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147 000 élèves à distance : l’école libanaise au bord de la rupture

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147 000 élèves suivent désormais leur scolarité à distance dans un système éducatif déjà fragilisé par des années de crise. Le chiffre résume l’ampleur du choc. Il ne dit pourtant pas tout. Derrière lui se cachent des enfants sans connexion stable, des familles déplacées, des enseignants dispersés, des écoles transformées en centres d’hébergement, des examens incertains et une fracture grandissante entre ceux qui peuvent encore apprendre et ceux qui décrochent lentement.

Une école coupée en trois

La guerre a divisé le système scolaire en trois réalités. La première concerne les écoles passées à l’enseignement à distance. Elles tentent de maintenir un lien pédagogique avec leurs élèves, mais ce lien dépend de l’électricité, de l’internet, des téléphones, des ordinateurs et de la disponibilité des parents. Dans de nombreuses familles déplacées, ces conditions ne sont pas réunies.

La deuxième réalité est celle des écoles fermées. Certaines ont cessé leurs activités. D’autres ont vu leurs enseignants et leurs élèves se disperser. Certaines ont été transformées en lieux d’accueil pour les déplacés. Dans ces cas, la scolarité ne se poursuit plus vraiment. Elle survit par fragments, selon les possibilités locales.

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La troisième réalité concerne les écoles qui continuent en présence ou selon un modèle mixte. Environ 180 000 élèves suivent encore leur enseignement en présentiel ou en système hybride, principalement dans des zones moins exposées et dans des établissements qui n’ont pas été convertis en abris. Cette différence crée une inégalité brutale. Tous les élèves libanais vivent la même année scolaire. Mais ils ne la vivent pas avec les mêmes chances.

Le chiffre des 147 000 élèves révèle une fracture numérique

L’enseignement à distance donne l’impression d’une continuité. Dans la pratique, il révèle surtout l’inégalité d’accès aux outils. Certains élèves disposent d’un ordinateur, d’une bonne connexion et d’un espace calme. D’autres suivent les cours sur un téléphone partagé, parfois fissuré, avec une connexion faible et des coupures répétées. D’autres encore ne se connectent presque jamais.

Dans les centres d’hébergement, l’école à distance devient souvent une épreuve. Les familles vivent dans des espaces collectifs. Les enfants n’ont pas toujours d’écouteurs. Le bruit empêche la concentration. Les appareils sont rares. La connexion est faible ou absente. Les parents, eux-mêmes sous pression, ne peuvent pas toujours accompagner les devoirs.

Le chiffre de 147 000 élèves à distance ne doit donc pas être lu comme un chiffre de réussite. Il dit que le système tente de rester actif. Il ne dit pas que l’apprentissage est équitable. Un élève connecté une heure par jour depuis un abri n’a pas les mêmes chances qu’un élève installé chez lui, avec un enseignant disponible et un matériel adapté.

Les écoles transformées en abris paient un double prix

La transformation des écoles en centres d’hébergement répond à une urgence humanitaire. Quand des familles fuient les frappes, les bâtiments scolaires deviennent des lieux disponibles, connus et souvent mieux adaptés que d’autres espaces collectifs. Mais cette solution a un coût éducatif lourd. Une école qui accueille des déplacés ne peut plus toujours accueillir ses élèves.

Ce phénomène touche aussi l’enseignement technique et professionnel. Des dizaines d’établissements techniques ont été convertis en abris ou fermés. Des milliers de jeunes voient ainsi leur formation interrompue. Le problème est grave, car l’enseignement professionnel dépend souvent d’ateliers, de machines, de matériel et de présence physique. Il se prête moins facilement au cours à distance.

La fermeture ou la conversion des écoles crée une chaîne de conséquences. Les élèves perdent les cours. Les enseignants perdent leur lieu de travail. Les familles perdent un espace de stabilité. Les déplacés gagnent un toit, mais dans des conditions qui rappellent chaque jour que la crise scolaire et la crise humanitaire se nourrissent l’une l’autre.

Les examens deviennent une question de justice

La tenue des examens officiels ne peut plus être traitée comme une simple décision administrative. Elle devient une question de justice éducative. Les élèves n’ont pas reçu le même volume de cours. Ils n’ont pas étudié dans les mêmes conditions. Certains ont vécu des déplacements, des bombardements, la perte d’un proche ou l’angoisse quotidienne. D’autres ont poursuivi leur année avec moins de perturbations.

