À Beyrouth, l’après-FINUL n’est plus une hypothèse lointaine. Il est devenu un sujet de travail politique, militaire et diplomatique, alors même que la mission des Nations unies doit cesser ses opérations à la fin de 2026 et entamer son retrait en 2027. Dans les cercles dirigeants libanais, l’idée prend forme depuis plusieurs mois : éviter qu’un vide sécuritaire ne s’ouvre dans le Sud, au moment où Israël consolide une présence de fait à l’intérieur du territoire libanais et impose de nouvelles restrictions de circulation le long de la frontière. C’est dans ce contexte qu’un scénario de présence internationale durable, portée par certains pays européens, retient l’attention de Beyrouth.
Le cadre n’est pas encore figé. Il n’existe pas, à ce stade, de plan formellement adopté définissant des bases permanentes françaises, espagnoles ou italiennes sur le sol libanais après la FINUL. Le terme lui-même relève davantage, pour l’instant, des scénarios discutés à Beyrouth et dans plusieurs capitales que d’une architecture juridiquement arrêtée. Mais plusieurs indices convergent. L’Italie a déclaré publiquement qu’elle continuerait à faire sa part même après la mission onusienne, en maintenant une présence au niveau multilatéral et bilatéral. L’Espagne a affirmé vouloir rester engagée au Liban après 2026, que ce soit sous mandat onusien, européen ou dans une autre formule. Côté libanais, le président Joseph Aoun a, de son côté, dit accueillir favorablement tout pays souhaitant maintenir des forces dans le Sud après le retrait de la FINUL, à condition qu’un cadre précis soit arrêté. À Paris, enfin, le débat est moins public sur la forme finale, mais la France demeure au centre des discussions sur le futur dispositif de sécurité au Sud-Liban.
Pour Beyrouth, la question n’est pas seulement de remplacer des casques bleus par d’autres uniformes. Elle est de savoir qui restera sur le terrain au moment où la résolution 1701 entre dans une zone de remise en cause ouverte. Depuis la reprise de la guerre en mars, Israël a avancé à l’intérieur du Sud-Liban, imposé de nouvelles cartes de circulation, mené des démolitions dans des dizaines de villages et installé ce qu’il présente comme une nouvelle ligne de déploiement. Dans les communications israéliennes relayées ces derniers jours, le terme de « ligne jaune » a même émergé pour désigner cette zone nouvelle, comparable à celle utilisée à Gaza. Pour Beyrouth, cette évolution renforce au contraire l’intérêt d’une présence internationale qui ne soit pas seulement symbolique.
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Après la FINUL, le Liban cherche déjà la suite
Le point de départ est désormais connu. Le Conseil de sécurité des Nations unies a renouvelé, le 28 août 2025, le mandat de la FINUL « pour une dernière fois » jusqu’au 31 décembre 2026. Le texte prévoit ensuite un retrait progressif et ordonné sur l’année 2027, en coordination avec le gouvernement libanais. Cette décision avait été prise au terme d’un compromis porté par la France, mais sous une pression américaine très nette. Washington avait alors expliqué qu’il ne soutiendrait plus de nouvelle prorogation, en estimant que l’environnement sécuritaire avait changé et que l’État libanais devait désormais assumer davantage de responsabilités dans le Sud.
Israël, de son côté, avait accueilli cette perspective comme la confirmation d’une ligne qu’il défend depuis longtemps. À l’ONU, son ambassadeur avait affirmé que la FINUL avait échoué dans sa mission en laissant le Hezbollah devenir une menace régionale. Depuis, cette critique est restée constante. L’argument israélien consiste à dire que la mission a contribué à figer une illusion de stabilité sans empêcher l’enracinement militaire du Hezbollah au sud du Litani. Dans cette lecture, le départ de la FINUL ouvre la voie à un autre modèle de sécurité, moins onusien, plus bilatéral ou plus directement contrôlé par les acteurs militaires et diplomatiques dominants.
