mardi, janvier 13, 2026

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Front diplomatique: comment Paris, Washington et l’ONU encadrent le dossier libanais

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Une capitale sous visite permanente

Les derniers mois ont installé une routine inhabituelle à Beyrouth. Défilé de délégations ministérielles, missions de responsables sécuritaires, émissaires présidentiels, experts des institutions financières internationales. La crise libanaise n’est plus seulement un dossier local: elle est devenue un enjeu régional et international au croisement de plusieurs agendas, de Gaza au nucléaire iranien en passant par la Syrie et le front sud.

Dans ce paysage, la frontière avec Israël et l’application de l’accord de cessez-le-feu du 27 novembre 2024 occupent une place centrale. Le texte prévoyait un arrêt des hostilités, un retrait progressif des forces israéliennes et un cadre pour traiter la question des armes au sud du Litani. Près de deux ans plus tard, les articles de presse rappellent que les bombardements n’ont pas complètement cessé, que les violations se poursuivent et que le retrait promis n’a pas été achevé. 

Le pouvoir s’est engagé auprès de ses interlocuteurs étrangers à faire respecter l’accord, à coopérer avec la force internationale et à renforcer le déploiement de l’armée au Sud. Mais les marges de manœuvre sont étroites. Une partie des forces politiques refuse toute remise en cause de l’arsenal au nord du Litani. Les partenaires internationaux, eux, lient de plus en plus leurs aides économiques, leur soutien à l’armée et leurs positions sur le dossier des réfugiés ou de la reconstruction à la capacité de Beyrouth à mettre en œuvre ses engagements internationaux. 

Dans ce contexte, la diplomatie libanaise est autant défensive qu’active. Le chef de l’État, le président de la Chambre et le chef du gouvernement multiplient les signaux. Ils affirment vouloir préserver la stabilité, maintenir les élections dans les délais, protéger l’institution militaire et éviter que le pays ne devienne un simple terrain de négociation entre puissances régionales et internationales. Parallèlement, ils cherchent à rassurer des acteurs parfois aux attentes contradictoires: Washington, Paris, Riyad, Damas, Le Caire, les Nations unies, la Banque mondiale.

Paris: fixer le cessez-le-feu et sauver le cadre de la 1701

Les articles consacrés à la présence française convergent sur un point: la priorité est de stabiliser le front sud et de préserver l’architecture sécuritaire bâtie autour de la résolution 1701 et de la force internationale. La France, engagée militairement et politiquement au sein de cette force, ne cache pas sa crainte de voir le sud du pays replonger dans un cycle d’escalade qui fragiliserait à la fois le mandat de la mission et la sécurité de ses contingents. 

Les responsables français insistent sur la nécessité de « fixer » le mécanisme du cessez-le-feu. Derrière cette formule, l’objectif est double. D’une part, obtenir des garanties que les violations au sol et dans les airs cesseront ou, au minimum, ne dégénéreront pas en affrontements ouverts. D’autre part, consolider le rôle de la commission tripartite qui réunit, à Naqoura, des représentants de l’armée libanaise, de l’armée israélienne et de la force internationale pour gérer les incidents. 

Les Français voient dans cette commission un outil qui pourrait servir de base à un cadre plus large de discussions sur le tracé de la frontière, le retrait des forces et la mise en œuvre graduelle des dispositions les plus sensibles de la résolution. Ils demandent à Beyrouth de lui donner un contenu politique réel, au-delà de la simple gestion technique des accrochages.

Un autre point de préoccupation tient aux restrictions de mouvement et aux risques encourus par la force internationale. Les rapports de terrain font état de tensions dans certains villages, de contestations locales et parfois d’entraves aux patrouilles. La diplomatie française rappelle régulièrement que le mandat approuvé par le Conseil de sécurité garantit la liberté de mouvement de la force, sous peine de vider la résolution de sa substance.

Cette insistance se double d’un message politique plus large adressé aux autorités libanaises. Paris souligne que l’architecture de sécurité ne peut pas reposer durablement sur la coexistence de plusieurs chaînes de commandement. Elle rappelle que les résolutions du Conseil de sécurité, comme le préambule du document approuvé par le gouvernement le 7 août 2025, parlent de « souveraineté pleine sur toutes les terres libanaises » et de monopole de la force par les institutions légitimes. 

