L’ancien chef du Parti socialiste progressiste (PSP) libanais, Walid Jumblat, a annoncé dimanche son intention de se rendre prochainement en Syrie pour rencontrer le leader intérimaire Ahmad al-Sharaa. Cette déclaration intervient alors que des tensions montent entre la minorité druze, le gouvernement intérimaire syrien et Israël. Lors d’une conférence de presse à Beyrouth, Jumblat a accusé Israël et son Premier ministre Benjamin Netanyahu de semer la discorde sectaire et de menacer la sécurité nationale arabe. À Jaramana, près de Damas, des affrontements entre miliciens druzes et forces de sécurité ont exacerbé les craintes d’une nouvelle crise. Alors que la Syrie tente de se reconstruire après la chute de Bachar el-Assad en décembre, les ambitions d’Israël dans le sud du pays et les protestations druzes à Sweida soulignent les fragilités d’un équilibre précaire. Que signifie cette escalade pour l’avenir de la région ?
Une visite sous haute tension
Walid Jumblat n’en est pas à son premier voyage en Syrie. En décembre, quelques jours après l’éviction d’Assad par une offensive éclair menée par Hayat Tahrir al-Sham (HTS), il avait déjà rencontré Ahmad al-Sharaa, figure de proue du gouvernement intérimaire. Ce déplacement avait marqué un signal fort : Jumblat, leader influent de la communauté druze au Liban, entendait peser dans les négociations post-Assad. Aujourd’hui, son annonce d’une nouvelle visite s’inscrit dans un contexte bien plus explosif.
« Les Syriens libres doivent se méfier des complots d’Israël », a-t-il martelé dimanche. Pour Jumblat, les récentes initiatives israéliennes, notamment la création d’une zone tampon démilitarisée dans le sud de la Syrie, ne sont pas un simple réflexe défensif. Elles cachent, selon lui, une volonté de diviser le pays en exploitant les fractures ethniques et religieuses. Cette accusation fait écho à une longue histoire de méfiance entre le leader druze et l’État hébreu, qu’il critique depuis des décennies pour son occupation du Golan et son soutien aux Palestiniens.
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Mais cette fois, l’urgence est palpable. Les heurts à Jaramana, une banlieue densément peuplée de Damas où cohabitent Druzes et Chrétiens, ont mis en lumière les tensions entre communautés locales et le nouvel ordre syrien. Ces incidents, qui ont vu des miliciens druzes affronter les forces de sécurité du gouvernement intérimaire, ont coûté des vies et ravivé les spéculations sur une possible instrumentalisation par des acteurs extérieurs. Jumblat, avec son aura régionale, se positionne comme un médiateur potentiel, mais aussi comme un garde-fou contre ce qu’il appelle un « sabotage » israélien.
Jaramana : un foyer de discorde
Les affrontements à Jaramana ont éclaté ces derniers jours, opposant des groupes armés druzes aux forces de sécurité syriennes. Selon des rapports locaux, tout aurait commencé vendredi lorsqu’un différend à un checkpoint a dégénéré en fusillade, tuant un membre des forces de sécurité et en blessant un autre. Le lendemain, des miliciens venus de la banlieue voisine d’al-Malihah ont tenté une incursion, provoquant une riposte druze qui a laissé un combattant mort et neuf personnes blessées.
Jaramana n’est pas une ville anodine. Située à une dizaine de kilomètres de Damas, elle incarne une mosaïque syrienne avec sa population mixte de Druzes, de Chrétiens et de réfugiés sunnites ou chiites. Longtemps refuge pour les déplacés internes, elle a résisté aux divisions sectaires qui ont déchiré le pays pendant la guerre civile. Mais aujourd’hui, elle devient un symbole des défis auxquels fait face le gouvernement intérimaire d’Ahmed al-Sharaa : maintenir l’ordre dans un pays fragmenté, tout en répondant aux attentes des minorités.
Les Druzes de Jaramana, organisés en milices locales comme le « Bouclier de Jaramana », ont juré de protéger leur communauté. Leur refus de désarmer face aux forces de sécurité illustre une méfiance profonde envers Damas, désormais sous l’influence d’HTS, un groupe islamiste sunnite. Pour beaucoup, ces heurts ne sont pas seulement une question de sécurité locale : ils reflètent une lutte pour l’autonomie dans un contexte où les puissances régionales, dont Israël, cherchent à redessiner les lignes de pouvoir.
Israël entre en scène : protection ou provocation ?
Depuis la chute d’Assad, Israël a intensifié sa présence militaire dans le sud de la Syrie. Prétextant la nécessité de sécuriser ses frontières, l’armée israélienne a saisi la zone tampon démilitarisée du Golan syrien, violant selon Damas et l’ONU l’accord de cessez-le-feu de 1974. Samedi, le ministère israélien de la Défense a franchi une nouvelle étape en ordonnant à l’armée de « se préparer à défendre » Jaramana et de « protéger les Druzes ».
« Nous ne permettrons pas au régime islamique extrémiste en Syrie de nuire à la communauté druze », a déclaré le bureau de Benjamin Netanyahu dans un communiqué. Cette rhétorique s’inscrit dans une stratégie plus large : depuis décembre, Israël a multiplié les frappes aériennes sur des sites militaires syriens, arguant qu’il s’agissait d’empêcher ces armes de tomber entre les mains d’HTS. Mais l’intérêt soudain pour Jaramana soulève des questions.
