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Les origines des conflits : économie et contrôle des voies commerciales, une constante historique

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Les conflits, qu’ils soient militaires, économiques, idéologiques ou spatiaux, sont une constante de l’histoire humaine, portés par des dynamiques aussi anciennes que complexes. Philosophes, stratèges, idéologues et historiens ont tenté d’en cerner les origines, souvent multiples et entrelacées : rivalités religieuses, pressions démographiques, luttes pour les ressources – terres cultivables, eau douce, énergie comme le pétrole ou les terres rares, minerais précieux, voies maritimes stratégiques – ou encore ambitions de pouvoir et de domination. Platon, dans La République, voyait dans l’expansionnisme des cités-États grecques une source inéluctable de discorde, chaque polis cherchant à dominer ses voisins pour sécuriser ses richesses, ses approvisionnements et son influence. Thomas Hobbes, dans Le Léviathan, dépeignait un état de nature où l’homme, mû par la peur de la pénurie et l’instinct de survie, entre en guerre contre tous, ne trouvant la paix que sous un pouvoir absolu capable de juguler ses pulsions destructrices. Karl Marx, de son côté, analysait les conflits comme le produit des inégalités économiques, la lutte des classes pour le contrôle des moyens de production étant selon lui le moteur fondamental de l’histoire, une idée radicalisée par Lénine dans sa défense des révolutions prolétariennes comme moyen de renverser les systèmes oppressifs.

D’autres penseurs ont enrichi cette réflexion. Max Weber, dans L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, explorait comment les dynamiques économiques et les croyances religieuses influençaient les conflits sociaux, liant la quête de ressources à des transformations culturelles profondes. Hannah Arendt, analysant la banalité du mal, montrait comment des idéologies totalitaires pouvaient transformer des luttes matérielles pour les ressources en catastrophes humaines d’une ampleur inédite, comme lors des génocides du XXe siècle. Plus récemment, Noam Chomsky a critiqué les politiques impérialistes contemporaines, les voyant comme des prolongements modernes de ces luttes pour les ressources, notamment dans les interventions américaines au Moyen-Orient pour le pétrole ou ailleurs pour des minerais stratégiques.

Les stratèges militaires ont apporté un éclairage complémentaire. Sun Tzu, dans L’Art de la guerre, insistait sur l’importance cruciale de la maîtrise des ressources et du terrain, y compris les voies maritimes et les points de passage stratégiques, affirmant que « la victoire appartient à celui qui sait préparer son approvisionnement » et que priver l’ennemi de ses ressources est une tactique essentielle pour assurer le succès. Carl von Clausewitz, dans De la guerre, définissait le conflit comme une extension de la politique par d’autres moyens, mêlant rationalité stratégique et passions humaines, une perspective qui éclaire aussi bien les guerres antiques que les rivalités économiques modernes. Machiavel, dans Le Prince, conseillait aux dirigeants de sécuriser leurs ressources – terres, richesses, routes commerciales – et de manipuler les alliances pour garantir leur survie et leur puissance, une leçon appliquée par des empires depuis Rome jusqu’à l’époque coloniale et même dans les stratégies géopolitiques actuelles. Carl Sagan, quant à lui, envisageait l’espace comme une nouvelle frontière où ces luttes pour les ressources pourraient se prolonger, prédisant des conflits pour des matières comme l’hélium-3 ou les métaux rares des astéroïdes.

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Ces penseurs, malgré leurs différences d’époque et de perspective, convergent vers une idée centrale : l’homme est à la fois l’architecte et la victime de ses luttes. L’histoire, qu’il s’agisse des colonisations brutales des États-Unis et de l’Europe au XIXe siècle, des guerres mondiales dévastatrices du XXe siècle, ou des tensions géopolitiques actuelles impliquant des acteurs comme Donald Trump, Israël, la Chine et bien d’autres, offre des illustrations éclatantes de cette dynamique. Pourtant, des initiatives comme l’Union européenne ont cherché à briser ce cycle en transformant la compétition pour les ressources en une coopération visant une prospérité commune, une exception notable dans un monde souvent dominé par la rivalité et la confrontation. Aujourd’hui, la guerre commerciale menée par Trump, avec des surtaxes visant le monde entier, ainsi que son accaparement des ressources en terres rares (comme au Groenland ou en Ukraine), du passage stratégique de Panama ou de la voie du pôle Nord, fait penser à des conflits à venir, ravivant des dynamiques historiques de domination économique et territoriale qui ont jalonné les siècles passés.

