La chambre d’accusation de Beyrouth, présidée par le juge Kamal Nassan, a réduit la caution de l’ancien gouverneur de la Banque du Liban (BDL), Riad Salamé, de 20 millions de dollars et 5 milliards de livres libanaises à 4 millions de dollars. Cette décision, prise dans le cadre d’une enquête pour détournement de fonds, blanchiment d’argent et enrichissement illicite impliquant les sociétés Forry Associates et Optimum Invest, intervient dans un Liban ravagé par une crise économique sans précédent. Salamé, accusé d’avoir orchestré des montages financiers ayant contribué à l’effondrement du système bancaire, est au centre des critiques sur les dérives du système financier libanais. Cette réduction a suscité un vif débat sur l’indépendance de la justice libanaise et sa capacité à traiter les affaires de corruption.
Une décision judiciaire dans un contexte de crise
Le 26 août 2025, la chambre d’accusation de Beyrouth avait fixé une caution record de 20 millions de dollars et 5 milliards de livres libanaises pour la libération conditionnelle de Riad Salamé, arrêté le 3 septembre 2024 après un interrogatoire conduit par le procureur général Jamal Hajjar. Cette caution, la plus élevée jamais imposée dans l’histoire judiciaire libanaise, visait à garantir la comparution de l’ex-gouverneur aux audiences futures, assortie d’une interdiction de voyager pendant un an, selon un communiqué de l’Agence nationale de l’information (ANI) daté du 26 août. Le 18 septembre 2025, le juge Kamal Nassan, président de la chambre d’accusation, a réduit cette caution à 4 millions de dollars, une décision qui a ravivé les tensions autour de l’enquête sur Salamé.
Salamé est poursuivi pour détournement de fonds publics, blanchiment d’argent et enrichissement illicite, des charges liées à des transactions financières avec la société de courtage Optimum Invest, qui auraient généré 44 millions de dollars de commissions illicites entre 2015 et 2018, et à des transferts de 326 millions de dollars vers Forry Associates, une société suisse contrôlée par son frère Raja Salamé. Ces opérations auraient masqué les pertes colossales de la BDL, dont les réserves en devises étrangères étaient épuisées dès 2016, selon un audit commandé par le gouvernement libanais en 2023. L’enquête, entamée en 2022 par le procureur Ghassan Oueidat, marque un tournant dans la lutte contre la corruption au Liban, bien que les obstacles politiques et sociaux compliquent son déroulement.
Les accusations contre Riad Salamé : Forry et Optimum au cœur du scandale
Riad Salamé, gouverneur de la BDL de 1993 à juillet 2023, est accusé d’avoir orchestré des montages financiers ayant précipité le Liban dans une crise économique sans précédent. Autrefois salué pour avoir stabilisé la livre libanaise après la guerre civile, il est aujourd’hui pointé du doigt pour sa responsabilité dans l’effondrement du système bancaire. Selon un rapport de la Banque mondiale publié en 2024, le PIB par habitant du Liban a chuté de 36,5 % entre 2019 et 2021, reléguant le pays au statut de revenu moyen inférieur. En 2025, la dette publique dépasse les 100 milliards de dollars, et l’inflation atteint 70 %, selon les estimations du Fonds monétaire international (FMI).
L’enquête sur Optimum Invest porte sur 45 transactions effectuées entre 2015 et 2018, générant 44 millions de dollars de commissions illicites sur un volume de 8 milliards de dollars, selon un rapport du ministère des Finances libanais datant de juillet 2025. Ces fonds auraient été détournés vers des comptes privés, exacerbant les pertes de la BDL. L’affaire Forry Associates concerne des transferts de plus de 326 millions de dollars de la BDL vers des comptes en Suisse contrôlés par Raja Salamé. Parmi ces fonds, 7 millions de dollars auraient été transférés directement sur un compte au nom de Riad Salamé entre 2008 et 2012, selon des documents judiciaires cités par Reuters en 2021. Ces transactions, souvent masquées par des sociétés offshore, sont au cœur des accusations de blanchiment d’argent et d’enrichissement illicite.
Un système bancaire en ruine
La crise bancaire libanaise, amorcée en 2019, a dévasté l’économie du pays. La livre libanaise, fixée à 1 507,5 LBP/USD jusqu’en 2019, s’échange à 90 000 LBP/USD au marché parallèle en mars 2025, contre un taux officiel de 89 000 LBP/USD, soit une dépréciation de 98 %, selon la BDL. Les dépôts bancaires, qui totalisaient 170 milliards de dollars en 2019 (317 % du PIB de 54 milliards de dollars, selon la Banque mondiale), ont chuté à 125 milliards de dollars en mars 2025, selon l’Association des banques du Liban (ABL). Cette perte de 45 milliards de dollars en cinq ans et demi a gelé les économies de millions de Libanais, alimentant une colère populaire contre les responsables, dont Salamé.
Entre 2016 et 2019, la BDL, sous la direction de Salamé, a engagé des « ingénieries financières » : 13 milliards de dollars de dettes en livres libanaises ont été échangés contre des Eurobonds à des taux allant jusqu’à 15 %, générant 5 milliards de dollars de profits artificiels pour les banques privées, selon un rapport du FMI de 2020. Ces opérations ont épuisé les réserves de la BDL, qui sont passées de 31 milliards de dollars en août 2019 à 8 milliards en juillet 2023. Un audit d’Alvarez & Marsal de juillet 2023 a révélé un déficit en devises de 71,9 milliards de dollars fin 2020, soit 230 % du PIB de 31,2 milliards, et un trou de capital de 51,3 milliards à la BDL, confirmé par un audit de février 2025.
