Par Roger Assaf, homme de théâtre

Ce papier est publié à l’occasion de la célébration du 21me anniversaire de la libération du Sud Liban, le 25 Mai 2000, alors que le Liban est au bord de l’implosion économique et politique du fait de la corruption de la classe politique, l’absence de gouvernement, et, dernier et non le moindre des facteurs, la volonté des Occidentaux de bloquer toute ouverture du Liban vers l’Est, -une «apertura a sinistra»-, en direction de la Chine et de la Russie, en vue de s’affranchir de l’emprise occidentale sur la vie politique nationale, dont l’objectif ultime est de briser la volonté de résistance de ce pays en vue de le finlandiser au profit d’Israël. 

Pour rappel: le dégagement militaire israélien du Sud Liban a été obtenu sans négociation ni traité de paix, fait unique dans les annales diplomatiques internationales.



Je suis comme au théâtre, spectateur,Beyrouth est à la fois la scène et la pièce. Le spectacle est tragique. Je pleure


Acte PREMIER: Souvenirs souvenirs: Beyrouth l’âge d’or

Je suis né à Beyrouth sous le mandat français. Je suis monté la première fois sur scène à l’âge de sept ans, à l’école, et depuis, je suis passionné de théâtre, incurablement attaché à ses artifices et à ses émotions à la fois illusoires et sincères. 

Beyrouth était alors un gros village entre une forêt de pins et d’eucalyptus, et des sentiers bordés de cactus descendant vers la mer.

J’aimais le théâtre et j’étais un enfant de Beyrouth.

Dans la décennie 1950, le Proche-Orient s’embrase : partage de la Palestine, révolution en Égypte, coups d’État en Syrie et en Irak, les capitaux arabes et les intellectuels du Caire, d’Alexandrie, de Haïfa, de Jérusalem, de Damas, d’Alep, de Bagdad et de Mossoul confluent vers Beyrouth qui devient le centre d’une intense circulation de capitaux, d’idées et de marchandises.

Le Liban était le seul pays démocratique de la région, le seul où le libéralisme et l’économie de marché permettaient aux bourgeoisies arabes d’aménager le faste et l’expansion commerciale qui leur étaient devenus impraticables ailleurs.

Beyrouth, capitale du Liban, sort de sa chrysalide et devient métropole arabe, lieu focal des revendications démocratiques, libertaires, nationales ou sociales, cité ouverte aux grands courants internationaux de la pensée, de la création et de la culture.

Pour les nouveaux princes, le progrès culturel était associé au luxe et au tourisme: le casino de Maameltein, le festival international de Baalbeck … Cependant, Beyrouth avait d’autres ambitions, que l’État libanais ignorait superbement, l’État libanais dont le dédain congénital pour le théâtre n’a jamais cessé de peser dans nos rapports avec les institutions publiques. Une pléiade de jeunes artistes, épris de liberté, inventèrent l’espace devenu mythique de Beyrouth-capitale culturelle, des jeunes dont le cœur battait au rythme d’une ville en pleine croissance. 

La prise de parole fait monter la température dans les cafés qui deviennent des espaces culturels spontanés, la presse libanaise est en plein essor et consacre des pages aux événements culturels, les peintres deviennent des célébrités, chaque nouvelle exposition suscite un débat.

Littérature et poésie sont en pleine effervescence, modernité contre tradition, vers libre contre vers classique. Quant au théâtre, c’était le benjamin de la famille, entouré de l’affection de ses frères aînés, parrainé par les épouses d’hommes d’affaires, belles, riches et cultivées. 

Les antiques Rois de Thèbes et les Clochards de Beckett déclamaient leur misère sur une scène dont la peinture était encore fraîche, et le public les applaudissait comme s’il attendait leur venue et les désirait ardemment depuis longtemps. 

C’était l’âge d’or, comme on dit aujourd’hui, qui presse l’homme à s’engager au-delà de lui-même, dans l’utopie que la ville sécrète.

