De Bernard Raymond Jabre
Le concept de double bind désigne une situation où une entité est confrontée à des injonctions contradictoires qui rendent impossible une action satisfaisante : chaque choix entraîne un coût ou un risque, et toute tentative de résolution semble inévitablement problématique. Dans le contexte libanais, le double bind se traduit par le fait que l’État est à la fois obligé de composer avec le Hezbollah pour maintenir une certaine stabilité politique et sociale, mais qu’il ne peut pas pleinement l’intégrer ou le contrôler sans se confronter à des risques majeurs de conflit interne et de perte de légitimité.
Le pouvoir libanais se retrouve pris dans une dynamique de double contrainte visàvis du Hezbollah, une situation où chaque option accessible s’accompagne d’un coût politique, sécuritaire ou institutionnel. L’État, fragmenté par un système communautaire qui limite sa capacité à imposer une volonté centralisée, doit composer avec un acteur politicomilitaire qui dispose de ressources, d’une organisation et d’une légitimité propres au sein d’une partie de la population chiite. Cette asymétrie structurelle fait que l’État ne peut ni intégrer complètement le Hezbollah dans sa chaîne de commandement, ni le confronter frontalement sans courir le risque de déstabiliser un équilibre déjà fragile. Dans cette équation, la faiblesse des moyens militaires étatiques apparaît comme un élément déterminant : l’armée souffre d’un équipement vieillissant, de budgets d’investissement réduits et d’une dépendance chronique à l’aide internationale pour le maintien de ses capacités opérationnelles. L’écart entre les capacités de l’armée et celles du Hezbollah—développées grâce à un financement externe constant, une expérience militaire régionale et une structure de commandement cohérente—réduit nettement la marge d’action des autorités. L’État sait qu’un affrontement direct conduirait à un conflit intérieur aux conséquences imprévisibles, tout en affaiblissant encore davantage ses institutions déjà vulnérables. La dimension financière renforce cette contrainte. Le Liban ne dispose pas des moyens de bâtir un appareil sécuritaire capable d’exercer une surveillance territoriale complète ou de contrôler systématiquement les flux économiques informels. Depuis l’effondrement financier de 2019, l’État peine à couvrir les salaires de ses fonctionnaires, à maintenir des services de base et à financer la modernisation de ses agences de sécurité. Dans ce vide budgétaire, des circuits parallèles se sont consolidés, certains liés à l’économie informelle chiite, facilitant le mouvement de fonds et de marchandises sans filtration étatique rigoureuse. Ces réseaux, enracinés dans le tissu social et souvent animés par des acteurs civils ordinaires, rendent impossible un contrôle financier total. Cette porosité ne signifie pas une adhésion unanime, mais elle instaure une réalité pratique : la surveillance étatique se heurte à des communautés où les autorités centrales n’ont ni les relais, ni les ressources, ni parfois la légitimité pour imposer des restrictions strictes. L’incapacité de l’État à contrôler ses frontières, qu’elles soient terrestres ou maritimes, accentue encore ce déséquilibre. Les moyens techniques, humains et financiers nécessaires pour surveiller efficacement l’ensemble du littoral sont largement insuffisants, laissant des zones entières sans présence étatique continue. Sur terre, la situation n’est guère meilleure : les douanes souffrent d’un manque de supervision, aggravé par la présence d’agents issus de milieux où l’influence du Hezbollah est forte, ce qui permet à des marchandises de franchir les postes de contrôle sans inspection rigoureuse. Les points d’entrée officiels, notamment l’aéroport international et certains passages frontaliers, ne bénéficient pas d’un contrôle systématique ni d’une capacité d’investigation complète. Quant aux routes non officielles à travers l’AntiLiban, elles échappent presque totalement à la surveillance, facilitant des flux transfrontaliers qui renforcent l’autonomie logistique du Hezbollah. Face à cet état de fait, le Liban évoque rarement publiquement l’ampleur de ces déficiences et ne sollicite pas, ou trop peu, les formes d’aide internationale—financière, matérielle ou en formation—qui lui permettraient de se doter d’outils crédibles pour exercer une souveraineté pleine et limiter la marge de manœuvre du Hezbollah. La structure féodalemafieuse de l’État ne contribue pas à améliorer la situation : l’argent public est souvent détourné par des voies diverses, soit via des surfacturations de projets, soit par des commissions exorbitantes, et un consensus interne semble exister parmi ces féodaux mafieux pour se partager le « gâteau » de l’État. De plus, le contrôle financier de l’État et son indépendance par rapport aux politiciens, notamment via la Cour des Comptes, ont été arrêtés depuis près de 25 ans par Rafik Hariri, qui en a profité ainsi que ses opposants aounistes par la suite, affaiblissant encore davantage la capacité de l’État à surveiller et gérer ses ressources. Cette déviation systématique des ressources vide l’État de sa substance et confirme pleinement le double bind, où toute action est contrainte par un système interne qui affaiblit encore davantage la capacité de l’État à se contrôler et à contrôler les acteurs armés sur son territoire. Le double bind tient alors au fait que toute tentative de renforcement de l’autorité étatique passe par une coopération minimale avec le Hezbollah, tandis que toute tentative de limitation de son pouvoir risque de provoquer des tensions internes et d’exposer la faiblesse structurelle de l’État. Cette situation ne découle pas uniquement d’un choix politique, mais d’un ensemble de contraintes matérielles, militaires et financières qui, accumulées sur des décennies, enferment les institutions dans une logique de gestion plutôt que de maîtrise.
Conclusion : Le dilemme du Liban face au Hezbollah illustre avec acuité les limites d’un État pris au piège de ses propres structures et d’un contexte régional complexe. L’impuissance financière, militaire et institutionnelle, conjuguée à des pratiques internes de détournement et à l’incapacité à contrôler ses frontières, transforme chaque décision en un acte à haut risque. Dans ce scénario, la survie de l’État repose autant sur la prudence que sur la coopération avec des acteurs qu’il ne peut pleinement contrôler, soulignant que le double bind n’est pas seulement une condition stratégique, mais une réalité politique et sociale profondément enracinée. Pour le Liban, la reconstruction de l’autorité étatique passe par un effort inédit de transparence, de modernisation et de soutien international ciblé, condition sine qua non pour rétablir un équilibre qui permette au pays de retrouver sa souveraineté et d’affirmer son rôle dans une région en constante mutation. En particulier, le retour de la Cour des Comptes et sa complète indépendance visàvis des politiciens est indispensable au rétablissement de l’État. Cette institution devrait superviser la logique des facturations de projets en s’appuyant sur des systèmes d’IA appropriés et ne pas se laisser influencer par des pressions politiques. Les responsables politiques devraient s’y soumettre et répondre aux questions d’une commission populaire composée d’auditeurs et de financiers, garantissant ainsi une transparence réelle et un contrôle effectif des ressources publiques.



