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Au Liban, la corruption ne disparaît jamais : elle revient par fragments

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La corruption n’a pas quitté le paysage libanais. Elle a simplement changé de forme dans l’espace public. Elle n’apparaît plus, ou plus seulement, comme une grande campagne nationale avec un mot d’ordre unique, un front politique clairement identifié et une hiérarchie nette des dossiers. Elle remonte plutôt par fragments, par touches, par affaires partielles, par rappels successifs dans la presse et dans les conversations politiques. Un jour, c’est un dossier financier complexe qui ressurgit autour du Casino du Liban. Un autre, c’est un sondage qui rappelle l’effondrement de la confiance dans les institutions. Ailleurs, ce sont les critiques sur la gestion des déplacés, sur la circulation de l’argent public, sur l’opacité des circuits d’urgence ou sur l’impuissance des organes de contrôle. Rien ne forme encore un grand moment judiciaire unifié. Mais l’ensemble compose une image beaucoup plus lourde : celle d’un pays où la corruption n’est pas un scandale isolé. C’est un climat permanent.

Le plus troublant est que cette permanence coexiste avec la guerre, l’urgence humanitaire, la pression diplomatique et la fatigue sociale. Dans un autre contexte, le Liban serait probablement en train de parler beaucoup plus fort de détournements, de gaspillage, de blanchiment, de fraude fiscale, d’omissions fautives et de responsabilité publique. Or la guerre déplace la focale. Elle ne fait pas disparaître ces questions. Elle les repousse à la marge, puis elles reviennent par éclats. Le résultat est paradoxal. Le pays n’est pas plongé dans un grand débat national sur la corruption. Il vit dans un régime de rappel permanent, où chaque dossier semble confirmer ce que tout le monde pense déjà : la crise libanaise n’est pas seulement une crise politique, économique ou militaire. C’est aussi une crise de probité publique et de responsabilité.

Le dossier du Casino dit beaucoup plus que le dossier du Casino

Le meilleur exemple de ce retour par fragments est l’affaire liée à Bet Arabia et au Casino du Liban. Le dossier n’est pas nouveau, mais son retour au premier plan a produit un effet révélateur. Il ne s’agit pas seulement d’un contentieux commercial ou d’une querelle de gestion. On parle d’un ancien président du Casino, Roland Khoury, et du dirigeant de la société OSS, Rassam Gharios, tous deux détenus pendant plusieurs mois avant d’être remis en liberté sous caution à l’automne 2025. On parle aussi d’un faisceau de griefs particulièrement lourd : soupçons de blanchiment d’argent par fraude fiscale, jeux de hasard illégaux, omission fautive dans l’exercice des fonctions, gaspillage de fonds publics.

La gravité du dossier ne tient pas seulement aux qualifications pénales possibles. Elle tient à l’institution concernée. Le Casino du Liban n’est pas un établissement quelconque. Il se trouve à la jonction du public et du privé, du contrôle réglementaire, des recettes, de l’image du pays et des réseaux d’influence. Lorsqu’un dossier judiciaire vise un espace de cette nature, il réactive immédiatement une question plus large : comment l’État surveille-t-il réellement les institutions qui produisent des revenus, délèguent des activités ou entretiennent des relations complexes avec des opérateurs privés ?

La réponse judiciaire n’est pas encore close, mais le simple fait que le dossier ait été élargi au lieu d’être expédié en dit long. La chambre d’accusation du Mont-Liban n’a pas choisi la voie de la décision rapide. Elle a préféré approfondir, compléter, recouper, multiplier les vérifications. Certains y voient une lenteur de plus. D’autres y lisent au contraire la preuve qu’une affaire mêlant argent, jeux, fiscalité, responsabilité institutionnelle et intérêt public ne peut pas être traitée comme un dossier ordinaire. Les deux lectures coexistent. Et c’est précisément ce qui fait du dossier un symbole. Au Liban, même lorsqu’un dossier avance, il avance dans un climat de méfiance tel que personne ne sait plus vraiment si le temps travaille pour la justice ou pour l’usure du scandale.

Ce dossier concentre donc plusieurs traits typiquement libanais. D’abord, une zone grise où se mélangent intérêt public et circuits privés. Ensuite, une difficulté structurelle à établir des responsabilités nettes dans des montages complexes. Enfin, une opinion convaincue d’avance que les grandes affaires peuvent toujours s’enliser dans les lenteurs utiles du système. Le problème n’est pas seulement de savoir si des infractions seront ou non retenues. Le problème est que tout le monde regarde cette procédure comme un test de crédibilité de la justice économique elle-même.

Le soupçon de corruption vit désormais aussi dans l’opinion, pas seulement dans les dossiers

L’autre signal fort vient du niveau de défiance envers les institutions. Un sondage récemment commenté a montré que, dans la hiérarchie des défis identifiés par les Libanais, la situation économique arrive en tête, suivie par la stabilité sécuritaire, puis par la corruption financière et administrative, citée par près d’un quart des personnes interrogées. Ce résultat est important. Il montre que la corruption n’est pas perçue comme une question secondaire réservée aux juristes, aux juges ou aux opposants professionnels. Elle reste, dans l’esprit du public, l’un des problèmes centraux du pays.

