Un accord fondateur devenu prison institutionnelle
Trente-six ans après sa signature en 1989, l’accord de Taëf, qui mit fin à la guerre civile libanaise, structure toujours la vie politique du pays — mais il en est aussi devenu la principale limite. Cet accord, censé rétablir l’équilibre entre les communautés et instaurer une gouvernance consensuelle, a progressivement engendré un système d’immobilisme chronique. En 2025, alors que le Liban traverse la plus grave crise économique et institutionnelle de son histoire, la mécanique du Taëf apparaît épuisée. Les équilibres confessionnels figés, les pouvoirs fragmentés et les mécanismes de veto croisés empêchent toute réforme. Le pays est dirigé par un président maronite, un Premier ministre sunnite et un président de Parlement chiite, mais ces fonctions, loin de coopérer, se neutralisent mutuellement. Ce système, conçu pour garantir la coexistence, s’est transformé en structure de blocage.
L’origine d’un compromis fragile
Signé à la fin de la guerre civile, l’accord de Taëf devait refonder l’État libanais sur de nouvelles bases. Il réduisait les pouvoirs du président de la République, renforçait ceux du gouvernement et réaffirmait le principe de parité confessionnelle au Parlement. L’objectif était de préserver la stabilité en partageant équitablement le pouvoir entre communautés. Sur le papier, ce compromis permit la fin des hostilités et le redéploiement de l’armée libanaise. Mais dès les années 1990, il révéla ses limites : la dépendance vis-à-vis des parrains régionaux, la confusion des responsabilités institutionnelles et la fragmentation des partis selon des lignes confessionnelles. Le texte n’a jamais été accompagné d’une réforme électorale ou administrative profonde. En pratique, l’accord a consacré les rapports de force d’après-guerre sans créer de véritable citoyenneté politique.
Un système confessionnel devenu un outil d’obstruction
L’accord de Taëf repose sur un équilibre confessionnel qui devait être temporaire. Il devait évoluer vers un système laïque une fois la stabilité revenue. Or, trois décennies plus tard, cette transition n’a jamais eu lieu. La répartition des postes selon la religion — 64 chrétiens, 64 musulmans au Parlement — bloque toute représentation équitable. Les nominations administratives, judiciaires et militaires obéissent aux mêmes quotas. Chaque communauté dispose d’un droit de veto implicite, paralysant les institutions. Le Conseil des ministres, censé incarner le pouvoir exécutif collectif, devient le théâtre de rivalités permanentes. Les décisions nécessitent un consensus quasi total, transformant chaque dossier en bras de fer politique. Les grandes réformes — fiscalité, énergie, justice — sont systématiquement bloquées par des divergences communautaires. Ce modèle, qui devait être un compromis, est devenu une mécanique d’immobilisme.
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Des décennies de paralysie politique
Depuis 1990, le Liban a connu huit crises gouvernementales majeures et quatre périodes sans président. Entre 2014 et 2016, le pays a passé 29 mois sans chef de l’État. Entre 2022 et 2024, le vide présidentiel s’est répété. Chaque vacance entraîne un blocage institutionnel complet, car le Parlement ne peut ni légiférer ni voter les budgets. Le pays fonctionne alors par décrets d’urgence, contournant le principe même de la séparation des pouvoirs. Les gouvernements successifs — de Rafic Hariri à Nawaf Salam — ont tenté de contourner cette paralysie par le dialogue interconfessionnel, sans succès durable. La logique des blocs et des alliances circonstancielles a remplacé la logique nationale. L’accord de Taëf, conçu comme un instrument de paix, a fini par instaurer une guerre froide institutionnelle.
Le rôle déstabilisateur des influences régionales
L’équilibre du Taëf a toujours reposé sur un fragile compromis entre influences étrangères. La Syrie, puissance tutélaire du Liban pendant quinze ans, a d’abord assuré la mise en œuvre du texte avant d’en détourner les principes à son profit. Après son retrait en 2005, les ingérences régionales se sont multipliées. L’Iran, via le Hezbollah, et l’Arabie saoudite, par l’intermédiaire de ses alliés politiques, se disputent l’influence sur la scène libanaise. Chaque décision politique nationale dépend d’équilibres régionaux. Le résultat est une souveraineté amputée, où les choix stratégiques se prennent hors des institutions. Le Taëf, au lieu de protéger le Liban des interférences, a fourni le cadre d’une tutelle permanente. Le pays vit dans un système où chaque acteur extérieur dispose d’un levier interne.
Une réforme constitutionnelle impossible
Depuis deux décennies, plusieurs propositions de réforme du Taëf ont été formulées : instauration d’un Sénat représentant les communautés, réforme du mode de scrutin, renforcement de la décentralisation. Aucune n’a abouti. Les partis dominants refusent tout changement qui pourrait remettre en cause leurs équilibres. Le Sénat, prévu dans le texte originel de 1989, n’a jamais été créé. La réforme électorale de 2017, fondée sur la proportionnelle, a accentué la fragmentation plutôt que la représentativité. La décentralisation, pourtant votée, n’a jamais été appliquée. Le Liban reste un État hyper-centralisé incapable de déléguer ses pouvoirs, alors même que les institutions locales sont plus proches des citoyens. Le Taëf, conçu pour être transitoire, s’est figé dans le marbre constitutionnel.
Les effets économiques du blocage politique
Le système issu du Taëf a produit une gouvernance inefficace qui pèse lourdement sur l’économie. Les budgets sont votés en retard ou pas du tout. La dette publique a explosé à plus de 330 % du PIB. Les investissements étrangers se détournent du pays, faute de stabilité politique. Le système de quotas confessionnels alimente la corruption : les postes publics sont répartis selon l’appartenance politique plutôt que la compétence. Les grands contrats publics — énergie, déchets, infrastructures — deviennent des sources de clientélisme. Ce modèle entretient une économie de rente où la politique prime sur la production. La crise actuelle en est la conséquence directe : un État bloqué, une économie paralysée et une société épuisée.
Les appels à un nouveau pacte national
Face à cette impasse, de nombreux intellectuels et mouvements civils appellent à un “Taëf II”, une refondation du contrat national. L’idée d’un État laïque, longtemps marginale, regagne du terrain. Les jeunes générations, désabusées par la politique confessionnelle, réclament une citoyenneté égalitaire. Les associations civiques et les syndicats appellent à abolir le système des quotas et à instaurer une séparation réelle entre religion et politique. Le président Joseph Aoun a évoqué, à plusieurs reprises, la nécessité d’un “nouveau pacte social fondé sur la compétence et la responsabilité”. Mais sans consensus des partis dominants, aucune réforme constitutionnelle n’est envisageable.
Un modèle en survie prolongée
L’accord de Taëf a permis au Liban de sortir de la guerre, mais il l’a enfermé dans un système d’équilibres précaires. Trente ans plus tard, ce compromis fonctionne comme une camisole institutionnelle. Le pays ne peut ni réformer ni se réinventer. Chaque crise reproduit les mêmes blocages. La réforme du Taëf est devenue le tabou fondateur du système : tout le monde la juge nécessaire, mais personne n’a intérêt à la mettre en œuvre. Tant que cette architecture ne sera pas repensée, le Liban restera un État suspendu entre la mémoire de la guerre et l’impossibilité de gouverner.