Les ressources et l’espace : des moteurs historiques intemporels

La quête des ressources a toujours été un moteur central des conflits, qu’il s’agisse de terres fertiles pour l’agriculture, d’eau douce indispensable à la survie, d’énergie sous forme de bois, de charbon, de pétrole ou de minerais rares, ou encore de couloirs commerciaux – voies maritimes, fleuves, routes terrestres – permettant l’accès à ces richesses. Cette dynamique, intemporelle, traverse les époques et les civilisations, chaque société cherchant à sécuriser son existence et sa prospérité, souvent au détriment des autres. Dès l’Antiquité, les guerres puniques entre Rome et Carthage (264-146 av. J.-C.) ont été motivées par le contrôle des routes maritimes et des ressources stratégiques de la Méditerranée. Rome visait le blé fertile de Sicile, les mines d’argent d’Espagne et les ports prospères de Carthage, comme ceux de l’actuelle Tunisie, qui servaient de plaques tournantes pour le commerce. Carthage, de son côté, défendait son empire maritime et ses richesses face à l’expansion romaine. Thucydide, dans son Histoire de la guerre du Péloponnèse, analysait un conflit similaire entre Athènes et Sparte au Ve siècle av. J.-C., où la peur de perdre des ressources – céréales de la mer Noire, bois pour la flotte athénienne – et le contrôle des voies commerciales avaient poussé ces deux puissances à une guerre prolongée, la suprématie navale devenant un enjeu décisif dans cette lutte pour la survie économique.

La colonisation des États-Unis illustre cette logique à une échelle continentale, marquée par une expansion brutale et systématique pour les ressources. Dès le XVIIe siècle, les colons européens – principalement britanniques, français et espagnols – se sont disputé les terres fertiles, les vastes forêts pour le bois de construction et de chauffage, et les fourrures précieuses des territoires nord-américains. Les guerres franco-indiennes (1754-1763), intégrées à la guerre de Sept Ans, ont opposé la France et la Grande-Bretagne pour le contrôle de la vallée de l’Ohio, une région riche en terres agricoles et en routes commerciales intérieures, notamment pour le commerce des fourrures avec les tribus autochtones comme les Iroquois. La victoire britannique, scellée par le traité de Paris (1763), a ouvert l’Ouest aux colons anglophones, mais elle a aussi semé les graines de la Révolution américaine (1775-1783), les colons réclamant un accès libre à ces terres face aux restrictions imposées par Londres, comme la Proclamation royale de 1763 limitant l’expansion au-delà des Appalaches.

Au XIXe siècle, l’expansion américaine s’est accélérée sous la doctrine du « Destin manifeste », une idéologie proclamant le droit divin des États-Unis à conquérir le continent. La ruée vers l’or en Californie (1848-1855) a attiré des dizaines de milliers de migrants cherchant fortune dans les mines d’or et d’argent, transformant des régions sauvages en centres économiques florissants, mais au prix de violences contre les populations autochtones et mexicaines. La guerre américano-mexicaine (1846-1848), déclenchée par des différends territoriaux au Texas, a permis aux États-Unis d’annexer de vastes territoires – Texas, Nouveau-Mexique, Californie – riches en terres agricoles, minerais et potentiel énergétique, posant les bases de leur future puissance industrielle. L’achat de l’Alaska à la Russie en 1867, initialement moqué comme une « folie » par ses détracteurs, s’est révélé un coup stratégique pour sécuriser des ressources comme le pétrole et les minerais, découvertes plus tard au XXe siècle. Cette expansion s’est faite au prix d’un génocide systématique des populations autochtones, comme les Cherokee lors de la « Piste des Larmes » (1838), chassées de leurs terres fertiles du Sud-Est pour laisser place aux colons et à l’exploitation agricole et minière. Frederick Jackson Turner, dans sa « thèse de la frontière » (1893), a vu dans cette conquête une dynamique constitutive de l’identité américaine, mais elle reflète une logique universelle : la compétition pour les ressources engendre des conflits violents, entre puissances coloniales et contre les populations locales.

