Une fin de carrière qui ne protège plus
À 80 ans, après plus de quarante années passées sur les chantiers, un ancien ouvrier du bâtiment pensait avoir sécurisé sa vieillesse grâce à son indemnité de fin de service. La crise a brisé ce calcul. La valeur de l’épargne a fondu, et l’accès à l’argent est devenu incertain. Le problème n’est pas seulement la baisse du niveau de vie. C’est la disparition d’un mécanisme de protection qui, pendant des décennies, a remplacé une retraite structurée pour une grande partie des travailleurs.
Le même basculement se répète dans de nombreuses familles. L’âge apporte des dépenses fixes qui ne se négocient pas, traitements chroniques, consultations, examens, parfois hospitalisations. Or, les revenus ne suivent pas. Lorsque la santé d’un conjoint se dégrade, la facture devient rapidement ingérable. La vieillesse n’est plus un temps de repos. Elle devient une période d’anticipation permanente, comment payer ce mois-ci, comment tenir le suivant, et surtout comment éviter l’accident médical qui ferait tout exploser.
Entre pharmacie et assiette: l’arbitrage qui tue à petit feu
La crise de la vieillesse se mesure dans des choix très concrets. Acheter le traitement complet ou réduire les doses. Renouveler une ordonnance ou payer l’alimentation. Reporter une consultation ou garder de l’argent pour le chauffage et le transport. Ces arbitrages, autrefois exceptionnels, se sont banalisés. Ils ont un effet direct sur la santé. Un médicament interrompu n’est pas une économie neutre. C’est un risque accru de complications et de rechute.
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À cela s’ajoute une dimension plus silencieuse, la honte. Beaucoup de personnes âgées refusent de demander ouvertement de l’aide. Elles craignent de devenir un poids pour leurs enfants. Elles voient aussi que leurs enfants, eux-mêmes, luttent contre la hausse des prix, les frais scolaires, les loyers, et la précarité du travail. La vieillesse, qui devait être un droit acquis après une vie de travail, se transforme en dépendance à la famille, au voisinage ou à un proche à l’étranger.
L’indemnité de fin de service, filet historique devenu piège
Le modèle libanais a longtemps reposé sur l’idée qu’une indemnité de fin de service pouvait faire office de retraite. Pour beaucoup, c’était le seul capital de protection. Or, lorsque la monnaie se déprécie et que les prix médicaux augmentent, ce capital ne suffit plus. Il se réduit à une réserve fragile, parfois bloquée, souvent incapable de suivre l’explosion des coûts.
Le problème prend alors une forme double. D’un côté, la dévaluation détruit la valeur réelle de l’indemnité. De l’autre, les difficultés d’accès à l’argent font perdre aux personnes âgées la maîtrise de leurs choix. Même celles qui ont « travaillé toute leur vie » se retrouvent à compter leurs dépenses comme si elles n’avaient jamais cotisé à une protection. Cette rupture alimente une colère froide, parce qu’elle touche au contrat moral le plus simple: travailler aujourd’hui pour vivre dignement demain.
Les programmes sociaux s’étendent, mais restent trop lents face à l’urgence
L’État tente d’élargir les filets existants. Des programmes d’aide ciblent désormais davantage les personnes âgées en situation de pauvreté, sans se limiter strictement à l’âge ou à un statut professionnel. L’intention est claire, intégrer ceux qui ont basculé récemment dans la précarité, et pas seulement ceux qui y étaient déjà.
Mais sur le terrain, ces aides sont décrites comme intermittentes et difficiles à obtenir. Les procédures prennent du temps. Les besoins, eux, arrivent chaque semaine. Une facture de pharmacie ne s’aligne pas sur un calendrier administratif. Un patient chronique ne peut pas attendre la fin d’une procédure. Le résultat est une protection sociale à deux vitesses, des dispositifs qui existent sur le papier, mais qui peinent à produire une continuité suffisante pour sécuriser la vie réelle.
Les responsables publics insistent sur la nécessité de coopération avec d’autres acteurs, collectivités, partenaires, secteur privé et associations. C’est une reconnaissance implicite: l’État seul n’a plus les moyens d’assumer la charge. Cette dépendance à des partenariats peut améliorer certaines prises en charge. Elle crée aussi une fragilité, parce que l’aide devient variable selon les zones, les réseaux et les capacités locales.
Quand la ville devient un amortisseur: solidarité locale et vulnérabilité accrue
Dans les régions les plus exposées, la vieillesse se mêle à d’autres fragilités. Dans les quartiers pauvres, la dégradation du bâti, les coupures, l’accès plus difficile aux soins et aux transports, et la faiblesse des services publics aggravent la précarité des personnes âgées. La solidarité locale existe, surtout dans les périodes de forte charge sociale comme le Ramadan. Elle prend la forme de repas, de dons, de visites, d’entraide ponctuelle. Mais elle ne remplace pas une couverture vieillesse ni une assurance santé.
Cette solidarité agit comme un amortisseur, pas comme un système. Elle limite certains drames immédiats. Elle ne garantit ni un revenu régulier, ni une prise en charge médicale stable. Et lorsque la crise s’éternise, les réseaux solidaires s’épuisent, car ceux qui aident sont souvent eux-mêmes fragilisés.
Une crise de droits, pas seulement une crise de pauvreté
Ce qui se dessine est un basculement de modèle. On passe d’une vieillesse organisée autour d’un droit implicite, protection après une vie de travail, à une vieillesse gérée comme une succession d’urgences. On passe d’un horizon de retraite à un horizon d’assistance. Et cette assistance dépend de facteurs incertains, famille disponible, argent venu de l’étranger, programme social accessible, prix des médicaments ce mois-ci.
La conséquence est immédiate. Les personnes âgées vivent avec une instabilité permanente, alors que la vieillesse devrait être le moment le plus stable de l’existence. La crise n’est pas seulement économique. Elle est institutionnelle et morale. Elle pose une question simple: dans un pays où tant de mécanismes ont lâché, qui garantit encore la dignité d’une fin de vie?



