Le 26 août 2025, un coup de théâtre secoue le Liban : la chambre d’accusation, présidée par le juge Nassib Elia, autorise la libération sous caution de Riad Salamé, ancien gouverneur de la Banque du Liban (BDL), contre une somme record de 20 millions de dollars en espèces. Cette décision, assortie d’une interdiction de voyager d’un an, intervient dans l’affaire Optimum Invest, où Salamé est accusé d’avoir détourné 44 millions de dollars. Alors que le Liban ploie sous une crise économique sans précédent, cette ouverture vers une possible remise en liberté de celui qui fut longtemps surnommé le « magicien » de la finance soulève des questions brûlantes. Va-t-elle entraver les enquêtes sur les malversations financières qui impliquent Salamé, son frère Raja, et des montages complexes comme Forry Associates ?
La somme fixée à 20 millions de dollars, qualifiée de record dans l’histoire judiciaire libanaise, marque un tournant dans l’affaire Riad Salamé. Arrêté en septembre 2024 pour des accusations de détournement de fonds dans l’affaire Optimum Invest, l’ancien gouverneur, âgé de 74 ans, reste en détention jusqu’au paiement effectif de cette caution. L’interdiction de voyager pendant un an vise à garantir sa disponibilité pour la justice, mais cette décision suscite déjà l’indignation dans un pays où la population, asphyxiée par la crise économique, n’a plus accès à ses économies. Comment un homme accusé d’avoir contribué à la ruine financière du Liban peut-il bénéficier d’une telle opportunité ? Cette question alimente les soupçons de favoritisme dans un système judiciaire souvent critiqué pour sa porosité aux influences politiques.
Un contexte politique explosif
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La décision intervient dans un Liban en plein marasme, sans président ni gouvernement stable depuis 2022, et sous la menace d’une inscription sur la liste grise du Groupe d’action financière (FATF) pour ses lacunes dans la lutte contre le blanchiment d’argent. Salamé, qui a dirigé la BDL de 1993 à 2023, est un symbole de l’élite accusée d’avoir précipité l’effondrement économique de 2019, avec une dévaluation de la livre libanaise de plus de 98 %. L’autorisation de sa libération sous caution, même si elle n’est pas encore effective, risque de renforcer le sentiment d’impunité et de compromettre la crédibilité des enquêtes, tant au Liban qu’à l’international.
Des liens politiques encombrants
Les accusations contre Salamé ne peuvent être dissociées de ses liens étroits avec l’élite politique libanaise, quiont longtemps protégé son règne à la tête de la BDL. Nommé gouverneur en 1993 sous l’égide de l’ancienPremier ministre Rafic Hariri, Salamé a cultivé des relations privilégiées avec des figures clés de toutesconfessions, notamment des leaders du Courant du Futur, du Hezbollah et du mouvement Amal. Cesconnexions lui ont permis de maintenir son pouvoir pendant trois décennies, malgré les critiques croissantes sursa gestion. Des enquêtes ont révélé que plusieurs politiciens, bénéficiant des largesses financières de la BDL,auraient freiné les investigations pour protéger Salamé, notamment en bloquant des perquisitions ou eninfluençant des juges. Ces liens, désormais scrutés par les enquêteurs libanais et internationaux, compliquentles efforts pour établir la responsabilité de Salamé, car ils impliquent un réseau d’intérêts croisés au sommet del’État.
Les accusations : un empire financier sous le feu des projecteursUn réseau de malversations
Riad Salamé est accusé de détournement de fonds publics, blanchiment d’argent, fraude et enrichissement illicite. Ces chefs d’accusation s’étendent à son frère Raja, son ancienne assistante Marianne Hoayek et son ancienne compagne Anna Kosakova. Les investigations, menées au Liban et dans plusieurs pays européens, mettent en lumière deux affaires centrales : Optimum Invest, impliquant un détournement présumé de 44 millions de dollars, et Forry Associates, une société offshore utilisée pour siphonner des centaines de millions de dollars via des commissions illégales. Ces accusations, qui couvrent des décennies, révèlent un système complexe de transactions offshore et d’investissements immobiliers.