Rien de miraculeux ou de magique dans tout cela, mais un simple développement exponentiel: la formule est simple, peintres, poètes, journalistes, musiciens, gens de théâtre appartenaient au même espace, tout le monde connaissait tout le monde, tout le monde fréquentait tout le monde, tout le monde discutait ou se disputait dans les cafés, les galeries, les théâtres, tous capables de libérer une énergie multipliée par celle des autres. La diversité des expériences et la multiplicité des échanges concourent à augmenter les appétits culturels et à installer la reconnaissance sociale des arts et de la culture. 

J’aimais le théâtre et je suis tombé amoureux de Beyrouth.

Acte Deux: L’histoire frappe aux portes de Beyrouth une deuxième fois

Pour la deuxième fois, l’histoire frappe aux portes de Beyrouth et envahit notre vie quotidienne: la défaite de juin 1967, l’émergence de la résistance palestinienne et la révolution de mai 1968 … 

Un séisme secoue la citadelle culturelle. Art? Théâtre? Culture? Tout cela semble futile auprès des obsèques d’un jeune Libanais d’à peine dix-sept ans, dont le cercueil, porté sur les épaules, est suivi par des dizaines de milliers de personnes, et dont le convoi funèbre traverse les diverses régions libanaises jusqu’à Beyrouth, accompagné par le carillon des cloches des églises et les appels à la prière des minarets. 

Khalil Izz el-Din al-Jamal a été le premier Libanais mort pour la cause palestinienne, tué en Jordanie dans la bataille de Tal al-Arba’een (تلّ الأربعين) en avril 1968. Puis, après cet événement, et malgré la répression du « Deuxième Bureau » (organe militaire de la Sûreté Générale) qui poursuivait les partisans de la cause palestinienne, les manifestations de soutien aux fedayyin (combattants palestiniens) envahissent les rues de Beyrouth.
L’étonnante transformation de Beyrouth stupéfie le monde!

Quand les gens descendent dans la rue pour s’exprimer, ils ne sont plus une foule mais un peuple. Les changements ressemblent à ceux d’un adolescent à la puberté: le peuple découvre des émotions qu’il ignorait, des fonctions dont ils n’avaient pas encore fait usage, et surtout la puissance du désir de liberté. 

La liberté à Beyrouth invente son langage, se fabrique une terminologie sans chercher à la justifier: Che Guevara et le foulard palestinien, Ho Chi Minh et Abdel Nasser, le Livre Rouge et Mahmoud Darwish … 

L’ambiguïté et les contradictions n’ont pas d’importance, elles se dissolvent dans l’élan de l’enthousiasme libertaire. 

Comme si la ville cherchait un poème qui lui était propre. Elle se révèle à elle-même, découvre ses capacités et son destin. 

Elle ne se contente plus de son rôle de capitale politique et économique. Beyrouth découvre sa raison d’être: capitale de la liberté. sa vocation est l’expression de la liberté, son destin est lié à la vie ou la mort de la liberté. 

La ville est en effervescence : manifestations de soutien aux producteurs de tabac, de soutien à la grève des ouvriers de l’usine Ghandour, manifestations étudiantes, manifestations de soutien aux fedayyins … 

Les manifestants chantent une chanson de la pièce de Chouchou: «Shahhadeen Ya Baladna!» Chouchou et plus tard Ziad Rahbani ont eu la même intuition intelligente: jeter un pont entre la scène et la rue. 

Auparavant un changement fondamental s’était opéré dans la pratique théâtrale: l’abandon du théâtre littéraire et la recherche de nouveaux textes pour des idées nouvelles, la certitude que le théâtre conventionnel (importé) était périmé et que nous étions condamnés à inventer notre théâtre, un théâtre dont le langage et la vitalité soient liées aux revendications de la rue pour une meilleure vie possible. Le jour où le comédien se rend compte qu’il ressemble aux spectateurs, qu’il partage leurs rêves et leurs souffrances, que leur angoisse est pareille à son angoisse, et que leur avenir est aussi le sien, il ne peut plus jouer le même théâtre que celui du répertoire littéraire. 