Washington: pression maximale et diplomatie de la sanction

Les États-Unis abordent le dossier libanais à travers plusieurs prismes. Le premier est sécuritaire. Le pays est perçu comme un théâtre d’extension de la confrontation avec l’Iran et ses alliés, au même titre que Gaza, la Syrie ou l’Irak. Le second est financier et économique. L’administration américaine suit de près la situation du secteur bancaire, la mise en œuvre éventuelle de réformes exigées par le Fonds monétaire et les risques de contournement de ses régimes de sanctions via le territoire libanais.

Dans les derniers comptes rendus, la visite de délégations liées au Trésor ou à des agences spécialisées dans la traque des flux financiers est fréquente. Elles s’intéressent à la fois aux circuits internes – banques, sociétés de change, structures commerciales – et aux liens avec des réseaux extérieurs. Les messages adressés aux autorités libanaises sont clairs: la tolérance à l’égard des circuits liés à des organisations placées sur les listes américaines de terrorisme se réduit, et des sanctions supplémentaires sont envisagées si rien ne change. 

Sur le plan politique, Washington maintient une ligne publique: soutien à l’armée considérée comme institution partenaire, appui à la tenue d’élections dans les délais, encouragement aux réformes économiques. Dans les coulisses, la pression se concentre sur deux points. Réduire la capacité de nuisance de l’arsenal non étatique, et s’assurer que le pays ne devienne pas une plateforme de contournement des sanctions visant l’Iran et la Syrie.

Les responsables américains soulignent également que la stabilité au Liban est liée à celle de la Syrie. Ils ne s’opposent pas, en principe, à une réouverture graduelle des échanges économiques, mais rappellent que la loi américaine encadre strictement toute coopération avec le régime en place à Damas. Toute tentative de relancer des projets structurants à travers la Syrie – gazoducs, interconnexions électriques, accords commerciaux – est passée au crible de ces textes.

Les propos attribués au chef de l’État s’inscrivent dans ce cadre. Celui-ci affirme que la levée des sanctions sur la Syrie, si elle intervient un jour, serait « dans l’intérêt du Liban », mais appelle à ne pas « juger les intentions » ni « se laisser entraîner par les rumeurs » autour d’un prétendu « placement » du Liban sous tutelle d’un autre État. Il considère comme infondés les discours qui évoquent un « projet de délégation » du dossier libanais à une puissance régionale unique. 

En parallèle, les États-Unis regardent de près les initiatives de médiation régionales, en particulier celles portées par l’Égypte. Des notes de presse détaillent une proposition en trois points transmise via les services de renseignement égyptiens: mise en œuvre graduelle de la résolution 1701, retrait des armes au sud du Litani, engagement à ne plus mener d’actions militaires contre Israël, puis lancement de négociations sur le cessez-le-feu, la libération des prisonniers, le tracé de la frontière et, à terme, le retrait des armes de tout le territoire. 

Pour une partie des observateurs, cette séquence traduit une stratégie américaine en deux temps: intensifier les pressions militaires et financières, puis laisser des partenaires régionaux proposer des cadres de négociation qui vont au-delà des accords existants.

Riyad: distance affichée, lignes rouges assumées

Le rôle de l’Arabie saoudite est abordé sous deux angles principaux. Le premier concerne la recomposition de la scène sunnite et la question des législatives. Le second touche à la politique régionale de Riyad, à son rapprochement relatif avec Téhéran et à sa volonté de peser sur les dossiers libanais sans s’enfermer dans une confrontation frontale.

Dans des propos rapportés, des responsables saoudiens affirment que le royaume « ne se mêlera pas des élections législatives ». Ils ajoutent qu’il n’est pas question de parrainer des listes spécifiques ni de soutenir des candidats contre d’autres, notamment dans l’électorat chiite. En revanche, ils reconnaissent s’intéresser de près à la carte des députés sunnites et à l’équilibre général du Parlement, tout en déclarant vouloir respecter les choix des électeurs. 

Une lettre adressée au président de la Chambre présente ce dernier comme une « garantie pour le Liban » et une « ligne rouge ». Le texte précise que le royaume ne travaille pas à la construction d’un front de candidats chiites opposés à la direction actuelle de la résistance et qu’il préfère laisser chaque composante choisir ses représentants. L’idée centrale est de se tenir « à égale distance de tous », tout en veillant à ce que l’architecture institutionnelle ne bascule pas dans un déséquilibre jugé dangereux. 