Une justice sous pression
La décision de réduire la caution de Riad Salamé intervient dans un Liban confronté à une crise économique et sociale sans précédent. Depuis 2019, la livre libanaise a perdu plus de 95 % de sa valeur, plongeant 80 % de la population sous le seuil de pauvreté, selon un rapport des Nations unies de 2024. Le gouvernement de Nawaf Salam, formé le 8 février 2025 après deux ans de vide politique, peine à répondre aux attentes. Le budget 2025, soumis le 29 juillet 2025, prévoit une augmentation des dépenses publiques pour les services sociaux, mais les recettes fiscales restent insuffisantes face à l’ampleur de la crise, selon un rapport du ministère des Finances.
La justice libanaise, souvent critiquée pour son opacité, est sous une pression croissante. Les nominations judiciaires de juillet 2025, approuvées par le Conseil des ministres, visent à renforcer l’indépendance des magistrats, mais les influences confessionnelles – sunnites à Tripoli, chiites au sud, chrétiens à Beyrouth – continuent de peser sur les perceptions publiques. L’enquête sur l’explosion du port de Beyrouth en 2020, menée par le juge Tarek Bitar, reste entravée par des obstacles politiques, illustrant les défis structurels du système judiciaire. Le ministre de la Justice, Henry Khoury, nommé le 8 février 2025, supervise ces efforts de réforme, mais les progrès restent lents, selon les communiqués officiels du Conseil des ministres.
Une affaire sous l’œil international
L’affaire Salamé attire l’attention des partenaires internationaux du Liban. La France a émis un mandat d’arrêt contre Salamé en mai 2023 pour blanchiment d’argent et fraude fiscale, lié à des transferts de fonds vers des comptes européens via Forry Associates et d’autres sociétés offshore, selon France24. L’Allemagne a annulé un mandat similaire en juin 2024, sans clore l’enquête, tandis que le Luxembourg a gelé des avoirs liés à Salamé en 2022. Le Liban, qui n’extrade pas ses ressortissants, n’a pas répondu à ces mandats. Les États-Unis, le Canada et le Royaume-Uni ont imposé des sanctions économiques contre Salamé pour corruption, Washington estimant que ses « actions corrompues et illégales ont contribué à l’effondrement de l’État de droit au Liban », selon une déclaration du Département du Trésor américain en 2023.
Le ministre des Finances, Yassine Jaber, nommé le 8 février 2025, a souligné l’importance de la transparence dans la gestion des enquêtes financières, selon un communiqué du ministère des Finances daté du 10 mars 2025. Ces enquêtes internationales, combinées aux poursuites libanaises, placent l’affaire Salamé sous un contrôle étroit, alors que les partenaires internationaux conditionnent leur aide à des réformes concrètes dans la lutte contre la corruption.
Une colère populaire persistante
La crise bancaire a dévasté la société libanaise, alimentant une colère généralisée contre les responsables, dont Riad Salamé. En 2023, 78 % des 5,5 millions d’habitants vivaient sous le seuil de pauvreté de 1,90 dollar par jour, selon l’ESCWA ; en 2024, ce taux atteint 82 %, soit 4,5 millions de personnes. Les salaires publics, à 2 millions de livres libanaises par mois (environ 22 dollars au taux parallèle en mars 2025), couvrent 4 % du panier alimentaire, évalué à 45 millions de livres (500 dollars), selon la CAS. L’inflation, à 221,3 % en 2023, s’est stabilisée à 174 % en 2024, mais un litre d’essence coûte 4 millions de livres (44 dollars), contre 1 200 livres en 2019.
Les manifestations contre les banques ont été fréquentes depuis 2019. En 2022, 200 rassemblements ont ciblé les agences bancaires, avec 40 incidents violents ; en 2023, ce chiffre est passé à 250, avec 50 agences vandalisées, selon des rapports locaux. La décision de réduire la caution de Salamé à 4 millions de dollars le 18 septembre 2025 a ravivé cette colère, les déposants percevant cette mesure comme un signe d’impunité pour les responsables de la crise. Les réseaux sociaux, notamment la plateforme X, ont vu une multiplication de messages critiquant le système judiciaire, bien que les détails spécifiques des réactions restent limités dans les sources disponibles.
Une enquête en cours dans un climat de défiance
La réduction de la caution de Riad Salamé par le juge Kamal Nassan le 18 septembre 2025 marque un tournant dans une affaire emblématique de la crise libanaise. L’enquête, qui se concentre sur les transactions avec Optimum Invest et Forry Associates, reste active, avec des audiences prévues pour approfondir les accusations de détournement de fonds et de blanchiment d’argent. Le gouvernement de Nawaf Salam, confronté à des défis économiques et sociaux majeurs, doit naviguer dans un climat de défiance envers les institutions. Le ministre des Finances, Yassine Jaber, et le ministre de la Justice, Henry Khoury, continuent de défendre la nécessité de réformes judiciaires et financières, selon les communiqués officiels du Conseil des ministres. Les regards, tant au Liban qu’à l’international, restent tournés vers les prochaines étapes de cette saga judiciaire, alors que les Libanais attendent des comptes pour les pertes subies dans l’une des pires crises économiques de leur histoire.