Qu’elles étaient réjouissantes les représentations théâtrales d’alors, les pièces de Raymond Gebara, de « l’Atelier d’Art Dramatique », et celles de Chouchou » … une franche promiscuité entre la scène et la salle, une promiscuité indécente, jouissive, comme si le public fêtait des artistes de retour de leur exil culturel.

J’étais blasé, dégoûté du théâtre, et voilà que Beyrouth m’offre un théâtre différent, dont les traits lui ressemblent et dont le langage est de même nature que le sien.

Acte Trois ! La Césure de Beyrouth en deux

Beyrouth est coupée en deux: les premiers rounds de la guerre et les francs-tireurs ont tracé une « ligne de démarcation » entre « Beyrouth Est » et « Beyrouth Ouest »

La laideur de cette terminologie a été banalisée par l’usage quotidien qu’on en faisait pendant la période dite « guerre civile» (1975 – 1990). 

Ce genre d’aberrations contribue à déformer notre conscience de l’histoire! On l’appelle « guerre civile », alors que sur le sol libanais les combats impliquaient des forces palestiniennes, syriennes et israéliennes! 

Durant la surnommée «guerre civile», les événements les plus importants sont: l’invasion du sud et l’occupation par l’armée israélienne d’un tiers des territoires libanais, l’intervention de l’armée syrienne et le contrôle par la Syrie de tout le reste des territoires libanais, la guerre de 1982 et le siège de Beyrouth par l’armée israélienne, la résistance libanaise contre l’ennemi à Beyrouth et dans le sud. Quand la dite « guerre civile » a pris fin, Israël dominait toujours le sud du Liban et le régime de Damas contrôlait Beyrouth et les régions du nord et de l’est !

Il y a un autre aspect de l’histoire qui est occulté par les récits (officiels ou non) de cette période, et c’est l’histoire des activités sous-jacentes qui travaillent avec assiduité en temps de guerre ou de crise et répondent aux aspirations du peuple libanais contre la division et la violence. 

Aucune investigation n’a été faite sur les réalisations de ces comités populaires et de ces groupes indépendants qui se sont constitués et ont pallié l’absence ou la carence des institutions.

Ainsi, par exemple, pendant le siège de Beyrouth en 1982, un comité de volontaires a été formé, des jeunes de confessions différentes, non affiliés politiquement et en contact direct et permanent avec la population dans les centres de regroupement des assiégés. L’accroissement du nombre de volontaires a accru la capacité et la compétence du comité. 

Le climat de confiance et de solidarité créé par ces jeunes volontaires a permis de recenser les personnes dans chaque refuge, de diagnostiquer les besoins, d’organiser l’approvisionnement et l’hygiène public et d’assurer la coordination avec les organismes humanitaires et sanitaires.

Mais l’essentiel réside au-delà de la réussite pratique, il est dans l’esprit qui s’est développé entre ces jeunes «activistes», une solidarité active et salubre qui a créé une sorte d’identité citoyenne capable de dépasser le cadre de l’état de siège et de servir de prémices à un projet de société nationale. Mais la suite des événements – c’est-à-dire la reddition de la ville à l’envahisseur israélien – a étouffé l’idée dans l’œuf.

Ce qui est occulté par la politique et par le discours officiel, s’exprime et se révèle dans les formes artistiques qui l’aident à survivre dans la mémoire collective. Contrairement à Beyrouth-Est, religieusement et politiquement homogène, Beyrouth-Ouest se distinguait par sa composition démographique diversifiée, conservant ainsi quelque peu l’identité de la capitale. 

Plus importante que le brassage confessionnel, la diversité des convictions politiques a conduit à une ébullition culturelle: la pensée nationaliste (arabe ou syrienne), la pensée démocratique, islamique, socialiste, ou communiste (avec ses tendances divergentes et même contradictoires), en cohabitant et en s’affrontant, ont contribué à former un véritable terreau culturel. 

L’espace culturel créé par les artistes à Beyrouth dans les années 1960 s’est renouvelé. 