Sur le plan des principes, Riyad réaffirme deux positions. La première est son attachement à la « limitation des armes » aux seules forces légales. Le royaume considère que tout armement en dehors de l’armée doit être repris en main ou démantelé, et conditionne une partie de son aide potentielle – notamment pour la reconstruction du Sud – à des « données concrètes sur le terrain » montrant une évolution dans ce sens. 

La deuxième est l’exigence de réformes financières. Des responsables saoudiens estiment que si le pays parvient à réaliser ne serait-ce que 20 % du programme de réformes, il se retrouvera « dans un tout autre endroit ». Ils pointent la persistance des cercles de corruption, le détournement de fonds publics et le blocage de projets structurants comme des obstacles majeurs à tout soutien d’ampleur. 

Enfin, Riyad indique vouloir accompagner la normalisation des relations entre le pays et la Syrie, en évitant que des tensions frontalières ou des incidents sécuritaires ne viennent comprometteer cette dynamique. Les préparatifs d’une conférence internationale de soutien à l’armée, annoncée comme devant se tenir avant la fin de l’année avec un rôle français important, s’inscrivent aussi dans ce cadre: renforcer l’institution militaire pour stabiliser le pays, sans pour autant entrer dans des logiques de parrainage exclusif. 

Damas et Le Caire: profondeur syrienne et médiations régionales

Le dossier syrien reste un élément structurant du front diplomatique. Le chef de l’État affirme que la stabilité en Syrie est « nécessaire » à la stabilité du Liban, en raison de l’entremêlement des deux économies, des échanges commerciaux et du dossier des réfugiés. Il ajoute que toute levée de sanctions sur Damas aurait un effet positif sur son pays, notamment en facilitant la reprise de projets transfrontaliers. 

Dans le même temps, les textes rappellent que des projets concrets restent pris dans l’étau des sanctions. L’exemple le plus cité est celui du projet de raccordement électrique tripartite entre la Jordanie, la Syrie et le Liban. Une ligne de 400 kV relie la Jordanie et la Syrie depuis 2001, mais le flux a été interrompu en 2012 avec la guerre. En janvier 2022, des accords ont été signés pour alimenter le Liban en électricité jordanienne via le réseau syrien. Le projet a ensuite été bloqué en raison de la révision des conditions de financement par la Banque mondiale et de l’impact des sanctions américaines visant Damas. 

Un nouveau cycle de discussions vise aujourd’hui à « évaluer la situation du raccordement électrique », à « établir une feuille de route technique et financière » et à « revoir les accords passés » à la lumière des nouvelles données politiques et économiques. Les accords signés avec la Syrie et la Jordanie doivent être renégociés, d’autant plus qu’ils remontent pour certains à l’époque du précédent régime syrien. 

Sur le plan politique, l’Égypte apparaît comme un canal de médiation central. Une initiative transmise par les services de renseignement égyptiens aux responsables libanais et à la direction de la résistance prévoit une séquence en trois étapes: exécution intégrale de la résolution 1701 et retrait des armes au sud du Litani, engagement de ne mener aucune opération militaire contre Israël, ouverture de négociations pour un cessez-le-feu global, le retour des prisonniers, le tracé définitif de la frontière et, à long terme, le retrait des armes de l’ensemble du territoire. 

Cette initiative est perçue par certains comme un « saut » par-dessus l’accord déjà existant. La direction de la résistance n’a pas émis de refus explicite, mais considère que ces propositions vont au-delà des termes acceptés en 2024. Elle semble voir derrière cette médiation la marque de puissances régionales, notamment saoudienne, qui cherchent à inscrire le dossier dans un cadre plus large de normalisation et de recomposition régionale. 

Organisations internationales: conditionnalité, énergie et armée

Les organisations internationales interviennent sur deux plans principaux: financier et sécuritaire. Sur le volet financier, la Banque mondiale et d’autres institutions de développement sont au cœur des discussions sur la restructuration du secteur bancaire, les programmes de protection sociale et le financement d’infrastructures critiques.

