En 2025, au Liban, la “personnalité de l’année” n’est pas forcément celle qui a rassemblé. C’est celle qui a forcé le pays à regarder en face le cœur du problème : une économie qui tourne sans crédit, des banques qui ne rendent plus l’argent, et un État qui a longtemps préféré l’ambiguïté au chiffrage. Cette année-là, un nom s’impose parce qu’il concentre la décision, la controverse et le point de rupture : Nawaf Salam.
Il ne s’agit pas d’un prix moral. Il s’agit d’un constat d’agenda : en décembre 2025, le gouvernement a franchi une marche que beaucoup avaient évitée depuis 2019 en faisant avancer un texte-cadre sur la répartition des pertes du système financier — la fameuse loi dite du “financial gap”. Le sujet n’est pas technique : il est existentiel. Qui paie, qui est protégé, qui est écrasé, et quelle part du patrimoine public est mobilisée pour solder une crise née de la confusion entre pouvoir politique, banque centrale et banques commerciales.
C’est précisément parce que le dossier est explosif que Salam devient “personnalité de l’année”. En 2025, il a incarné l’instant où l’État cesse de survivre à la crise par la lente usure des déposants et tente, même imparfaitement, d’en fixer la règle.
Pourquoi Nawaf Salam : 2025, le moment où l’État a cessé de “gérer l’effondrement”
L’année 2025 est souvent racontée comme un retour d’institutions : un président élu en janvier, un gouvernement formé en février, une confiance parlementaire acquise à la fin du même mois. Mais derrière ce film institutionnel, la réalité est plus brutale : sans une décision sur les pertes bancaires, aucune stabilité ne tient. La reconstruction, l’investissement, la crédibilité budgétaire, les relations avec les bailleurs, le rapatriement des capitaux, tout bute sur la même question : que valent les dépôts, qui les paie, et sur quel horizon.
En 2025, Salam est celui qui accepte de porter politiquement ce sujet-là, au lieu de le renvoyer aux juristes, aux commissions, ou à un futur gouvernement. L’épisode de décembre est révélateur : le cabinet approuve une loi contestée, sur un vote serré, au terme d’un débat où le gouvernement assume qu’il n’y a plus d’issue “indolore”. La crise libanaise a été construite sur des “illusions” — change administré, ingénieries financières, profits de papier, promesse implicite de garantie illimitée — mais elle se maintient aussi sur une illusion plus politique : l’idée qu’on peut restaurer le système sans désigner ses pertes et sans les distribuer.
Salam, en 2025, met fin à cette illusion au moins sur un point : il accepte de dire que les pertes existent, qu’elles sont massives, et qu’un mécanisme doit les organiser. Même si ce mécanisme est discutable, même si la justice sociale qu’il prétend produire est contestée, même s’il ouvre une guerre politique, il met enfin le débat là où il doit être : sur la structure des pertes, pas sur la communication.
Le cœur du dossier : une loi qui prétend protéger la majorité des déposants… mais rouvre une guerre sur le patrimoine public
Le plan tel qu’il est présenté repose sur une promesse centrale : protéger les petits déposants en priorité. Le gouvernement affirme que la grande majorité des comptes se situe sous un seuil (le seuil de 100 000 dollars étant au cœur de l’architecture), et que cette majorité doit être remboursée sur quelques années. C’est un message social autant que politique : tenter de casser l’image d’un plan “contre les déposants” en disant qu’il vise surtout à protéger la masse des épargnants ordinaires.
Mais c’est justement là que se cristallise le soupçon : quand un État surendetté et une banque centrale fragilisée promettent des restitutions, la question devient immédiatement : avec quels actifs ? Et c’est ici que la polémique sur la Banque du Liban devient structurante.
Même lorsque les autorités n’annoncent pas frontalement “nous utilisons l’or”, la logique des textes et des instruments “adossés aux actifs” ramène l’or dans le champ, parce que l’or constitue l’actif souverain le plus symbolique, le plus sensible, et le plus politiquement explosif. L’idée d’adosser des titres ou des obligations à des actifs de la banque centrale fait entrer le patrimoine public dans une opération de sauvetage bancaire — et, de fait, dans une opération de sortie de crise où seuls certains groupes récupèrent une valeur substantielle.
C’est là que le débat devient moral au sens strict : l’or de la Banque du Liban est perçu comme un bien commun, pas comme une caisse de remboursement. Le mobiliser — explicitement ou implicitement — pour solder des dettes liées à un système bancaire, c’est ouvrir un conflit de légitimité : peut-on engager un actif national pour un règlement d’une crise dont les responsabilités sont, au minimum, partagées entre pouvoir politique, banque centrale, banques commerciales et grands bénéficiaires du système ?