Les ouvrages de peinture, de musique, de cinéma et de théâtre convergent et se divisent dans des pratiques artistiques innovantes et radicales: les films de Jean Chamoun, les chansons de Marcel Khalife, les pièces de Ziad Rahbani, les dessins de Naji Al-Ali, les peintures de Samir Khaddaj, et le Théâtre Hakawati … 

Les libanais ont participé à des festivals internationaux et ont remplacé par les arts les images de mort et de destruction qui étaient constamment diffusées par les médias.

J’étais de nouveau convaincu de l’utilité du théâtre et je croyais à l’immortalité de Beyrouth.

Acte QUATRE : La résistance dans Beyrouth assiègée par les Israéliens

J’ai aimé Beyrouth, passionnément, j’ai cru à sa légende, j’ai vécu son rêve.

Beyrouth n’est pas cet agglomérat d’immeubles facile à décrier pour son urbanisation chaotique et son esthétique douteuse. Beyrouth, c’est un rapport intime de l’espace et des hommes, une relation psychologique et politique qui génère chez ses habitants une mentalité collective, une appartenance à une métropole dont les désirs ne connaissent pas de frontières. Religions, cultures, langues, traditions, modernité, carrefour de l’Occident et de l’Orient, capitale du livre et centre financier, et par-dessus tout, le sentiment d’un espace de liberté (teinté d’une tendance à l’anarchie). 

Les utopies de toutes sortes ont trouvé leur place à Beyrouth: l’utopie de la nation arabe, l’utopie de la nation libanaise, l’utopie de la laïcité, l’utopie du socialisme, l’utopie du dialogue des religions, l’utopie de la division confédérale, …

Mais Beyrouth, en 1982, nous a appris son secret: quand la ville est menacée, assiégée, bombardée, privée d’électricité et d’approvisionnement, elle devient capable de générer le tissu social vivant dont la société civile a besoin ….

Alors que l’Israélien assiégé était confiné dans son gilet pare-balles et captif de ses blindés, le Beyrouthin se sentait libre, en chemise déboutonnée, regardant les matchs du Mondial de football, sur de petits téléviseurs connectés aux batteries de voitures.

La résistance de Beyrouth assiégée a admirablement démontré l’infériorité de la force militaire face à l’énergie d’une population qui s’identifie à sa ville.

Mais lorsque les dirigeants (Palestiniens et Libanais) ont trahi la ville et son peuple, quand Beyrouth a fait l’objet de négociations et de marchandages, elle a été livrée à l’armée israélienne de Sharon, et la « paix » sioniste s’est abattue sur elle: les 1400 victimes du massacre à Sabra et Chatila ont été enterrées à la hâte avec les honneurs médiatiques internationaux, puis elles se sont évanouies dans les oubliettes de l’amnésie générale.

Le moment est venu pour le prince charmant de réveiller la princesse endormie. Surgi de derrière les dunes de Taëf, il est apparu, le riche sauveur qui reconstruira la ville plus belle qu’elle ne l’était.

Des dangers de céder le pouvoir à un homme d’affaires milliardaire.

https://www.liberation.fr/tribune/2006/02/20/le-desequilibre-fait-partie-du-legs-de-rafic-hariri_30594/

Rares étaient ceux qui pressentaient le danger de céder le pouvoir à un homme d’affaires milliardaire.

La sagesse dit: «L’argent est fait pour servir, non pour gouverner», et les expériences politiques de l’ère moderne sont riches en exemples de la nuisance des riches au pouvoir: destruction de l’environnement, augmentation de la corruption et déstabilisation de la démocratie.Quelle peut être la relation intime qui naît entre l’homme et la ville quand il la traverse dans une voiture blindée aux vitres noires et qu’il en sort avec des lunettes noires, entouré de gorilles en costumes noirs?

La question de la reconstruction, pour un homme d’affaires comme lui, n’est pas une affaire humaine, mais une affaire de bulldozers et de bétonnières.

Quant à l’organisation politique du pays, elle se résume à confier la gestion des affaires publiques aux dirigeants qui ont pris le contrôle des régions délimitées par la guerre. Quoi de plus simple? Un zaïm devient ministre et ses miliciens deviennent des fonctionnaires dans les institutions gouvernementales.