Le même sondage éclaire encore davantage le climat lorsqu’il mesure la confiance dans les institutions. Le gouvernement, le Parlement et la justice obtiennent tous des niveaux de confiance très faibles, autour de 22 à 27 %. Ces chiffres ne disent pas seulement que les Libanais sont mécontents. Ils disent que la corruption n’est plus vécue comme un écart. Elle est intégrée à la perception générale de l’État. Lorsque les institutions tombent à ce niveau de crédit, chaque dossier judiciaire, chaque soupçon de gaspillage et chaque affaire financière est aussitôt relu à travers une conviction préalable : l’appareil public ne contrôle plus correctement ce qui se fait en son nom.

Cette donnée change profondément la nature du problème. Dans un système où la confiance reste élevée, une affaire de corruption surgit comme un accident qu’il faut corriger. Dans un système où la confiance est déjà effondrée, chaque affaire devient la confirmation d’un état normal. On ne s’indigne même plus de la même manière. On additionne. On archive. On attend le dossier suivant. C’est peut-être le symptôme le plus grave. Le scandale perd sa force d’exception et devient un langage ordinaire.

La corruption n’apparaît plus seulement dans les marchés, mais dans la gestion de l’urgence

La guerre et le déplacement massif ont ajouté une autre dimension au problème. La corruption n’est plus seulement recherchée dans les grands contrats, les concessions ou les montages financiers. Elle est aussi soupçonnée dans la gestion de l’urgence. Dès que l’État commence à distribuer de l’aide, à financer des centres d’hébergement, à acheminer du carburant, à payer des hôpitaux et à soutenir des municipalités, la même question revient : qui contrôle réellement les flux, selon quels critères, avec quelle transparence et avec quelles garanties ?

C’est ici que les critiques sur la gestion du déplacement prennent un relief particulier. Après plusieurs semaines de crise, des voix ont dénoncé une réponse publique jugée très insuffisante, en soulignant que, rapportés au nombre de déplacés et à la durée de la crise, les repas distribués, l’eau potable et les kits d’hygiène restaient très en deçà des besoins. Ce type de critique n’est pas encore une preuve de corruption au sens pénal. Mais il produit un climat de suspicion politique très fort. Car dans un pays comme le Liban, l’insuffisance chronique de la réponse publique alimente presque mécaniquement l’idée que des moyens existent quelque part, mais se perdent dans les circuits intermédiaires, les clientèles, les opacités ou les inerties organisées.

Le problème est renforcé par la structure même de l’économie de survie qui s’est installée. L’État agit à travers des municipalités, le Conseil du Sud, la sécurité sociale, des centres locaux, des réseaux partisans, des associations et des relais administratifs hybrides. Ce maillage peut sauver des situations. Il peut aussi diluer les responsabilités. Plus les circuits sont multiples, plus il devient difficile de savoir où commence une simple inefficacité, où finit la pénurie objective et où pourrait se loger un favoritisme, un détournement ou une rétention abusive.

On touche ici à une vérité désagréable. La corruption libanaise n’a pas toujours besoin d’apparaître sous forme de valises, de comptes offshore ou de commissions spectaculaires. Elle peut aussi prendre la forme beaucoup plus grise d’une mauvaise distribution chronique, d’un droit d’accès inégal à l’aide, d’un manque de traçabilité, d’un pouvoir local qui choisit ses bénéficiaires, ou d’un organisme qui n’explique pas clairement ce qu’il reçoit, ce qu’il dépense et ce qu’il laisse en attente. Dans un pays épuisé, cette corruption par opacité peut être presque plus destructrice que les grandes affaires classiques.

La question du gaspillage public revient partout, même quand elle n’est pas nommée

Ce qui frappe dans la période actuelle, c’est que la notion de gaspillage public revient dans des contextes très différents. Elle apparaît explicitement dans des dossiers judiciaires comme celui du Casino. Elle apparaît implicitement dans les débats sur les réserves disponibles à la Banque du Liban, sur les promesses d’aide extérieure encore attendues, sur la manière dont les dépenses sociales d’urgence sont arbitrées, ou sur le retard avec lequel certains secteurs reçoivent les fonds indispensables à leur survie.

Quand des centaines de milliards de livres sont débloqués pour les hospitalisations, la décision est politiquement défendable, évidemment. Mais elle rappelle aussi une vérité structurelle : le pays n’a plus les moyens d’un financement fluide de ses services essentiels. Il procède par rallonges, par injections ponctuelles, par perfusions successives. Cette situation nourrit une question tenace dans l’opinion : comment en est-on arrivé à dépendre d’enveloppes exceptionnelles pour financer ce qui devrait relever du fonctionnement ordinaire ? Là encore, la corruption n’est pas toujours au bout de la phrase. Mais elle est dans l’arrière-plan de la question.