À Beyrouth, cette échéance a été lue tout autrement. Dès le début de l’année, Joseph Aoun a commencé à préparer l’après-FINUL comme une question d’État. En janvier, lors d’un échange avec le secrétaire général adjoint de l’ONU chargé des opérations de paix, Jean-Pierre Lacroix, la présidence libanaise a fait savoir que le chef de l’État accueillait favorablement tout pays souhaitant maintenir des forces dans le Sud pour aider l’armée libanaise après le retrait de la mission onusienne, sous réserve d’un accord sur le cadre d’action de ce futur dispositif. La phrase a marqué un tournant. Le Liban ne se contentait plus de demander la survie de la FINUL. Il ouvrait la porte à une présence internationale nouvelle, à condition qu’elle reste compatible avec sa souveraineté.
Cette ligne n’a pas été abandonnée depuis. Au contraire, elle s’est renforcée avec la dégradation militaire du front sud et avec les discussions lancées autour d’un cessez-le-feu plus durable avec Israël. À Beyrouth, le signal de janvier a été compris comme l’ouverture officielle d’un chantier : penser un dispositif qui prolonge une présence internationale au Sud sans reconduire mécaniquement la FINUL sous son format actuel.
L’Italie avance à découvert, l’Espagne veut rester, la France garde la main
Parmi les pays européens contributaires, l’Italie est celui qui s’est exprimé le plus clairement. Lors de sa visite officielle au Liban, le ministre italien de la défense Guido Crosetto a déclaré qu’« même après la FINUL », l’Italie continuerait à faire sa part, en soutenant fermement la présence internationale et en contribuant au renforcement des capacités des forces armées libanaises. Il a ajouté que Rome garantirait sa présence à la fois au niveau multilatéral et bilatéral, notamment à travers le Comité militaire technique pour le Liban et la mission MIBIL. Cette déclaration a une portée concrète : elle signifie que Rome ne se prépare pas à sortir du théâtre libanais avec la seule fermeture du chapitre FINUL.
L’Italie ne part pas de rien. Elle est l’un des principaux contributeurs de la mission onusienne, dispose d’un ancrage politique ancien au Liban et entretient déjà des instruments bilatéraux de coopération militaire. Son choix de rester sous une forme ou sous une autre peut donc être lu comme le socle le plus explicite d’un dispositif post-FINUL.
L’Espagne, pour sa part, a tenu une position moins détaillée sur la forme, mais très nette sur l’intention. Le 19 mars, Pedro Sánchez a déclaré que l’ambition du gouvernement espagnol, comme celle de plusieurs autres nations présentes dans la mission, dont la France et l’Italie, était de poursuivre l’engagement au Liban après 2026. Il a ajouté que la formule restait à déterminer, qu’elle passe par les Nations unies, par l’Union européenne ou par une autre structure. Madrid a donc acté deux choses : la fin programmée du mandat actuel ne signifie pas retrait automatique de l’intérêt espagnol pour le Sud-Liban ; et le maintien d’une présence européenne sur place est désormais un sujet ouvert, non un tabou.
La France se situe à un point intermédiaire. Officiellement, Paris ne présente pas encore de schéma public aussi détaillé que celui de Rome. Mais, dans le même temps, Paris reste au cœur du dossier. D’une part, parce que la France a rédigé la résolution onusienne qui a organisé la dernière prorogation du mandat. D’autre part, parce qu’elle demeure l’un des principaux pays engagés dans la mission, et qu’elle a récemment réaffirmé que la FINUL avait vocation à rester un élément essentiel de crédibilité pour le règlement de la crise au Sud-Liban. Enfin, parce qu’Emmanuel Macron a encore rappelé, lors de sa rencontre du 21 avril avec Nawaf Salam, que la France continuerait à aider le Liban à préparer ses négociations avec Israël, même sans siéger directement à la table de Washington, un format dans lequel Paris souhaitait être présent mais auquel Israël et les États-Unis ont refusé de l’associer.
Autrement dit, Paris ne dit pas encore publiquement : « nous établirons des bases permanentes ». Mais la France est bien présente dans la conversation stratégique sur l’après-FINUL. À Beyrouth, on comprend qu’elle est l’un des pays que le Liban cherche à retenir dans le jeu, à côté de l’Italie, de l’Espagne et d’autres partenaires européens.