Ce n’est pas fortuitement que les intérêts des spéculateurs et des affairistes de l’après-guerre ont dicté la destruction du centre-ville, la spoliation de ses habitants et de ses petits propriétaires de commerces, et par conséquent la suppression du grand espace d’échanges et d’activités communes qui était accessible à la population libanaise toutes confessions confondues.

Le centre de Beyrouth, traumatisé par la guerre depuis les premiers affrontements, puis bombardé à outrance par la machine de guerre israélienne, s’apprêtait, le cœur battant, à fêter le retour des citadins pressés de reconstruire, mais les bulldozers de «Solidere» ont mis fin à leurs espoirs et procédé à l’énucléation du cœur de Beyrouth. Depuis lors, le centre-ville est devenu un grand centre d’affaires, déconnecté de sa mémoire, au mépris des vivants et des morts.

Le rire avait un nom et l’irrévérence un masque: «Chouchou», un homme-enfant qui avait tous les âges, et un cœur fragile dans une poitrine de gavroche. Lorsque les affrontements ont commencé à l’automne 1975, le cœur de Beyrouth a souffert du choc de la guerre et a cessé de battre. Comme dans un dernier mimétisme, le cœur de Chouchou s’est arrêté lui aussi. L’artiste est sorti de la scène de la vie sans saluer le public et sans applaudissements (en novembre 1975). Par la suite, le bâtiment du théâtre de Chouchou a disparu sans laisser de traces, avec les décombres du centre-ville. Aujourd’hui, aucune plaque commémorative, aucun indice ne signale l’emplacement de ce théâtre légendaire.

Les soulèvements populaires

Trente ans plus tard, après l’assassinat de Rafic Hariri, des rassemblements politiques ont investi la place métaphorique du centre-ville, des centaines de milliers de manifestants ont voulu faire jouer à cet espace le rôle que son passé l’autorisait à revendiquer. 

Mais à deux reprises, le Mouvement du «8 Mars» comme celui du «14 mars» n’ont pas réussi à s’identifier à l’utopie de l’unité nationale, chaque fois, le vernis populaire et national s’est éraillé pour dévoiler une volonté politicienne partisane, forcée pour se maintenir de s’appuyer sur les antagonismes communautaires. La suite est encore plus signifiante: la formidable solidarité nationale qui émergea provisoirement pendant la guerre de l’été 2006 se manifesta dans tous les quartiers de Beyrouth (et dans tout le territoire libanais), mais n’eut aucune expression dans le Centre- ville, le vide pesant et impassible de la perspective nouvelle, fierté des architectes et promoteurs de la Reconstruction, semblait ne pas appartenir au pays.

J’étais à Beyrouth, au théâtre « Tournesol », envoyant des messages qui portaient tous en exergue: « Nous allons bien, et vous! ».

Acte CINQ: Le béton dévore l’espace de Beyrouth

Beyrouth n’est plus Beyrouth. Le béton dévore son espace, abolit les marchés et les lieux de promenade, exclut tout forum social. Tout y est soumis à la cupidité insatiable et à la gabegie effrénée d’une classe dirigeante totalement corrompue qui contrôle l’État et ne gouverne pas

Y a-t-il une place pour les désirs et les rêves? Quelques énergies créatives y brillent pourtant et éclairent des lieux d’activité artistique éparpillés dans la ville défigurée. Ce climat de création est différent de celui que j’ai connu.

J’y rencontre de jeunes artistes dont j’admire parfois les œuvres, qui suscitent mon intérêt et m’interpellent.

Une nouvelle génération dynamique très proche de son public, en majorité des jeunes qui leur ressemblent, évadés des ghettos confessionnels, épris de modernité et d’humanisme planétaire (primauté de l’écologie, remise en question des religions, combat contre les discriminations raciales et sexuelles).

Je ne peux m’empêcher de m’inquiéter: où sont les occasions de rencontre? Qu’en est-il de l’échange, du débat, de la confrontation? Où est l’interaction entre les arts, entre les courants de pensée? Où est le champ culturel où chacun interagit avec le travail de chacun, et où chacun libère une énergie multipliée par celle des autres? La place de la culture dans la Cité dépend de la diversité des expériences et de la multiplicité des échanges. C’est du moins ce que Beyrouth nous a appris.