Les Druzes syriens, qui représentent environ 3 % de la population, sont concentrés principalement à Sweida, dans le sud, mais aussi dans des poches comme Jaramana ou près du Golan. Historiquement, ils ont cherché à préserver leur autonomie face aux différents régimes qui ont gouverné Damas. Si certains, notamment dans le Golan occupé, ont des liens avec Israël – où 150 000 Druzes servent dans l’armée –, la majorité rejette toute ingérence étrangère. Les protestations anti-israéliennes à Sweida, qui ont suivi les récentes incursions, en sont la preuve.
Pour les analystes, l’offensive diplomatique et militaire d’Israël pourrait viser plusieurs objectifs : créer un précédent d’intervention dans les affaires syriennes, affaiblir le gouvernement intérimaire, ou encore rallier les Druzes comme alliés dans une région stratégiquement sensible. Mais cette posture risque aussi de radicaliser les communautés locales contre Israël, comme le souligne Jumblat.
Sweida : un bastion druze en ébullition
À Sweida, bastion druze dans le sud, la situation est tout aussi tendue. Pendant des années, cette province a été un foyer de résistance contre Assad, avec des manifestations massives dénonçant la corruption et la répression. Mais depuis décembre, les priorités ont changé. Les frappes israéliennes et l’avancée des troupes dans le Golan ont transformé les slogans anti-régime en cris contre l’occupation étrangère.
« Sweida ne sera pas votre dague empoisonnée dans le dos de la Syrie », pouvait-on lire sur les pancartes lors d’une manifestation récente. Pour les Druzes de la région, Israël n’est pas un sauveur, mais une menace. Cette défiance s’explique par l’histoire : depuis l’annexion du Golan en 1981, les Druzes syriens de cette zone ont refusé la citoyenneté israélienne, affirmant leur identité syrienne malgré les pressions.
Le gouvernement intérimaire, conscient de l’importance de Sweida, a tenté de désamorcer la crise. Ahmad al-Sharaa a récemment reçu une délégation druze à Damas, promettant de protéger les minorités. Mais l’absence notable du chef spirituel de Sweida, le cheikh Hikmat al-Hijri, dans ces pourparlers, laisse planer un doute sur l’unité de la communauté face aux défis actuels.
Walid Jumblat : une voix druze au cœur de la tempête
Walid Jumblat n’est pas un simple spectateur. Héritier d’une dynastie politique druze au Liban, il est une figure incontournable du Moyen-Orient. Critique virulent d’Israël et du régime Assad, il a su naviguer entre alliances pragmatiques et positions idéologiques. En 2015, au plus fort de la guerre civile syrienne, il avait négocié avec l’opposition à Idlib pour protéger les Druzes locaux contre les exactions des groupes extrémistes.
Aujourd’hui, son rôle est double. D’un côté, il cherche à unir les Druzes de Syrie et du Liban face à ce qu’il perçoit comme une menace existentielle. De l’autre, il veut éviter que sa communauté ne devienne un pion dans un jeu géopolitique plus vaste. « Il y a un complot pour le sabotage dans la région et pour la sécurité nationale arabe », a-t-il averti, appelant les leaders arabes à agir avant qu’il ne soit trop tard.
Sa prochaine visite à Damas sera un test. Renforcera-t-elle les liens entre les Druzes et le gouvernement intérimaire ? Ou accentuera-t-elle les divisions avec ceux qui, à Sweida ou Jaramana, préfèrent l’autonomie à l’intégration ? Jumblat devra aussi convaincre Ahmad al-Sharaa, ancien chef d’HTS, de contenir les éléments radicaux qui pourraient attiser les tensions sectaires.
Les Druzes : entre héritage et incertitude
La secte druze, née au Xe siècle comme une branche de l’ismaélisme chiite, est un pilier discret mais résilient du Levant. Avec environ un million de membres dans le monde, elle est majoritairement implantée en Syrie, au Liban et en Israël. En Syrie, sa survie repose sur une stratégie d’adaptation : éviter les conflits majeurs tout en défendant farouchement son identité.
Mais l’après-Assad change la donne. Le vide du pouvoir à Damas, combiné aux ambitions d’Israël et aux rivalités internes, place les Druzes dans une position vulnérable. À Jaramana, ils se battent pour leur sécurité immédiate. À Sweida, ils rejettent toute tutelle étrangère. Partout, ils oscillent entre loyauté nationale et instinct de préservation.
Une région au bord du précipice
Les événements récents en Syrie ne sont pas isolés. Ils s’inscrivent dans une lutte plus large pour le contrôle du Levant, où Israël, la Turquie, l’Iran et les puissances arabes jouent leurs cartes. Pour Jumblat, le sommet arabe prévu au Caire cette semaine doit être une occasion de contrer ce qu’il appelle le « plan diabolique » d’Israël. Mais les divisions internes au monde arabe risquent de limiter toute réponse collective.
À Jaramana, la situation s’est temporairement calmée avec l’entrée de l’armée syrienne, facilitée par une médiation attribuée à Jumblat. Mais les braises couvent encore. Si Israël persiste dans sa rhétorique interventionniste, et si le gouvernement intérimaire échoue à rassurer les minorités, la Syrie pourrait replonger dans le chaos. Pour les Druzes, comme pour le pays, l’avenir reste suspendu à un fil.