Le Sud-Liban change de nature sous les cartes israéliennes
Cette réflexion sur l’après-FINUL a pris une urgence nouvelle avec les décisions militaires israéliennes d’avril. Le 20 avril, l’armée israélienne a diffusé des cartes enjoignant aux habitants du Sud-Liban de rester à l’écart d’une large bande de territoire au bord de la frontière et de ne pas approcher la zone du Litani. Reuters a rapporté que cette nouvelle ligne de déploiement courait, selon les secteurs, entre cinq et dix kilomètres à l’intérieur du territoire libanais. L’armée israélienne a présenté cette bande comme une zone tampon destinée à protéger le nord d’Israël contre le Hezbollah.
Sur le terrain, les conséquences sont immédiates. L’accès à des dizaines de localités est restreint. Des villages sont partiellement vidés. Des démolitions se poursuivent. Des axes de circulation deviennent impraticables ou interdits. La zone se transforme de fait en espace sous contrôle militaire israélien, où les civils libanais sont sommés de ne pas revenir. Dans les communications israéliennes relayées par plusieurs médias, cette ligne nouvelle a été rapprochée de la « ligne jaune » déjà utilisée à Gaza. Le terme importe moins, au fond, que la réalité qu’il recouvre : un no man’s land de fait, dessiné unilatéralement par Israël à l’intérieur du Liban.
Pour Beyrouth, ce glissement est central. Il ne s’agit plus seulement de violations ponctuelles du cessez-le-feu, ni d’une présence militaire résiduelle israélienne dans quelques points contestés. Il s’agit d’une tentative d’organisation durable du terrain, à travers cartes, interdictions, occupation partielle et destructions. C’est précisément ce scénario qui rend l’idée d’une présence internationale durable plus attractive pour l’exécutif libanais.
Pourquoi Beyrouth y voit une question de résolution 1701
Le cœur du litige est juridique autant que militaire. La résolution 1701, adoptée en 2006 après la guerre entre Israël et le Hezbollah, repose sur plusieurs principes connus : cessation des hostilités, respect de la Ligne bleue, retrait israélien du territoire libanais, déploiement parallèle de l’armée libanaise et de la FINUL dans le Sud, et absence d’armes ou de forces armées autres que celles de l’État libanais et de la mission onusienne dans cette zone. Le texte rappelle aussi qu’il ne doit pas y avoir de forces étrangères au Liban sans le consentement du gouvernement libanais.
Dans cette logique, la bande militarisée qu’Israël installe aujourd’hui au Sud-Liban entre frontalement en collision avec l’architecture de la 1701. C’est la lecture de Beyrouth. C’est aussi celle de plusieurs capitales contributrices de la FINUL, qui voient dans le maintien de troupes israéliennes à l’intérieur du Liban, dans la restriction imposée aux civils et dans les incidents répétés avec les Casques bleus autant d’atteintes au cadre de sécurité né de 2006.
Israël présente les choses autrement. Pour lui, la 1701 a échoué à neutraliser le Hezbollah au sud du Litani. L’État hébreu défend donc la nécessité d’un contrôle sécuritaire plus direct. Mais ce discours se heurte à une difficulté majeure : la résolution n’autorise pas une réorganisation unilatérale du territoire libanais par l’armée israélienne. C’est précisément pour combler cet écart entre le texte et le terrain que Beyrouth regarde aujourd’hui avec intérêt toute formule qui maintiendrait, après la FINUL, des contingents étrangers capables d’occuper physiquement l’espace diplomatique et sécuritaire que la mission onusienne va laisser derrière elle.
Les tensions avec Israël renforcent l’intérêt d’une présence européenne
L’autre élément décisif est la dégradation des relations entre Israël et plusieurs des principaux pays contributeurs de la FINUL. Le contentieux ne date pas d’hier. Dès octobre 2024, les dirigeants français, italien et espagnol avaient condamné ensemble le ciblage de la mission par l’armée israélienne et dénoncé des attaques injustifiables contre les Casques bleus. À l’époque déjà, ils parlaient de violations graves des obligations d’Israël au regard de la résolution 1701 et du droit humanitaire.
