Un dialogue relancé sous pression régionale et nationale
Le 15 avril 2025 marque un tournant politique au Liban avec la confirmation par le président Joseph Aoun de sa volonté d’engager un dialogue direct avec le Hezbollah autour de la question de l’armement non étatique. Cette annonce, reprise en une par Ad Diyar, Al Akhbar et Al Joumhouriyat, intervient dans un contexte de fortes tensions sécuritaires au Sud, où la mort récente d’un soldat libanais dans un incident impliquant une munition israélienne non explosée a réveillé les inquiétudes sur l’état de préparation militaire de l’État.
Pour Joseph Aoun, ce dialogue vise à restaurer une forme de souveraineté institutionnelle sans recourir à la confrontation frontale. Mais il intervient sans cadre officiel, sans calendrier clair, ni garanties juridiques, comme le soulignent Al Bina’ et Nida’ Al Watan. Cette initiative présidentielle, saluée par certains comme un pas vers la réappropriation de la décision sécuritaire nationale, est perçue par d’autres comme un calcul tactique sous contrainte diplomatique étrangère.
Ce geste s’inscrit dans un environnement politique où l’État peine à restaurer sa légitimité face à une société polarisée, un tissu institutionnel affaibli et un appareil sécuritaire fragmenté. Le président, selon Al Joumhouriyat, veut se positionner comme arbitre entre les puissances locales et les exigences internationales, une posture qui rappelle celle de ses prédécesseurs dans des phases critiques de l’histoire du pays.
Le Hezbollah dans l’ambiguïté stratégique : refus du désarmement, posture d’ouverture
Face à cette proposition, le Hezbollah a maintenu une ligne constante. Dans ses canaux de communication habituels, et notamment à travers Al Akhbar (15 avril 2025), le parti affirme refuser tout dialogue conditionné au désarmement, qu’il considère comme une atteinte à la souveraineté et à la résistance nationale. Un haut responsable anonyme cité par le journal affirme que « les armes de la résistance ne sont pas à vendre, et encore moins à négocier sous pression internationale ».
Cette position n’est pas nouvelle. Elle repose sur une doctrine sécuritaire construite autour de la dissuasion face à Israël et de l’idée que l’État libanais est structurellement incapable d’assumer seul la protection du territoire national, en particulier au Sud. Cette doctrine, mise à l’épreuve à plusieurs reprises (2006, 2019, 2023), reste aujourd’hui centrale dans le narratif du Hezbollah, comme le rappellent plusieurs analystes interrogés par Al Bina’.
Mais le parti n’exclut pas totalement le dialogue. Ce dernier est accepté à condition qu’il soit mené « sans préalables ni tabous » et dans le cadre d’un pacte national renouvelé. En d’autres termes, le Hezbollah entend rester maître du tempo et du périmètre de la négociation. Il s’agit pour lui de contenir la pression tout en maintenant ses lignes rouges : légitimité de l’armement, rôle régional, statut de “résistance”.
La réaction de l’opinion publique chiite est largement favorable à cette posture, selon les observations de Al Akhbar, qui souligne que toute concession dans ce domaine serait perçue comme une trahison du sang versé. Le Hezbollah joue donc la carte de la fermeté modérée, offrant une main ouverte, mais armée.
Riyad, Washington et la pression douce : diplomatie conditionnelle
Dans ce contexte, les partenaires régionaux et internationaux du Liban activent des leviers diplomatiques visant à orienter le dialogue. Al Sharq Al Awsat (15 avril 2025) et Nida’ Al Watan rapportent que l’émissaire saoudien Fayçal Ben Farhan a transmis un message clair au président Aoun et au Premier ministre Nawaf Salam : toute aide ou soutien économique au Liban sera conditionnée à des mesures visibles de rétablissement de l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire, ce qui inclut, sans le nommer, le Hezbollah.
Les États-Unis, de leur côté, ont intensifié les échanges avec le ministère des Affaires étrangères et l’armée libanaise. Un mémo confidentiel cité par Nida’ Al Watan évoque la nécessité d’“actions proactives” pour démontrer l’engagement du gouvernement envers une “architecture sécuritaire exclusive”.
Cette pression, quoique indirecte, agit comme une diplomatie conditionnelle, qui offre des perspectives de financement ou de reconnaissance diplomatique en échange d’initiatives internes vers une réforme du champ sécuritaire. Elle alimente un sentiment d’intrusion chez certains acteurs politiques, mais elle est aussi perçue comme un levier incontournable pour sortir le Liban de son isolement.
Al Liwa’ rapporte que certains diplomates européens s’interrogent sur la viabilité d’un tel schéma, dans un pays où les institutions sont fragiles, et où les réformes sécuritaires ne peuvent se faire sans consensus large. La question est posée : peut-on exiger le désarmement dans un État sans mécanisme d’État ?
Le Sud comme théâtre stratégique : entre menace permanente et vide de droit
Les tensions sécuritaires dans le Sud sont à la fois une justification pour le Hezbollah et un argument pour ceux qui souhaitent sa démilitarisation. Al Quds et Annahar décrivent une situation de tension latente, ponctuée d’incidents comme l’explosion de munitions, des survols aériens et des mouvements de troupes.
Dans plusieurs villages, selon Al Joumhouriyat, les habitants vivent dans une insécurité quotidienne, entre peur de l’escalade et abandon de l’État. Cette situation crée une légitimité locale au Hezbollah, perçu comme le seul acteur “présent sur le terrain”.
Mais cette même présence est le point de blocage central pour l’application de la résolution 1701 du Conseil de sécurité des Nations unies. La Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL) reste spectatrice, alors que l’État libanais est juridiquement responsable de la sécurité.
Le Hezbollah capitalise sur cette ambiguïté, en se présentant comme gardien de la souveraineté dans un espace où l’État est absent. C’est ce paradoxe — être à la fois une entité non étatique et un acteur de facto de l’ordre local — qui complique toute tentative de réforme ou de démilitarisation.
Joseph Aoun et le pari d’un nouveau pacte libanais
Face à ce contexte complexe, Joseph Aoun avance prudemment, mais sans renoncer. Son objectif, selon Ad Diyar et Al Sharq, serait d’initier un nouveau pacte libanais intégrant les réalités du pouvoir, tout en réaffirmant la légitimité institutionnelle.
Le président tente de se poser en médiateur, s’inspirant de modèles antérieurs (Émile Lahoud, Michel Sleiman), mais dans un environnement bien plus éclaté et instable. Il cherche à tracer une ligne de souveraineté rénovée, qui intégrerait le Hezbollah dans une architecture nationale, sans exiger son renoncement immédiat.
La marge de manœuvre reste étroite. Le Premier ministre Nawaf Salam, tout en restant discret, semble maintenir une distance stratégique par rapport à l’agenda présidentiel. Aucun front gouvernemental commun ne s’est constitué autour du dialogue.
L’issue de cette initiative reste incertaine. Elle pourrait poser les bases d’une réinvention du pacte national, ou ouvrir une nouvelle séquence d’impasse, comme l’ont été les tentatives précédentes. Mais elle marque déjà un changement de paradigme : la question des armes n’est plus taboue, elle est redevenue politique.