La ministre de l’Éducation Rima Karami a affirmé que les élèves ne seraient pas examinés sur des cours qu’ils n’ont pas reçus. Cette garantie est nécessaire. Elle ne règle pas tout. Même si le programme est adapté, la capacité de concentration, la stabilité psychologique et le temps réel d’apprentissage ne sont pas égaux.

Reporter les examens peut soulager une partie des élèves. Mais le report crée aussi de l’incertitude. L’annulation peut être perçue comme une protection, mais elle fragilise la valeur des diplômes. Le maintien strict peut donner une impression de normalité, mais il risque d’aggraver les inégalités. Le ministère doit donc arbitrer entre la crédibilité du diplôme et la réalité vécue par les élèves.

Les enfants déplacés perdent plus que des cours

Un enfant déplacé ne perd pas seulement des heures d’enseignement. Il perd son cadre. Il perd sa classe, son banc, son trajet, ses amis, son enseignant, sa routine et parfois son sentiment de sécurité. Cette rupture a des effets profonds sur la concentration et sur la mémoire. Un enfant qui dort mal, qui entend parler de frappes ou qui vit dans un lieu collectif n’apprend pas comme avant.

Les organisations humanitaires signalent que des centaines de milliers d’enfants ont été déplacés depuis l’escalade des hostilités. Plusieurs données internationales indiquent qu’une partie importante des enfants libanais vit désormais entre abris, familles d’accueil et logements provisoires. Cette mobilité forcée complique le suivi scolaire. Les enseignants perdent parfois le contact avec leurs élèves. Les familles changent de région. Les enfants passent d’un établissement à un autre, ou restent sans inscription claire.

La crise éducative devient alors une crise de protection. L’école n’est pas seulement un lieu d’apprentissage. Elle offre un rythme, un adulte référent, un espace collectif et parfois un repas, une orientation ou un signalement de danger. Quand l’école disparaît, l’enfant devient plus exposé.

Les enseignants aussi sont dispersés

Le débat se concentre souvent sur les élèves. Mais les enseignants subissent la même crise. Certains sont déplacés. D’autres doivent enseigner à distance depuis des conditions précaires. D’autres encore travaillent dans des établissements accueillant des déplacés ou dans des écoles à effectifs irréguliers. Leur capacité à enseigner dépend elle aussi de l’électricité, de l’internet, du matériel et de leur sécurité.

À cette crise s’ajoute la fatigue économique. Les salaires du secteur public et de nombreuses écoles privées restent sous pression. Les enseignants doivent parfois financer leurs déplacements, leurs connexions et leurs outils. Dans un système déjà affaibli, la guerre transforme le professeur en travailleur d’urgence.

La continuité pédagogique repose largement sur eux. Pourtant, peu de dispositifs leur donnent un soutien à la hauteur. Ils doivent adapter les cours, gérer l’anxiété des élèves, répondre aux parents, réduire les programmes et préparer des évaluations adaptées. Sans soutien aux enseignants, l’école à distance restera un dispositif fragile.

Les élèves à besoins particuliers sont les plus exposés

La crise touche plus durement les élèves en situation de handicap, les enfants ayant des troubles de l’apprentissage et ceux qui suivent des thérapies spécialisées. Certains accompagnements peuvent être assurés à distance. Mais beaucoup exigent une présence, du matériel et un cadre adapté. Un écran ne remplace pas toujours une séance d’orthophonie, d’ergothérapie ou d’accompagnement spécialisé.

Des spécialistes soulignent que certains enfants ne peuvent pas être exposés longuement aux écrans. D’autres ne peuvent pas bénéficier d’une intervention efficace à distance, surtout lorsqu’ils ont une forte agitation, des troubles de l’attention ou des besoins sensoriels. L’interruption des séances peut entraîner une régression. Elle peut aussi aggraver les difficultés scolaires.

Cette dimension reste souvent invisible. Les chiffres globaux parlent d’élèves à distance ou en présentiel. Ils ne disent pas combien d’enfants perdent un suivi thérapeutique, combien d’enfants cessent de progresser ou combien de familles doivent assumer seules un accompagnement spécialisé. Une politique éducative d’urgence doit intégrer ces cas, sinon la fracture scolaire deviendra aussi une fracture du handicap.

