En 2025, l’éducation libanaise reste prise dans une équation qui se durcit : les coûts remontent, parfois jusqu’à frôler les niveaux d’avant 2019, alors que le pouvoir d’achat, lui, reste comprimé. Le résultat n’est plus une simple “crise scolaire” ; c’est une mécanique d’inégalités qui s’installe. L’école devient un marqueur de classe plus visible qu’avant : continuité et stabilité d’un côté, interruptions, semaine raccourcie et décrochage de l’autre.
La statistique la plus lourde est aussi la plus simple : environ un enfant sur trois en âge d’être scolarisé est hors école ou hors apprentissage. Dans le Liban de 2025, cela signifie des cohortes d’élèves qui perdent non seulement des jours de cours, mais des fondamentaux : lecture, mathématiques, langues, capacité de concentration, et rythme scolaire. Quand l’instabilité dure, l’absence finit par devenir une norme.
La facture scolaire remonte plus vite que le reste : l’“éducation” tire l’inflation à la hausse
Le coût de la scolarité ne suit pas l’inflation générale ; il la dépasse. À l’automne 2025, des suivis d’inflation soulignent que la composante “Education” de l’indice des prix a enregistré l’une des plus fortes hausses annuelles, avec un pic relevé à +76,8% sur un mois de référence de fin 2025. Dans le même temps, l’inflation générale se situe dans une zone nettement inférieure, autour de 15% en rythme annuel à l’automne. L’écart n’est pas anecdotique : il traduit une redollarisation des coûts éducatifs beaucoup plus rapide que le reste du panier.
Ce différentiel est exactement ce que ressentent les familles. Une hausse de 15% sur un panier global peut se gérer par arbitrages ; une hausse de 70%+ sur l’éducation, non. Surtout quand les revenus restent fragmentés entre salaires en livres, compléments en dollars, et transferts intermittents.
Privé : retour vers le “pré-crise” dans une partie des établissements, hausses parfois à deux chiffres
Le mouvement le plus marquant de 2025 est le rattrapage des frais de scolarité privés. Plusieurs enquêtes et reportages sur la rentrée 2025–2026 décrivent des hausses importantes, parfois de 50%, parfois au-delà de 100% selon les écoles et les niveaux. Le discours est désormais assumé : de nombreux établissements veulent revenir vers des structures de coûts “normales”, c’est-à-dire alignées sur la réalité des charges (salaires, maintenance, importations de matériel, énergie), ce qui signifie facturer en “fresh dollars” ou en indexation.
Un exemple souvent cité illustre la trajectoire : des frais passant de 7 500 USD à 11 000 USD, soit une hausse de l’ordre de 47%, décrits comme “frôlant” les niveaux 2018–2019. Dans certaines écoles, les montants annoncés à la rentrée atteignent des niveaux à cinq chiffres, ce qui transforme l’accès au privé en privilège plus que jamais.
Cette remontée des prix ne s’explique pas seulement par la “cupidité” des écoles. Le privé a aussi subi la crise : salaires laminés, coûts énergétiques privatisés, maintenance, renouvellement d’équipements, et exigences de paiement en dollars par les fournisseurs. Mais l’effet social est le même : la continuité scolaire se paye comme un produit premium.
Pouvoir d’achat : l’école devient un filtre, et la classe moyenne bascule
L’effet mécanique est une sortie progressive de la classe moyenne. Beaucoup de familles qui tenaient le privé avant 2019 n’ont pas “perdu l’envie” d’y rester : elles ont perdu la capacité. Le choc bancaire aggrave le phénomène : l’épargne immobilisée ne peut pas être mobilisée à plein pour payer une scolarité indexée au dollar. Même des ménages disposant d’actifs se retrouvent liquidité-contraints.
En 2025, cette contrainte produit trois trajectoires typiques : bascule vers le public quand c’est possible, bascule vers des écoles privées moins chères (souvent au prix d’une qualité plus variable), ou bascule vers l’intermittence (année interrompue, transfert d’école, pauses, puis retour). Chaque transfert abîme la continuité pédagogique et augmente le risque de décrochage.
Les coûts “autour” de l’école flambent aussi : transport, fournitures, services, activités
La facture n’est pas seulement la scolarité. À la rentrée, les fournitures (cahiers, manuels, uniformes, sacs) et le transport scolaire représentent un second ticket d’entrée. En pratique, le transport dépend du carburant et de l’état du réseau routier ; il se facture souvent en cash et devient un poste mensuel lourd, surtout pour les familles vivant loin des établissements.