Le rôle clé de Raja Salamé
Raja Salamé, frère cadet de Riad, est un rouage essentiel du scandale. Inculpé en France en août 2024 pour détournement de fonds, abus de confiance aggravé, corruption et blanchiment d’argent, il est soupçonné d’avoir géré Forry Associates, une entité enregistrée aux Îles Vierges britanniques. Cette société aurait servi de canal pour détourner des fonds de la BDL, transférés ensuite vers des comptes personnels en Suisse et investis dans des actifs immobiliers en Europe.
L’affaire Forry Associates : une machine à détourner des fondsUne société écran au service des Salamé
Forry Associates Ltd. est au cœur des accusations. Selon des documents judiciaires, entre 2002 et 2015, la BDL a versé environ 330 millions de dollars à cette société sous forme de commissions pour la gestion de titres financiers d’une valeur de 90 milliards de dollars. Raja Salamé, désigné comme le bénéficiaire effectif, aurait utilisé cette entité, dénuée d’employés ou de bureaux, comme un simple compte de transit. Les fonds étaient ensuite transférés vers des comptes en Suisse, notamment à la HSBC Private Bank, puis redistribués pour des achats immobiliers ou des dépenses personnelles.
Un mécanisme sophistiqué
Le schéma fonctionnait ainsi : la BDL confiait à Forry Associates la gestion de titres financiers, moyennant une commission de 0,38 % par transaction. Ces opérations, sans valeur économique réelle, permettaient de générer des profits illicites. Environ 207 millions de dollars auraient été rapatriés au Liban pour les dépenses de Raja, tandis que des dizaines de millions en dollars, euros et francs suisses auraient bénéficié à Riad ou à ses structures offshore. Ce montage a attiré l’attention des autorités suisses, françaises et luxembourgeoises, qui enquêtent sur le blanchiment d’argent.
L’affaire Optimum Invest : une fraude comptable à grande échelle
Des gains fictifs pour masquer la crise
L’affaire Optimum Invest concerne des transactions entre 2015 et 2018, où la BDL, sous la direction de Salamé, aurait généré 8 milliards de dollars de « gains fictifs » via des opérations dites de « round-tripping ». Ces transactions consistaient à vendre des obligations à Optimum Invest, une société de courtage libanaise, qui les rachetait à un prix majoré. Ces hausses artificielles étaient comptabilisées comme des profits, masquant les pertes croissantes de la BDL dues à une politique monétaire insoutenable.
Les accusations détaillées
Salamé est accusé d’avoir détourné 44 millions de dollars via des commissions versées à Optimum Invest, dirigée à l’époque par Antoine Salamé, un parent éloigné. Les 45 contrats signés entre la BDL et Optimum auraient permis d’enrichir l’entourage de Salamé tout en manipulant les états financiers de la banque centrale. Ces pratiques, qualifiées de frauduleuses par les enquêteurs, ont contribué à retarder l’effondrement du système financier libanais.
Les mécanismes financiers : une illusion de stabilitéUne pyramide de Ponzi à l’échelle nationale
Pendant trois décennies, Salamé a maintenu la livre libanaise à un taux fixe de 1 500 livres pour un dollar, un exploit salué à l’époque comme un miracle économique. Ce système reposait sur des mécanismes d’ingénierie financière complexes : des taux d’intérêt élevés attiraient les capitaux étrangers, tandis que la BDL finançait les déficits publics par des emprunts massifs. À partir de 2016, face à la raréfaction des devises, Salamé a siphonné des dollars auprès des banques commerciales à des taux exorbitants, créant une spirale d’endettement insoutenable.