La même logique vaut pour les aides d’urgence, pour le carburant envoyé aux municipalités, pour les dépenses d’hébergement ou pour les soutiens au secteur hospitalier. Chaque fois que l’État agit dans l’urgence, il ravive le souvenir de tout ce qu’il n’a pas su construire dans la durée. Et ce souvenir, au Liban, prend très vite la forme d’un réquisitoire sur des années de mauvaise gestion, de détournements, de clientélisme et de confusion entre ressources publiques et intérêts particuliers.

Les fragments forment un système

C’est peut-être là la clé de lecture la plus juste. Pris séparément, les éléments paraissent hétérogènes. D’un côté, un dossier lourd de blanchiment supposé, de fraude fiscale et de jeux illégaux. De l’autre, un sondage sur la corruption et la confiance institutionnelle. Ailleurs, des critiques sévères sur la gestion des déplacés et sur la faiblesse de la réponse de l’État. Plus loin, des débats sur les réserves, sur l’argent attendu des bailleurs et sur le rythme des dépenses publiques. Rien de tout cela ne constitue un seul grand procès national de la corruption. Et pourtant, l’ensemble dessine un système.

Ce système se reconnaît à trois traits. D’abord, la frontière floue entre public et privé. Elle apparaît dans le dossier du Casino, mais elle traverse beaucoup d’autres secteurs. Ensuite, la faiblesse du contrôle et de la reddition de comptes. Même lorsque des décisions sont prises, les chaînes de responsabilité restent opaques. Enfin, une opinion devenue si méfiante qu’elle n’accorde plus spontanément le bénéfice du doute aux institutions. Cette combinaison est redoutable. Elle fait que la corruption n’a plus besoin d’être spectaculaire pour être crédible. Elle n’a plus besoin d’être démontrée dans chaque conversation. Elle est devenue un prisme général.

C’est aussi pour cela qu’elle revient par fragments. Le système libanais n’offre plus les conditions d’une grande clarification unique. Il produit plutôt une série de dossiers, d’indices, de rappels, de signaux faibles et de moments de vérité partielle. Chacun de ces fragments paraît limité. Ensemble, ils composent une image beaucoup plus accablante : celle d’un pays où l’effondrement de la confiance a précédé l’effondrement de la preuve totale, et où la justice, quand elle agit, doit le faire dans une atmosphère déjà saturée de soupçons.

Le plus grave n’est peut-être pas l’existence des affaires, mais l’habitude de leur inachèvement

Le danger le plus profond n’est pas seulement que des affaires de corruption continuent d’exister. Le danger est que le pays s’habitue à leur inachèvement. Une affaire s’ouvre. On en parle. Des noms sortent. Des détentions ont lieu. Des soupçons lourds sont formulés. Puis la procédure ralentit, se complexifie, s’étire, change de chambre ou de rythme, jusqu’à ce que l’opinion n’attende plus vraiment une issue. Ce schéma est l’un des plus corrosifs qui soient pour un système judiciaire.

L’affaire Bet Arabia est observée à travers ce prisme. Les critiques sur la gestion de l’urgence le sont aussi. Même les sondages de confiance très faibles s’inscrivent dans cette expérience collective : le problème n’est pas seulement que le public pense qu’il y a corruption. C’est qu’il doute que les institutions puissent aller jusqu’au bout de la démonstration, de la sanction et de la correction.

Un pays peut survivre à des scandales. Il survit beaucoup moins bien à la conviction diffuse que les scandales n’aboutissent jamais complètement. Car alors la corruption cesse d’être un risque. Elle devient un horizon.

Le Liban ne manque pas d’affaires, il manque de clôtures

On peut donc résumer la situation d’une formule simple : le Liban ne manque pas d’affaires de corruption, il manque de clôtures judiciaires, administratives et politiques capables de refermer ces affaires sur des conclusions lisibles. Le dossier du Casino en est un exemple emblématique. La défiance mesurée envers l’État en est un autre. Les polémiques sur la gestion de l’urgence, sur les flux d’aide, sur les dépenses de survie et sur le gaspillage public prolongent la même impression.

Tant que cette logique dominera, la corruption continuera à revenir par fragments. Non parce qu’elle serait devenue secondaire, mais parce qu’elle est devenue trop structurelle pour tenir dans un seul récit. Elle surgira là où l’argent public croise le privé. Là où l’urgence autorise l’opacité. Là où les institutions demandent encore de la confiance sans fournir de comptes suffisamment clairs. Et là où la justice avance, mais trop lentement pour restaurer d’un coup ce qui a été détruit pendant des années.

La vraie question n’est donc plus de savoir si la corruption est encore un sujet libanais. Elle l’est évidemment. La vraie question est plus difficile : le pays est-il encore capable de transformer ces fragments en décisions, ces soupçons en responsabilités établies, et cette fatigue collective en exigence de reddition de comptes ? Tant que la réponse restera incertaine, chaque affaire nouvelle ne fera que confirmer la précédente, et chaque fragment de scandale continuera à alimenter l’idée que, dans le Liban actuel, la corruption n’est pas un accident du système. Elle est l’une des formes sous lesquelles le système continue de fonctionner.

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