Est-ce que, pour échapper au coma de la ville, vous vous reconnaissez dans une vitalité culturelle transnationale? Ce qui m’inquiète profondément, c’est la situation de dépendance financière des talents et des activités culturelles et artistiques dans leur rapport avec les ONG donatrices étrangères.

Prenez garde! … Le confort financier est le fossoyeur de la liberté de penser

Et voilà qu’émerge le «Printemps arabe» en Tunisie et en Égypte, la Révolution populaire qui forge son langage et ses objectifs sans chef ni idéologie.

Beyrouth frissonne …

Les dictatures tombent, les régimes oscillent, les revendications populaires sont en partie satisfaites ou déçues, dans une certaine (ou plutôt incertaine) mesure.

Ici ou là, cela dépend de la sollicitude ou de l’inquiétude des «Grandes» Nations qui veillent et surveillent, soucieuses de la protection des intérêts économiques internationaux et de la sécurité de l’entité israélienne.

Beyrouth frémit …

Et pendant ce temps-là, le peuple palestinien continue de se défendre contre la barbarie israélienne avec des pierres, des couteaux et des cerfs-volants …

Les Palestiniens de Jérusalem, de Gaza et de Cisjordanie nous montrent le sens véritable des mots que nous pensons être les nôtres: la liberté et la dignité humaine.

Beyrouth tremble …

Le 17 octobre 2019, Beyrouth s’éveille. Une insurrection ou une révolution? Ce dont nous sommes témoins et qui suscite notre enthousiasme, est-ce vraiment une révolution? Je pense que oui, et je pense que cette révolution n’est pas encore terminée.

Il faut faire la distinction entre insurrection (intifada) et révolution (thawra), même si elles sont intriquées l’une dans l’autre.

L’insurrection est colère, protestation contre le la pauvreté, l’injustice, la misère et la faim …, la révolution est volonté de changer la société (les formes de pouvoir, les formes d’exploitation et de partage des ressources …). 

L’insurrection éclate puis s’essouffle, la révolution ne s’arrête pas, les idées qu’elle véhicule continuent de vivre.

Ce que nous avons vu et continuons à voir, ce que nous avons vécu et continuons à vivre, est une véritable révolution implantée dans une formidable insurrection.

Un peuple affamé, opprimé et méprisé se soulève contre un gouvernement scandaleux et méprisable, et aux premiers rangs, des jeunes hommes et femmes, impressionnants de clairvoyance et de détermination, qui désignent sans ambages l’objectif de la Révolution: l’abolition du système confessionnel et l’éradication de la corruption.

Ce qu’il convient de noter, qui mérite une étude et une analyse futures, c’est comment ces exigences n’étaient pas que des slogans, mais la dynamique d’une application immédiate et efficace des principes que cette révolution cherche à établir.

Le bonheur d’assister à une solidarité vivante et efficiente dans la zone révolutionnaire: l’absence totale de divisions confessionnelles, la démocratie et la rationalité des discussions dans les assemblées, l’égalité totale entre les sexes dans le leadership et dans l’expression, l’esprit collectif dans l’activité économique et l’autogestion des comités et dans la gestion de la production et de la distribution, la merveilleuse créativité dans les formes artistiques où se mêlent l’inspiration populaire et le génie particulier des artistes professionnels.

Cette expérience révolutionnaire ne sera jamais oubliée, car elle a découvert au plus profond de la nature populaire libanaise la possibilité d’un progrès moral et social qu’aucun parti politique n’avait encore mis en œuvre.

La pandémie et l’explosion du port de Beyrouth semblent vouloir la mort de Beyrouth. Beyrouth subit la férocité des puissances mystérieuses qui président à nos destinées. N’accusez pas les « dieux », les malédictions sont toujours d’origine humaine. 

Derrière le virus corona ou les sacs de nitrate d’ammonium, la conscience n’a pas besoin d’un comité d’enquête ou d’un tribunal pour déchiffrer les codes et distinguer les bons des méchants, les victimes des bourreaux. En principe, en cas de catastrophe, celui qui détient le pouvoir est responsable et celui qui est incapable ou inactif est coupable d’ incompétence. Quiconque possède des richesses et les détient alors que les gens ont faim et sont sans ressources, est un criminel.