Ce conflit s’aggrave dès que l’on admet une autre réalité : l’accès aux dépôts n’est plus un fait universel. Une large part de la population vit désormais hors du circuit bancaire formel, ou avec des dépôts devenus virtuels. Le plan peut donc être perçu comme un mécanisme où une majorité de citoyens — qui n’ont plus de dépôts récupérables ou n’en ont jamais eu — supporte indirectement le coût (par les actifs publics, par le budget, par l’inflation, par les services dégradés), pendant qu’une fraction récupère une valeur bancaire. Même si le gouvernement insiste sur le fait que les petits déposants seraient servis en priorité, la question de l’équité globale reste entière.
La critique fondamentale : un plan bâti sur des chiffres contestés… dans un système qui s’est encore détérioré
Le dossier n’est pas seulement explosif parce qu’il touche l’épargne. Il l’est aussi parce qu’il touche la vérité des chiffres.
Une critique lourde pèse sur l’architecture de 2025 : le pays s’appuie sur des estimations de pertes déjà anciennes, issues de travaux précédents, alors que la situation du secteur bancaire s’est encore dégradée en liquidité réelle et en solvabilité effective. La crise, depuis 2019, n’a pas été “gelée”. Elle a continué de produire des pertes par la dépréciation, par le coût social, par le contournement cash, par l’effondrement du crédit, et par l’incapacité de l’État à stabiliser durablement ses finances.
Dit autrement : même un plan “cohérent” peut être fragilisé si son socle chiffré est perçu comme daté, incomplet, ou politiquement arrangeant. Dans un pays où les bilans bancaires sont devenus des objets politiques, chaque chiffre est suspect : la valorisation des actifs, la hiérarchie des créances, la part de pertes imputables à l’État, la part imputable à la banque centrale, la part imputable aux banques, la part imputable aux déposants. Le plan de 2025 rouvre donc un problème que le Liban a systématiquement évité : avant de redistribuer, il faut établir un état des lieux crédible — et cet état des lieux n’est pas une formalité, c’est le cœur du conflit.
Le prix du retour de la confiance : réformer la Banque du Liban, créer un vrai marché secondaire, et poser la question des responsabilités
Le gouvernement 2025 parle de “retour de confiance”. Or, au Liban, la confiance bancaire ne se décrète pas. Elle se fabrique par des mécanismes institutionnels visibles.
Premier pilier : la Banque du Liban. La crise a montré une confusion durable entre politique monétaire, supervision bancaire, ingénierie financière et financement de l’État. Un retour crédible à la confiance suppose, pour beaucoup d’économistes et d’acteurs du marché, une séparation plus nette des fonctions : une Banque du Liban concentrée sur la stabilité monétaire et la liquidité, et une autorité de supervision bancaire renforcée, indépendante, dotée de moyens d’enquête et de sanction. Sans séparation des rôles, la “tutelle” devient captive des acteurs qu’elle supervise — exactement le scénario qui a nourri l’effondrement.
Deuxième pilier : l’infrastructure de marché. Si le plan crée des instruments de long terme, des obligations ou des titres échangeables, il faut un marché secondaire transparent. Le Liban ne dispose pas d’un marché obligataire profond et liquide où la formation des prix se fait au grand jour. Historiquement, la dette a circulé dans des circuits dominés par les banques, souvent via des transactions de gré à gré, avec une asymétrie radicale d’information et de pouvoir de négociation. Dans ce type d’écosystème, les instruments “échangeables” peuvent devenir une nouvelle machine à transférer la valeur vers les acteurs dominants : ceux qui peuvent attendre la maturité, ceux qui ont accès au financement, ceux qui imposent des décotes, ceux qui profitent de la détresse de liquidité des ménages et des professionnels.
Troisième pilier : les responsabilités. Un plan de restitution qui ne traite pas frontalement la question de la culpabilité — au moins au sens institutionnel — laisse la confiance intacte ? Non. Il la fragilise. La société libanaise a vécu une dépossession, et cette dépossession a des auteurs collectifs : décisions publiques, pratiques de banque centrale, stratégies bancaires, favoritismes, transferts d’actifs, inégalités d’accès. Un simple audit technique ne suffit pas à rétablir la légitimité. Il faut des audits plus profonds — juridiques et comptables — et un mécanisme qui permette d’écarter les acteurs ayant contribué à la crise de positions de pouvoir dans le système reconstitué. Sans cela, le “retour à la normale” ressemblera à un recyclage.
Pourquoi Salam, malgré tout, devant les autres
On peut reconnaître tout ce qui précède — les fragilités, les soupçons, les risques de capture — et maintenir le diagnostic : en 2025, Salam est la personnalité de l’année parce qu’il a déplacé l’axe du débat.