En Europe, la colonisation du XIXe siècle a suivi un schéma parallèle, alimentée par les besoins de la révolution industrielle. La conférence de Berlin (1884-1885) a formalisé la « course au clocher » en Afrique, où les puissances européennes se sont partagé le continent pour s’emparer de ses ressources et contrôler les couloirs commerciaux. La Grande-Bretagne a colonisé l’Inde pour ses épices, son coton et ses routes commerciales vers l’Asie, sécurisant le canal de Suez après son ouverture en 1869 pour dominer le commerce maritime entre l’Europe et l’Orient. La France a conquis l’Algérie dès 1830 pour ses terres agricoles fertiles et sa position stratégique en Méditerranée, établissant une domination qui a perduré jusqu’au XXe siècle. La Belgique, sous le règne personnel de Léopold II, a exploité le Congo pour le caoutchouc, l’ivoire et plus tard les minerais comme le cuivre, au prix d’atrocités brutales documentées par Joseph Conrad dans Au cœur des ténèbres, où il décrivait un système d’exploitation inhumain. Eric Hobsbawm, dans L’Ère des empires, explique que ces conquêtes étaient motivées par la nécessité de fournir des matières premières – charbon, cuivre, pétrole naissant – aux industries européennes et d’ouvrir des marchés pour écouler leurs produits manufacturés. Les conflits coloniaux, comme la guerre des Boers (1899-1902) en Afrique du Sud entre Britanniques et colons néerlandais pour les gisements d’or et de diamants du Transvaal et de l’État libre d’Orange, illustrent ces rivalités impérialistes, souvent menées au détriment des populations locales, dont les terres et les vies ont été sacrifiées pour l’enrichissement des métropoles.

Au XXe siècle, cette logique s’est industrialisée à une échelle sans précédent. Le concept nazi de Lebensraum (espace vital), théorisé par le géographe Friedrich Ratzel avant d’être repris et perverti par Adolf Hitler, incarnait cette obsession pour l’espace et les ressources. Ratzel, influencé par le darwinisme social, considérait l’expansion territoriale comme une nécessité biologique pour les nations fortes, une idée que Hitler a utilisée pour justifier l’invasion des territoires de l’Est – Pologne, Ukraine, Russie – afin d’assurer la survie et la prospérité du peuple allemand, au mépris des populations locales qu’il considérait comme inférieures. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le Japon impérial, sous l’influence de stratèges comme Kanji Ishiwara, a cherché à établir une « sphère de coprospérité » en Asie-Pacifique pour répondre à une pénurie criante de matières premières – pétrole d’Indonésie, caoutchouc de Malaisie, riz d’Indochine – face à une population croissante et une économie insulaire sous pression. Cette ambition s’est heurtée aux embargos américains sur le pétrole et l’acier, imposés en 1941 pour freiner l’expansion japonaise, précipitant l’attaque désespérée sur Pearl Harbor en décembre de la même année. L’historien britannique A.J.P. Taylor a noté que ces sanctions, bien qu’intentionnellement dissuasives, ont souvent eu l’effet inverse, radicalisant les nations ciblées et transformant des tensions économiques en guerres ouvertes.

La crise économique de 1929 a joué un rôle déterminant dans cette escalade globale. Le krach boursier, analysé par John Maynard Keynes comme une faillite systémique du capitalisme non régulé, a plongé le monde dans une dépression brutale, détruisant des millions d’emplois, réduisant les échanges commerciaux et accentuant les rivalités pour des ressources devenues de plus en plus rares. En Allemagne, l’effondrement économique, combiné à l’humiliation du traité de Versailles – que Keynes avait dénoncé comme une « paix carthaginoise » imposant des réparations insoutenables – a créé un terreau fertile pour le nationalisme agressif du parti nazi, qui promettait de restaurer la grandeur allemande par la conquête. En Italie, Benito Mussolini, inspiré par les idéaux impérialistes du poète Gabriele D’Annunzio, a exploité des frustrations similaires pour justifier ses conquêtes coloniales en Éthiopie (1935-1936), visant à sécuriser des terres et des matières premières pour une nation appauvrie par la crise. Les puissances coloniales établies, comme la France et le Royaume-Uni, ont quant à elles resserré leur emprise sur leurs empires – pétrole du Moyen-Orient, caoutchouc d’Asie du Sud-Est, minerais d’Afrique – pour compenser les pertes économiques internes, exacerbant les tensions globales qui ont conduit à la Seconde Guerre mondiale.