Le cas du raccordement électrique tripartite est révélateur. Le projet est rejeté dans la catégorie des « solutions possibles » à la crise chronique de l’électricité, mais son financement dépend d’un ensemble de conditions techniques et politiques. La Banque mondiale a revu à plusieurs reprises les termes de son engagement, en demandant des garanties sur la gouvernance du secteur, la tarification et la transparence des flux financiers. L’effet des sanctions sur la Syrie complique davantage la donne. 

Dans les rapports de presse, l’idée d’un « conference » international pour soutenir le pays est régulièrement évoquée. Un tel rendez-vous, qu’il s’agisse de soutenir l’économie ou l’armée, est présenté comme étant suspendu à des réformes jugées urgentes par les partenaires internationaux: adoption d’une loi de restructuration bancaire, assainissement des finances publiques, renforcement des mécanismes de gouvernance. Le pays ne manque pas de promesses, mais le passage de la parole à l’acte reste conditionné à ces textes. 

Sur le plan sécuritaire, le Conseil de sécurité suit la mise en œuvre des résolutions liées au conflit avec Israël, au mandat de la force internationale et, plus largement, aux obligations du pays en matière de monopole de la force. Les rapports périodiques adressés aux membres du Conseil détaillent les violations, les défis rencontrés par la force au Sud, la situation humanitaire et l’évolution du déploiement de l’armée.

Le préambule des documents adoptés par le gouvernement rappelle l’engagement à l’Accord de Taëf, à la Constitution et aux décisions du Conseil de sécurité, en citant explicitement la résolution 1701 et la nécessité de « prendre les mesures nécessaires pour exercer la souveraineté pleine sur toutes les terres libanaises ». Cette formulation est reprise par plusieurs acteurs politiques qui y voient la base d’un argumentaire en faveur d’un renforcement de l’État et d’une réduction progressive des espaces armés autonomes. 

Enfin, le dossier du soutien à l’armée concentre les efforts. Une conférence dédiée, évoquée à plusieurs reprises, devrait se tenir dans les mois à venir avec une forte présence française et saoudienne. L’objectif est de garantir la capacité de l’institution militaire à jouer son rôle, à la fois au Sud et dans le reste du pays, malgré les contraintes budgétaires et la fuite de cadres. Mais, là encore, la conditionnalité politique et financière pèse sur le calendrier. 

Un pays à la fois sujet et objet de diplomatie

En additionnant ces différents éléments, le paysage qui se dégage est celui d’un pays traversé par plusieurs « fronts diplomatiques ». Paris tente de stabiliser le mécanisme de cessez-le-feu et de préserver le rôle de la force internationale. Washington déploie une diplomatie de la sanction et des pressions sécuritaires, en inscrivant le dossier libanais dans une confrontation plus large avec l’Iran et en surveillant les circuits financiers. Riyad affiche une distance respectueuse du jeu intérieur, mais fixe des lignes rouges sur les armes et les réformes, tout en liant son soutien à des avancées concrètes. Damas et Le Caire, chacun à leur manière, portent des médiations et des projets de coopération qui se heurtent aux mêmes contraintes internationales.

Les organisations internationales, de leur côté, encadrent l’ensemble par des conditionnalités économiques et des résolutions de sécurité. Elles rappellent qu’aucun programme d’aide d’ampleur ne sera durable sans lois de restructuration et mécanismes de gouvernance crédibles, et qu’aucune stabilisation sécuritaire ne sera complète sans monopole de la force par l’État.

Le pays est donc à la fois sujet et objet de diplomatie. Sujet, lorsqu’il tente de défendre ses marges de manœuvre, de négocier des projets énergétiques, de plaider pour la levée des sanctions sur la Syrie ou d’obtenir un soutien pour son armée. Objet, lorsqu’il sert de point de passage dans des négociations régionales, de levier dans des stratégies de pression maximum ou de test pour des mécanismes de mise en œuvre des résolutions internationales.

Entre ces deux dimensions, la politique intérieure reste marquée par les mêmes fractures: débat sur la loi électorale et le vote de la diaspora, divergences sur le cessez-le-feu et le statut des armes, crise économique et sociale profonde. La diplomatie ne remplace pas ces enjeux; elle les encadre, les met en tension, parfois les durcit. Le front extérieur devient un miroir du front intérieur, et la question de savoir qui, à la fin, encadre qui – les partenaires étrangers le pays ou le pays ses partenaires – reste ouverte.

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