(À titre d’information, Oxfam a estimé que depuis le début de la pandémie « Corona », 21 milliardaires de la région MENA (Moyen-Orient et Afrique du Nord) ont augmenté leur richesse d’environ dix milliards de dollars.

L’organisation a indiqué que ce montant représente près de cinq fois l’argent nécessaire pour lutter contre l’épidémie dans cette région du monde (Bulletin 28 août 2020)

La vérité de la ville n’est pas dans les images que les médias montrent d’elle. Sur ces photos qui ont fait le tour du monde, Beyrouth ressemble à un décor de film-catastrophe hollywoodien.

Ces images ne témoignent que de l’infamie de ses bourreaux et illustrent leur turpitude, or l’énigme qu’elles présentent ne consiste qu’à identifier lequel de leurs vices est le plus grand: la cupidité, l’incompétence ou l’insouciance?

Quant à la vérité de la ville, elle jaillit de ses blessures, elle se manifeste dans la mobilisation admirable de ces jeunes hommes et femmes volontaires de tous les quartiers de la ville et de toutes les régions du pays (même les plus éloignées) qui ont afflué en solidarité avec les habitants de la région dévastée pour organiser l’aide aux sinistrés, avec un savoir-faire et un dévouement prodigieux.

Je ne peux voir dans cette génération que l’héritière légitime de l’histoire méconnue de Beyrouth, les modèles authentiques des gouvernants potentiels que notre pays mérite.

Rempli de joie par cette idée (une autre utopie), j’allume la télévision et reçoit en pleine figure le ragoût répugnant du discours d’un de ces prédateurs de l’État.

J’éteins le téléviseur et je vomis.

ÉPILOGUE

Le poing de la «thawra» (Révolution) se dresse sur la place des Martyrs.

Les Forces de Sécurité Intérieure démolissent les tentes des jeunes révolutionnaires pacifiques et détruisent leur équipement.

Les jeunes hommes et femmes continuent d’enlever les gravats, de réparer les maisons endommagées et de ravitailler les sinistrés.

Les Forces de Sécurité (ça veut dire quoi, sécurité?) attaquent les manifestants sans armes avec des gaz lacrymogènes et des balles (en caoutchouc ou pas caoutchouc).

Messieurs qui êtes au pouvoir,

Vous prenez les décisions en notre nom.

Vous avez décidé d’accorder la ‘’liberté’’ au bourreau de « Khyam » qui a torturé et assassiné des citoyens libanais

Vous avez déployé vos forces de sécurité contre la jeunesse pacifique, qui représente ce qui est advenu de plus noble et de plus merveilleux dans l’histoire récente de la société libanaise.

Messieurs qui êtes au pouvoir,

Vous avez dédaigné l’opinion publique et vous avez, sans la consulter, ordonné la libération d’un criminel traître à son pays et réprimé brutalement et illégalement des citoyens libanais pacifiques, des jeunes exprimant les idées et les espoirs du peuple libanais.

Messieurs qui êtes au pouvoir,

Vous avez sans doute gagné une place dans le livre d’Histoire que les enfants de vos enfants liront et dans les images des batailles que vous avez menées et gagnées contre les jeunes «activistes» qui réclamaient de la nourriture pour les affamés, soignaient les blessés, hébergeaient les victimes de la catastrophe et réclamaient justice pour les victimes de négligence criminelle de l’État

Messieurs/Dames qui êtes au pouvoir,

Politiciens et policiers, juges et banquiers, ministres et députés
Ne vous regardez pas dans le miroir que je vous tends, vous y verriez le reflet de l’ignominie.

Même si l’objectif recherché n’est pas atteint, cette saison de liberté ne perdra rien de sa valeur, parce que c’était si formidable et si étroitement lié aux intérêts de la population dans notre pays, que le peuple s’en souviendra, reprendra l’insurrection et continuera la Révolution.

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