L’énergie et les voies maritimes : piliers du commerce mondial

L’émergence de l’énergie comme ressource stratégique, en particulier avec l’avènement du pétrole, et le contrôle des voies maritimes qui permettent son acheminement, sont devenus des enjeux centraux des conflits à partir de l’industrialisation au XIXe siècle, transformant la géopolitique mondiale en un théâtre de rivalités économiques et militaires. Si, dans les temps anciens, le bois et le charbon dominaient comme sources d’énergie – le bois pour les flottes navales grecques ou romaines, le charbon pour les premières machines industrielles – le pétrole a marqué un tournant décisif au XXe siècle, surnommé « l’or noir » pour son rôle vital dans les transports, l’industrie et la guerre. Cette dépendance croissante à l’énergie, couplée à la nécessité de sécuriser les routes maritimes qui en assurent la distribution, a redéfini les priorités stratégiques des nations, faisant des mers et des détroits des points de friction majeurs.

La Première Guerre mondiale (1914-1918) illustre ce basculement. La conversion des flottes navales britanniques du charbon au mazout, sous l’impulsion de Winston Churchill alors Premier Lord de l’Amirauté, a rendu le Royaume-Uni dépendant du pétrole perse, extrait dans les régions sous influence britannique comme l’actuel Iran et l’Irak. Cette transition a permis à la Royal Navy de gagner en vitesse et en efficacité, mais elle a aussi exposé une vulnérabilité stratégique : sans accès garanti à ces ressources, la puissance maritime britannique aurait été compromise. De son côté, l’Allemagne, privée de colonies pétrolifères significatives, a cherché à sécuriser les champs pétrolifères de Ploiești en Roumanie, un allié clé de l’Axe jusqu’en 1944, lorsque les Alliés ont bombardé ces installations pour affaiblir les capacités militaires allemandes. L’historien Daniel Yergin, dans son ouvrage The Prize: The Epic Quest for Oil, Money & Power, souligne que le contrôle de l’énergie est devenu un facteur déterminant dans la géopolitique moderne, transformant les mers en champs de bataille économiques où la suprématie navale était autant une question de ressources que de puissance militaire.

La Seconde Guerre mondiale (1939-1945) a amplifié cette tendance, faisant du pétrole un objectif stratégique explicite. L’Allemagne nazie, sous Adolf Hitler, a lancé l’opération Barbarossa en 1941 avec, parmi ses objectifs, la conquête des champs pétrolifères du Caucase soviétique – notamment ceux de Bakou en Azerbaïdjan – pour alimenter sa machine de guerre, qui souffrait d’un manque chronique de carburant face aux besoins croissants des Panzer et de la Luftwaffe. Cette campagne, bien que motivée par des ambitions idéologiques, avait une dimension économique claire : sans pétrole, l’effort de guerre allemand était condamné. De manière similaire, le Japon impérial, confronté à une pénurie de ressources énergétiques due à sa dépendance aux importations, a ciblé les champs pétrolifères d’Indonésie, alors sous contrôle néerlandais, dans sa stratégie d’expansion en Asie-Pacifique. L’embargo américain sur le pétrole, imposé en juillet 1941 pour sanctionner l’agression japonaise en Chine, a été perçu comme une menace existentielle par Tokyo, précipitant l’attaque sur Pearl Harbor en décembre 1941 pour neutraliser la flotte américaine du Pacifique et sécuriser l’accès aux ressources du Sud-Est asiatique. Ces exemples montrent comment l’énergie, en tant que moteur des économies modernes, est devenue un déclencheur direct de conflits mondiaux, liant étroitement les ressources aux ambitions militaires.

Les voies maritimes, en tant qu’artères du commerce mondial, sont indissociables de cette quête énergétique, car elles permettent l’acheminement du pétrole et d’autres ressources vitales. Le canal de Suez, inauguré en 1869 sous l’impulsion de Ferdinand de Lesseps, est devenu un point stratégique dès le XIXe siècle, raccourcissant la route entre l’Europe et l’Asie et facilitant le transport du pétrole du Moyen-Orient vers les marchés occidentaux. Sa nationalisation par l’Égypte de Gamal Abdel Nasser en 1956 a déclenché la crise de Suez, une intervention militaire franco-britannique soutenue par Israël pour maintenir l’accès à cette voie cruciale, illustrant son importance vitale pour les puissances industrielles. Bien que l’opération ait échoué politiquement, elle a révélé à quel point le contrôle des voies maritimes pouvait enflammer les tensions internationales. Le détroit d’Ormuz, situé entre le golfe Persique et la mer d’Arabie, est un autre goulet d’étranglement critique, par lequel transite environ 20 % du pétrole mondial selon les estimations de l’Energy Information Administration (EIA). L’Iran, qui borde ce détroit, a menacé à plusieurs reprises de le fermer – notamment lors des tensions avec les États-Unis en 2019 et 2022 – pour faire pression sur ses adversaires, démontrant son rôle stratégique comme levier géopolitique. Chaque baril de pétrole passant par Ormuz est une cible potentielle dans les rivalités entre puissances, rendant ce passage aussi volatile qu’essentiel.