Ces coûts annexes créent une inégalité silencieuse : l’enfant inscrit n’est pas forcément l’enfant équipé. Or, l’équipement conditionne l’apprentissage. Les manuels manquants, l’absence d’internet stable, l’impossibilité de payer un soutien, la fatigue liée aux trajets : tout s’additionne et creuse un fossé entre élèves, même à l’intérieur d’une même classe.
Public : la crise n’est pas seulement budgétaire, elle est logistique et salariale
L’enseignement public, en 2025, porte la pression sociale mais manque de continuité. Les écoles publiques ont fonctionné avec des calendriers comprimés, des classes surchargées dans certaines zones, et des interruptions à répétition. Le système doit gérer, en plus, les conséquences des chocs sécuritaires et des déplacements internes : une partie du parc scolaire a été, à différents moments, utilisée comme centres d’hébergement, ce qui retarde ou dégrade les conditions d’enseignement.
Mais le point le plus explosif en 2025 est salarial : les rémunérations des enseignants et personnels du public ont été versées avec retard, parfois sur plusieurs mois, alimentant des mouvements de grève. Des épisodes de grève ouverte ont été déclenchés explicitement à cause de salaires impayés et de retards de versement, avec un calendrier scolaire pris en otage par la trésorerie de l’État. Quand la paie devient incertaine, la salle de classe devient intermittente.
Ce n’est pas seulement un conflit social. C’est une contrainte matérielle : transport à payer, carburant, frais de base. Dans un pays où les coûts quotidiens sont largement indexés ou “cash”, un salaire versé en retard revient à empêcher le travail de se faire.
Quatre jours d’école : la normalisation de l’urgence
En 2025, l’État a acté une organisation du public sur quatre jours dans la semaine, avec l’idée de compenser par des journées allongées. Ce format dit surtout la réalité opérationnelle : l’école publique s’ajuste à ce qu’elle peut réellement financer et faire fonctionner, pas à ce que le programme exige.
Le coût social est direct. Un jour de moins, c’est plus de charge pour les familles : garde, transport, organisation, parfois recours à un soutien privé que les plus pauvres ne peuvent pas payer. Dans les ménages précaires, ce jour “libre” accroît le risque de travail informel, de décrochage et d’éloignement durable de l’apprentissage.
Enseignants : salaires laminés, retards de paiement, grèves structurelles, fuite des compétences
La crise éducative libanaise est aussi une crise de métier. Les salaires réels ont été laminés depuis 2019, et les ajustements n’ont pas reconstitué une rémunération stable au regard du coût de la vie. En 2025, la spécificité du public n’est pas seulement la faiblesse du salaire : c’est l’irrégularité du paiement. Les retards alimentent grèves et arrêts de travail, ce qui multiplie les jours perdus pour les élèves et érode la confiance des familles dans la continuité du service.
La fuite vers le privé ou l’étranger est l’autre conséquence. Quand le privé paie en dollars ou indexé, il devient plus attractif pour des enseignants qualifiés. Quand l’étranger offre des salaires stables, il aspire les compétences. Le public, lui, perd en continuité et en capacité d’encadrement, ce qui se traduit par davantage de turnover, de fatigue, et de dégradation douce de la qualité.
“Contribution parentale” : l’école publique fait payer sa propre existence
Autre bascule : la logique de financement direct par les familles s’est renforcée. Une contribution de 4,5 millions de livres par élève (environ 50 dollars au taux de référence utilisé au moment des annonces) a été évoquée comme mécanisme de soutien au fonctionnement et à la continuité. Dans certains cas, la contribution mentionnée pour des non-libanais a été plus élevée.
Ce mécanisme agit comme un filtre social : l’enseignement public, censé amortir la crise, demande un paiement fixe dans une économie où l’accès au cash est inégal. Pour les ménages les plus vulnérables, cette somme n’est pas “symbolique” : elle concurrence l’alimentation, le transport, ou la facture d’électricité privée.
Un pays structurellement privé : la continuité comme produit, l’instabilité comme lot commun
Le Liban reste l’un des pays où la part du privé dans la scolarisation est parmi les plus élevées, avec une proportion souvent située autour de trois quarts des élèves du primaire. En temps normal, ce modèle peut produire une offre diverse. En temps de crise, il fabrique une polarisation : le privé protège la continuité mais exclut de plus en plus par le prix ; le public absorbe les élèves mais perd des jours et dépend de financements d’urgence.
La remontée des frais de scolarité vers des niveaux proches du pré-crise, combinée à des salaires publics versés en retard et à des grèves récurrentes, transforme l’éducation en machine à inégalités. La rupture n’est pas seulement entre public et privé : elle se lit dans le temps de classe effectif, l’équipement, la capacité à payer des cours de soutien, et la stabilité psychologique d’un enfant qui apprend dans un système discontinu.