Les parents entre frais, peur et impossibilité de choisir

Les parents vivent une pression multiple. Certains doivent payer des frais de scolarité alors que les cours sont réduits ou à distance. Les écoles, elles, affirment avoir besoin de ces paiements pour verser les salaires. Les familles déplacées, appauvries ou privées de revenus ne peuvent pas toujours suivre. Le conflit entre parents et établissements devient presque inévitable.

La peur du déplacement quotidien pèse aussi. Même quand une école reste ouverte, les parents hésitent à envoyer leurs enfants sur les routes. Le risque d’une frappe, d’un blocage ou d’une alerte suffit à perturber l’année. Dans certaines zones, la scolarité en présence devient une décision familiale difficile, presque un calcul de risque.

Les parents qui travaillent sont pris dans une autre contrainte. Garder un enfant à la maison pendant les cours à distance suppose une présence adulte. Beaucoup ne peuvent pas l’assurer. Les plus pauvres sont les plus exposés. Ils ne peuvent pas toujours payer une aide, acheter un appareil ou s’absenter du travail.

L’enseignement privé et public face à une même crise, avec des moyens inégaux

Les écoles privées disposent parfois d’outils numériques plus solides, de plateformes, d’enseignants plus accessibles et de ressources administratives. Mais elles dépendent des frais payés par les familles. Quand les parents ne paient plus, les établissements perdent leur capacité à maintenir les salaires et les services.

Le secteur public, lui, porte une grande partie des élèves les plus vulnérables. Il doit absorber les effets du déplacement, de la pauvreté et de la conversion des écoles en abris. Ses marges sont plus faibles. Ses enseignants sont sous pression salariale. Ses infrastructures sont souvent moins adaptées au numérique.

La guerre amplifie donc une inégalité ancienne. Ceux qui ont des moyens achètent la continuité. Ceux qui n’en ont pas subissent les interruptions. Cette différence peut produire des écarts durables. Un mois perdu dans une famille pauvre ne se rattrape pas aussi vite qu’un mois perturbé dans une famille équipée.

La région montre que le Liban manque de marge numérique

Dans plusieurs pays de la région, l’enseignement à distance a été utilisé après l’escalade militaire de mars. Certains systèmes ont mieux absorbé le choc grâce à une infrastructure numérique plus forte, des plateformes nationales, des appareils disponibles et des plans de continuité déjà testés. Le Liban, lui, entre dans cette crise après des années d’effondrement financier, de coupures de courant et de fragilité institutionnelle.

Cette différence est décisive. Le cours à distance ne dépend pas seulement de la bonne volonté des écoles. Il dépend d’un écosystème. Il faut de l’électricité, une connexion, des appareils, des enseignants formés, des contenus adaptés, des données fiables et un soutien aux familles. Le Liban ne dispose pas de tous ces éléments à grande échelle.

L’urgence ne doit donc pas cacher la faiblesse structurelle. Le pays ne peut pas simplement demander aux écoles de passer en ligne. Il doit construire un vrai plan numérique éducatif. Ce plan doit prévoir des appareils pour les familles vulnérables, des forfaits internet éducatifs, des contenus simplifiés, une formation des enseignants et un suivi des élèves décrocheurs.

Le risque d’une génération à trous

L’année scolaire actuelle peut laisser des trous durables dans les apprentissages. Les plus jeunes risquent de perdre des bases en lecture, en écriture et en calcul. Les adolescents risquent de décrocher, surtout s’ils doivent aider leurs familles, travailler ou se déplacer. Les élèves en fin de cycle risquent d’aborder l’université ou la formation professionnelle avec des acquis fragiles.

Les ruptures successives aggravent ce danger. Le Liban a connu des crises politiques, économiques, sanitaires et scolaires. Chaque interruption paraît temporaire. Mais leur accumulation crée un déficit d’apprentissage. Un élève qui a connu la pandémie, l’effondrement économique, les grèves, les déplacements et la guerre ne traverse pas un simple accident. Il traverse une scolarité en morceaux.

