Le 24 mars 2025, le ministre des Finances, Yassine Jaber, a rencontré l’Association des banques du Liban (ABL) pour la première fois depuis sa nomination en février 2025, dans un contexte de négociations imminentes avec le Fonds monétaire international (FMI). Ce même jour, le Premier ministre Nawaf Salam recevait une délégation de l’association « Cri des déposants » et s’est prononcé en faveur de la levée du secret bancaire et d’un audit juricomptable pour clarifier les responsabilités dans la crise bancaire. Alors que Salam insiste sur la transparence, l’attitude de l’ABL, marquée par une résistance persistante, et le passé de Jaber, qui avait cherché à minimiser les pertes des banques en 2020, soulèvent des doutes sur l’issue de ce dialogue.
Une rencontre cruciale, mais des positions divergentes
Après la réunion, Yassine Jaber a qualifié l’échange de « bon et franc ». « C’était une visite de félicitations, mais aussi notre premier rendez-vous avec l’ABL. Nous avons discuté de nombreux points, notamment des préparatifs pour les négociations avec le FMI », a-t-il déclaré. Il a souligné l’importance d’une coordination avec les banques pour avancer sur trois dossiers prioritaires : la restructuration du secteur bancaire, la restitution des fonds des déposants – 93 milliards de dollars gelés depuis 2019 (FMI) – et la levée du secret bancaire, une exigence du FMI depuis 2022. Jaber a également annoncé des nominations imminentes : un nouveau gouverneur de la Banque du Liban (BDL) et des vice-gouverneurs d’ici juin 2025, ainsi qu’un renouvellement de la commission de contrôle des banques, pour poser un cadre complet face à la crise.
Le même jour, Nawaf Salam, lors de sa rencontre avec « Cri des déposants », a martelé que « la levée du secret bancaire et un audit juricomptable sont les portes d’entrée naturelles pour la réforme financière et la restitution des fonds des déposants ». Cette position, qui fait écho aux demandes du FMI et des déposants – dont 60 % des comptes supérieurs à 100 000 dollars restent bloqués (circulaire 151, BDL, 2024) – met une pression directe sur l’ABL, accusée de protéger les intérêts des actionnaires au détriment des citoyens.
L’ABL : une attitude irresponsable face à l’urgence
Malgré les appels à la transparence, l’ABL continue d’adopter une posture défensive, qui frise l’irresponsabilité. Depuis 2019, les banques ont contribué à creuser un déficit de 70 milliards de dollars (FMI, 2023) en investissant massivement dans des titres d’État à haut risque sous Riad Salamé (1993-2023). Pourtant, l’ABL a systématiquement freiné les réformes. En 2020, un projet de loi sur la levée du secret bancaire, approuvé sous Hassan Diab, a été bloqué au Parlement – où il dort depuis le 5 mars 2020 – sous la pression de l’ABL et de ses alliés politiques, notamment Amal et le Hezbollah (15 et 13 sièges en 2022). En 2023, l’ABL a rejeté un plan de répartition des pertes proposé par Najib Mikati, arguant que les déposants devaient absorber une partie du choc, une position dénoncée comme une tentative de protéger les actionnaires.
Aujourd’hui, alors que 82 % des Libanais vivent sous le seuil de pauvreté (Banque mondiale, 2024) et que la livre s’échange à 92 000 LBP pour 1 USD (Lira Rate), l’ABL reste passive. Sur 62 banques, 14 sont au bord de la faillite (ABL, 2024), et le crédit au secteur privé a chuté de 18 milliards de dollars en 2018 à 4,3 milliards (BDL). Les restrictions sur les retraits – 300 dollars par mois pour les petits comptes – et l’érosion des dépôts (de 135 à 97 milliards de dollars entre 2019 et 2024, BDL) ont ruiné des millions de Libanais, mais l’ABL refuse toujours de recapitaliser ou de s’engager dans un audit juricomptable, qui pourrait révéler des transferts illicites estimés entre 10 et 20 milliards de dollars (Transparency International, 2023).
Le passé controversé de Yassine Jaber
Yassine Jaber, nommé ministre des Finances sous Nawaf Salam, n’est pas un inconnu dans ce dossier. En 2020, alors membre de la commission des Finances et du Budget, il avait joué un rôle clé dans des discussions visant à minimiser les pertes des banques, au détriment des déposants. Lors d’une réunion avec une délégation du FMI en décembre 2021, Jaber, aux côtés d’Ibrahim Kanaan, avait défendu des solutions favorisant les intérêts bancaires, comme le report de la restructuration et la préservation des capitaux des actionnaires (L’Orient-Le Jour, 2021). Cette position, qui avait suscité des critiques – notamment de la part de figures indépendantes comme Mounir Younes, qui dénonçait un « favoritisme » envers les banques – jette une ombre sur sa capacité à imposer des réformes radicales aujourd’hui.
Un contraste avec les priorités de Salam
L’appel de Salam à un audit juricomptable, soutenu par des associations de déposants comme Khalil Bramana, qui a insisté sur un « audit pénal dans chaque ministère et banque » lors de la rencontre avec Salam, contraste avec l’approche plus conciliante de Jaber. Alors que Salam exige que « les banques assument leur part de responsabilité » et que leurs capitaux soient augmentés, l’ABL, représentée lors de cette réunion, n’a montré aucun signe de compromis. Cette divergence entre les deux figures du gouvernement – Salam, un ancien juge international, et Jaber, un proche de Nabih Berri (président du Parlement) – pourrait compliquer les négociations avec le FMI, qui exige une transparence totale pour débloquer une aide de 3 milliards de dollars gelée depuis 2022.
D’autres engagements pour relancer l’économie
Le 24 mars, Jaber a également rencontré une délégation de l’International Finance Corporation (IFC), branche de la Banque mondiale, pour discuter de partenariats public-privé visant à relancer les infrastructures – un secteur à l’arrêt, avec des coupures d’électricité de 20 heures par jour (EDL, 2024). Il a aussi reçu Ibrahim Kanaan, président de la commission des Finances, pour aborder les réformes budgétaires, un autre préalable du FMI.
Une urgence nationale, un dialogue incertain
Le 24 mars 2025, la rencontre entre Yassine Jaber et l’ABL met en lumière l’urgence d’une réforme bancaire, mais aussi les obstacles majeurs posés par l’inertie de l’ABL et le passé de Jaber. Alors que Nawaf Salam pousse pour un audit juricomptable et la levée du secret bancaire, l’ABL reste un frein, prolongeant une crise qui a ruiné des millions de Libanais. Dans un pays où l’inflation atteint 174 % (Institut libanais des statistiques) et le PIB 21,8 milliards de dollars (FMI, 2024), ce dialogue risque de rester lettre morte sans un changement radical d’attitude.