La séquence de 2026 a encore aggravé ces tensions. En avril, l’Italie a convoqué l’ambassadeur d’Israël après que des tirs d’avertissement israéliens ont frappé un convoi italien de la FINUL. Antonio Tajani a qualifié l’incident de violation de la résolution 1701, et Giorgia Meloni a demandé la fin des opérations militaires israéliennes au Liban. Le même jour, l’Espagne a convoqué le chargé d’affaires israélien à Madrid pour protester contre la détention jugée injustifiée d’un soldat espagnol de la FINUL par l’armée israélienne.
La France, elle aussi, a publiquement dénoncé des intimidations jugées inacceptables contre ses soldats au Liban. Quelques jours plus tard, deux soldats français ont été tués à la suite de l’embuscade du 18 avril contre une patrouille de la mission. Dans ce contexte, la question post-FINUL ne se résume plus à un débat théorique sur la forme institutionnelle de la présence internationale. Elle devient un test politique : les Européens restent-ils sur un terrain où leurs soldats ont été visés, ou laissent-ils à Israël, à l’armée libanaise et aux acteurs locaux le soin de redéfinir seuls la frontière ?
La présence internationale n’est pas seulement militaire
C’est sur ce point que Beyrouth insiste le plus. La FINUL n’est pas seulement une force d’interposition ou de patrouille. Elle a aussi pour mission d’observer, de signaler et de documenter les violations de la résolution 1701. Sa présence sur le terrain produit donc autre chose qu’un effet militaire. Elle crée une capacité internationale de constat. C’est ce rôle qui rend son avenir si sensible.
Pour le Liban, la disparition pure et simple de la mission laisserait le Sud sans témoins institutionnels permanents au moment même où Israël cherche à imposer une nouvelle géographie militaire dans la zone frontalière. Une mission européenne plus restreinte, une présence multilatérale rénovée ou un maintien durable de contingents étrangers sous un autre statut offriraient, au contraire, une continuité de présence et de documentation.
Israël voit dans la FINUL un dispositif qui a échoué à empêcher l’ancrage du Hezbollah. Le Liban, lui, y voit aussi un garde-fou contre l’effacement diplomatique du Sud. Tant que des soldats étrangers, identifiés, mandatés et reliés à des capitales européennes restent sur place, chaque incident, chaque destruction, chaque entrave de circulation et chaque mouvement de troupes continuent d’être observés par autre chose que les seules parties au conflit. C’est l’une des raisons pour lesquelles la proposition d’un maintien international intéresse tant Beyrouth.
Pourquoi l’option européenne séduit le pouvoir libanais
La proposition française, au sens large, séduit Beyrouth pour une raison simple : elle ne se limite pas à un slogan de soutien au Liban. Elle s’inscrit dans un schéma plus vaste où la France soutient la souveraineté libanaise, appuie la négociation sur le retrait israélien et reste engagée dans le renforcement des forces armées libanaises. Pour le pouvoir libanais, cette combinaison est importante. Elle permet de lier la sécurité, la diplomatie et la continuité internationale sur le terrain.
Le Liban sait qu’il ne pourra pas, à lui seul, imposer à Israël un retrait complet ni faire respecter mécaniquement la 1701. Mais il peut chercher à éviter le pire scénario : un départ de la FINUL laissant face à face, sans intermédiaire solide, une armée israélienne installée dans une zone tampon, une armée libanaise encore en cours de redéploiement et une frontière redevenue entièrement militarisée par des logiques unilatérales.
C’est là que l’idée d’une présence européenne durable, même réduite et juridiquement repensée, devient politiquement attractive. Elle ne remplacerait pas la souveraineté libanaise. Elle lui donnerait du temps, un appui et des témoins. À Beyrouth, cela suffit déjà à faire de l’après-FINUL non plus un simple horizon de retrait, mais l’un des grands chantiers diplomatiques du moment, au moment où Washington pousse des négociations avec Israël tandis que le Sud-Liban se transforme, de plus en plus, en espace occupé, cartographié et restreint par une armée israélienne qui avance plus vite que le droit.