Le pays doit donc mesurer la perte d’apprentissage. Il ne suffit pas de terminer l’année. Il faut savoir ce que les élèves ont réellement acquis. Des évaluations diagnostiques, non punitives, peuvent aider à identifier les lacunes. Elles doivent servir à organiser du rattrapage, non à sanctionner.

Les universités attendent des décisions claires

L’incertitude sur les examens a aussi des effets sur l’enseignement supérieur. Les universités doivent préparer les admissions. Elles doivent savoir quand les élèves termineront leur cycle. Elles doivent adapter leurs calendriers et leurs critères. Un retard trop long peut créer un embouteillage académique.

Les familles sont aussi concernées. Elles doivent organiser les frais, les logements, les déplacements et les inscriptions. Les élèves de terminale subissent une pression supplémentaire. Ils doivent préparer des examens incertains, tout en pensant à leur avenir universitaire ou professionnel.

Le ministère doit donc donner une vision claire. La pire option serait une succession de décisions tardives. Les élèves peuvent supporter un programme réduit ou un calendrier adapté. Ils supportent moins l’incertitude permanente. La clarté est une forme de protection psychologique.

L’aide internationale doit aller au-delà de l’urgence

L’UNESCO a annoncé une enveloppe de 650 000 dollars pour soutenir la continuité de l’éducation des populations déplacées au Liban. Cette aide est utile, mais elle reste limitée face à l’ampleur de la crise. Les besoins portent sur les appareils, la connexion, le soutien psychosocial, les contenus, les enseignants, la réhabilitation des écoles et les dispositifs pour les enfants vulnérables.

L’aide humanitaire à l’éducation est souvent moins visible que la nourriture ou les médicaments. Elle est pourtant essentielle. Un enfant qui perd l’école pendant plusieurs mois peut perdre plus qu’un programme. Il peut perdre la confiance, la discipline, les liens sociaux et la possibilité de se projeter.

Les bailleurs doivent donc considérer l’école comme une urgence vitale. La reconstruction du Sud ne pourra pas se limiter aux maisons et aux routes. Elle devra inclure les établissements scolaires, les bibliothèques, les équipements, les transports et les équipes éducatives.

Le décrochage doit être suivi élève par élève

Le principal danger est le décrochage silencieux. Un élève ne disparaît pas toujours d’un coup. Il manque d’abord une séance en ligne. Puis plusieurs. Il cesse de rendre les devoirs. Il ne répond plus aux messages. Ses parents changent de région. L’école perd le contact. Quelques semaines plus tard, le retour devient difficile.

Le ministère et les établissements doivent donc créer un suivi précis. Il faut identifier les élèves absents, les contacter, connaître leurs besoins et proposer des solutions. Cette tâche demande du personnel. Elle demande aussi des données fiables et une coordination avec les municipalités, les associations et les centres d’hébergement.

Le rattrapage doit être pensé dès maintenant. Il peut passer par des cours d’été, des modules courts, des séances de soutien, des groupes de niveau et des contenus imprimés pour ceux qui n’ont pas internet. L’école à distance ne doit pas devenir le seul outil. Dans certains cas, le papier, la radio, les points éducatifs locaux ou les classes mobiles peuvent être plus efficaces.

Une école au bord de la rupture, mais pas sans leviers

La crise actuelle montre que l’école libanaise est au bord de la rupture. Mais elle montre aussi où agir. Il faut sécuriser les écoles qui peuvent rouvrir. Il faut libérer progressivement les établissements utilisés comme abris lorsque des solutions de logement existent. Il faut équiper les élèves à distance. Il faut soutenir les enseignants. Il faut adapter les examens. Il faut protéger les élèves à besoins particuliers.

La priorité doit être la justice éducative. Les élèves ne vivent pas les mêmes conditions. Les décisions doivent le reconnaître. Une même épreuve pour tous peut devenir injuste si les conditions d’apprentissage ont été profondément différentes. Le système doit préserver la valeur du diplôme sans ignorer la réalité de la guerre.

Les 147 000 élèves à distance ne sont pas seulement un chiffre de crise. Ils sont un avertissement. Si l’État, les écoles, les familles et les partenaires internationaux ne construisent pas une réponse rapide, le Liban risque de voir se former une génération marquée par des années scolaires incomplètes. L’urgence n’est pas seulement de maintenir des cours. Elle est de sauver le droit d’apprendre.

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