Des commissions au cœur du scandale
Les commissions versées à des sociétés comme Forry Associates et Optimum Invest constituaient un pilier de ces montages. Ces paiements, prélevés sur des transactions fictives, étaient transférés vers des comptes offshore, permettant à Salamé et ses proches d’accumuler un patrimoine immobilier en Europe, notamment à Paris et dans le canton de Vaud en Suisse. Ces pratiques ont masqué les pertes de la BDL, précipitant le pays vers la crise de 2019.
Les enquêtes au Liban : une crédibilité en jeuUne justice sous influence
Les enquêtes libanaises sur Salamé ont été marquées par des obstacles. Depuis 2020, des juges comme Ghada Aoun et Jean Tannous ont tenté de faire avancer les investigations, mais ils ont été freinés par des interférences politiques. En 2022, le procureur général Ghassan Oueidat a inculpé Salamé pour blanchiment et enrichissement illicite, mais les convocations ont souvent été ignorées. L’arrestation de septembre 2024, suivie de l’interrogatoire par le procureur Jamal al-Hajjar, semblait marquer une avancée. Pourtant, la décision d’autoriser une libération sous caution relance les doutes sur l’indépendance de la justice.
Les risques pour l’enquête
Cette décision pourrait compromettre les investigations au Liban. La prescription de trois ans sur certaines accusations, comme celles liées à Optimum Invest, menace de faire classer l’affaire. De plus, la pression politique et l’absence d’un cadre institutionnel stable limitent les chances d’un procès équitable. Si Salamé paie la caution, sa liberté conditionnelle pourrait compliquer l’accès aux preuves et aux témoins, freinant les progrès dans un dossier déjà complexe.
Les enquêtes internationales : un étau qui persiste
La France à l’offensive
La France mène une enquête rigoureuse contre Salamé. En mai 2023, un mandat d’arrêt international a été émis après son refus de se présenter à une audition à Paris. Les autorités françaises ciblent un patrimoine immobilier estimé à des dizaines de millions d’euros, incluant des appartements de luxe et un immeuble sur les Champs-Élysées, acquis via des fonds présumés détournés. Raja Salamé, Anna Kosakova et Marianne Hoayek sont également poursuivis pour blanchiment et association de malfaiteurs.
La Suisse et les autres juridictions
En Suisse, les investigations se concentrent sur les comptes de Raja Salamé à la HSBC Private Bank, où 120 millions d’euros d’actifs ont été gelés en 2022. La sanction de la HSBC par l’Autorité fédérale de surveillance des marchés financiers (FINMA) en juin 2024 a mis en lumière des manquements dans la lutte contre le blanchiment. L’Allemagne, le Luxembourg, la Belgique et le Liechtenstein enquêtent également, tandis que des sanctions américaines, britanniques et canadiennes visent Salamé et son entourage pour leur rôle dans l’effondrement de l’État de droit au Liban.
Les conséquences de la décision
La perspective d’une libération sous caution pourrait compliquer les enquêtes internationales. Bien que l’interdiction de voyager limite les déplacements de Salamé, son influence au Liban pourrait entraver la coopération judiciaire. Les autorités européennes, notamment en France et en Suisse, exigent une transparence totale, mais les lenteurs de la justice libanaise risquent de freiner l’extradition ou la saisie d’actifs. Cette décision pourrait également décourager les témoins ou les collaborateurs potentiels, craignant des représailles dans un pays où les élites restent puissantes.
Un symbole de l’impunité en question
La décision d’autoriser la libération sous caution de Riad Salamé, même non effective à ce jour, est un tournant dans une affaire qui cristallise les frustrations des Libanais. Accusé d’avoir orchestré un système financier ayant conduit à la ruine du pays, Salamé incarne l’impunité d’une élite intouchable. Si le paiement de la caution lui permet de recouvrer la liberté, les enquêtes devront redoubler d’efforts pour surmonter les obstacles politiques et logistiques. Dans un Liban où la justice est à la croisée des chemins, l’issue de cette affaire dira si le pays peut enfin briser le cycle de la corruption systémique.