Le Liban a souvent vécu sur une politique de l’ajournement. En 2025, l’exécutif met un texte sur la table, assume un vote serré, et renvoie le conflit au Parlement. C’est un basculement : l’État cesse de faire comme si la crise n’avait pas de facture. Cette décision, même imparfaite, est le fait politique majeur de l’année, parce qu’elle conditionne tout le reste.
Les autres candidats crédibles… et pourquoi ils ne prennent pas la première place
Joseph Aoun (président de la République) est mécaniquement un candidat fort : son élection en janvier 2025 met fin à une vacance qui paralysait l’État. Son rôle dans la relance institutionnelle est central.
Mais Aoun fait aussi l’objet d’une critique politique qui compte : une partie des observateurs lui reproche des arbitrages jugés trop conciliants envers l’establishment financier, notamment via son soutien à certains profils dans l’architecture économique. Ce reproche n’est pas un jugement judiciaire : c’est un procès politique en continuité, dans un pays où la société demande une rupture.
Karim Souhaid (gouverneur de la Banque du Liban) est un candidat “structurel” : la banque centrale est l’organe pivot du redressement, de la conformité internationale, du contrôle monétaire, et de la restructuration bancaire. Or sa nomination en 2025 a été controversée, précisément parce qu’il est décrit par ses critiques comme un profil proche des milieux financiers et exposé au soupçon de capture par les réseaux bancaires.
Tarek Bitar (juge de l’enquête sur l’explosion du port de Beyrouth) incarne la justice et la lutte contre l’impunité. Mais l’année 2025 confirme surtout l’obstacle : le dossier reste entravé, attaqué, politiquement explosif, sans basculement institutionnel définitif.
Ziad Rahbani (décédé en 2025) est une personnalité de l’année au sens culturel et symbolique : sa disparition marque une génération, et son œuvre demeure un commentaire politique permanent sur le Liban. Mais l’exercice ici vise l’impact institutionnel et économique immédiat : Rahbani marque l’âme du pays ; Salam en déplace la mécanique politique.
Autres personnalités libanaises à retenir en 2025 (politique, économie, culture, social)
Politique et institutions
- Nabih Berri : président du Parlement, acteur décisif sur le calendrier législatif, donc sur le destin réel des réformes financières.
- Tarek Mitri : vice-Premier ministre, figure de stabilisation au sein d’un exécutif traversé par des lignes de fracture.
- Samir Geagea : chef des Forces libanaises, acteur clé du rapport de force anti-Hezbollah et des équilibres parlementaires.
- Gebran Bassil : chef du Courant patriotique libre, toujours au centre des coalitions et contre-coalitions sur les dossiers de pouvoir.
- Mohammad Raad : chef du bloc parlementaire du Hezbollah, figure structurante du poids politique du parti au Parlement.
- Fouad Makhzoumi : député de Beyrouth, profil “business-politique”, présent dans les batailles économiques et de réforme.
- Ashraf Rifi : figure politique du Nord, souvent positionnée sur un registre sécuritaire et anti-Hezbollah.
Économie, banque, argent
8. Yassine Jaber : ministre des Finances en 2025, au cœur des négociations et de la mécanique budgétaire liée au “financial gap”.
9. Amer Bisat : ministre de l’Économie et du Commerce, portefeuille central sur la régulation et la reconstruction de l’activité.
10. Salim Sfeir : président de l’Association des banques et dirigeant bancaire, symbole du front bancaire dans le bras de fer sur la répartition des pertes.
11. Fadi Khalaf : secrétaire général de l’Association des banques, figure très contestée dans le débat public parce qu’il incarne la ligne de défense du secteur bancaire.
12. Rima Karami : ministre de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, au centre des arbitrages sur une école en crise et des inégalités éducatives croissantes.
13. Ahmad al-Hajjar : ministre de l’Intérieur, exposé aux tensions électorales et à la gestion du terrain social.
Justice, droits, mémoire
14. Tarek Bitar : juge de l’enquête du port, symbole d’une justice bloquée mais toujours au centre de la légitimité de l’État.
15. Melhem Khalaf : ancien bâtonnier de Beyrouth, figure associée à la défense de l’État de droit et à la critique de l’impunité.
Société, travail, éducation
16. Nehmé Mahfoud : responsable syndical de l’enseignement privé, très présent sur la question des salaires, des droits et du coût de l’éducation.
17. Nisrine Chahine : figure des contractuels de l’enseignement public, représentative d’un secteur public sous-payé et instable.
18. Nizar Ghanem : militant associé à la structuration de collectifs de déposants, dans un pays où la lutte des déposants est devenue un acteur politique.
Culture
19. Ghassan Salamé : ministre de la Culture, présent en 2025 sur un champ culturel marqué par le choc de la disparition de Ziad Rahbani.
20. Ziad Rahbani : figure culturelle majeure de l’année par l’onde de choc de sa mort et l’empreinte politique durable de son œuvre.



