’on réclame, dans la même phrase, de l’efficacité et des garanties contre la concentration de pouvoir.

La coordination mise à l’épreuve par l’élection

La meilleure façon de trancher la question “troïka ou coordination” est l’élection elle-même. Si le scrutin se tient à la date constitutionnelle, avec un cadre de sécurité et de transparence, l’exécutif pourra dire: la coordination a servi. Si le scrutin glisse, même sous prétexte technique, le pays reviendra à son sport favori: chercher qui a arrangé quoi avec qui.

Dans cette perspective, Joseph Aoun martèle l’interdiction du report et la limitation de son rôle à la garantie du processus. Il appelle aussi les expatriés à participer, ce qui place le vote extérieur au centre, sans en faire un alibi.

La suite dépendra moins des déclarations que du calendrier administratif et parlementaire. Et c’est là que la coordination devient concrète: non pas sur les slogans, mais sur la capacité à empêcher qu’un “détail” se transforme en prétexte.

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