L’amiral américain Alfred Thayer Mahan, dans son ouvrage influent The Influence of Sea Power upon History (1890), théorisait déjà que la maîtrise des mers – et par extension des voies maritimes – était la clé de la puissance globale. Écrit à une époque où les empires coloniaux britanniques et français dominaient les océans, son analyse mettait en lumière l’importance des flottes navales pour protéger les routes commerciales et les ressources qu’elles transportaient, une idée née des rivalités coloniales du XIXe siècle mais qui reste pertinente aujourd’hui. La bataille de l’Atlantique (1939-1945), où les sous-marins allemands (U-Boote) tentaient de couper les approvisionnements pétroliers et alimentaires des Alliés en provenance d’Amérique du Nord, a montré à quel point le contrôle des voies maritimes pouvait déterminer l’issue d’un conflit mondial. Les Alliés, grâce à leur supériorité navale et aux convois protégés, ont finalement prévalu, mais au prix d’une lutte acharnée pour sécuriser ces artères vitales.

Cette interdépendance entre énergie et voies maritimes s’est encore accentuée avec la mondialisation. Les ports comme Singapour, Rotterdam ou Shanghai, véritables hubs du commerce pétrolier et industriel, sont aujourd’hui des points névralgiques où convergent les intérêts économiques et stratégiques des nations. La piraterie moderne, comme celle observée au large de la Somalie au début du XXIe siècle, a ciblé ces routes pour perturber le commerce mondial, obligeant les puissances à déployer des forces navales – par exemple via l’opération Atalanta de l’UE – pour protéger ces flux. Les détroits de Malacca et de Bab el-Mandeb, bien que moins médiatisés qu’Ormuz, jouent un rôle similaire : Malacca relie l’océan Indien au Pacifique, transportant une part massive du pétrole asiatique, tandis que Bab el-Mandeb, à l’entrée de la mer Rouge, est crucial pour les exportations pétrolières vers l’Europe via Suez. Toute perturbation dans ces passages – qu’elle soit due à des conflits, des blocus ou des catastrophes naturelles – peut provoquer des chocs économiques mondiaux, comme l’a montré le blocage du canal de Suez par le porte-conteneurs Ever Given en mars 2021, qui a coûté des milliards en retards commerciaux.

L’énergie et les voies maritimes ne sont pas seulement des enjeux économiques ; elles sont des leviers de pouvoir. Les nations qui contrôlent les ressources énergétiques ou les routes qui les acheminent détiennent une influence disproportionnée sur l’économie mondiale. Les États-Unis, avec leur flotte navale dominante et leurs bases stratégiques (ex. : Diego Garcia dans l’océan Indien), ont longtemps assuré leur hégémonie en protégeant ces voies, tandis que des puissances émergentes comme la Chine cherchent à contester cette domination en sécurisant leurs propres routes – via l’initiative « Belt and Road » – et en développant leur marine. Cette compétition, qui rappelle les rivalités coloniales pour les routes des épices ou de l’opium au XIXe siècle, montre que les voies maritimes et l’énergie restent des piliers du commerce mondial et des catalyseurs potentiels de conflits, une réalité qui résonne dans les tensions géopolitiques actuelles.

Le Chatt el-Arab : un conflit emblématique des ressources

La guerre du Chatt el-Arab (1980-1988), qui a opposé l’Irak dirigé par Saddam Hussein à l’Iran sous l’ayatollah Khomeini, est un exemple emblématique de la manière dont les ressources – en l’occurrence l’énergie sous forme de pétrole et les voies maritimes stratégiques – peuvent cristalliser des ambitions géopolitiques et idéologiques, transformant des rivalités régionales en conflits prolongés et dévastateurs. Le Chatt el-Arab, une voie navigable formée par la confluence des fleuves Tigre et Euphrate dans le sud de l’Irak, se jette dans le golfe Persique après un parcours d’environ 200 kilomètres. Pour l’Irak, ce cours d’eau représentait son unique accès direct au golfe Persique, une artère vitale pour l’exportation de son pétrole, ressource clé de son économie et de son influence régionale. Pour l’Iran, qui partage une frontière avec l’Irak le long de ce chenal, le contrôle de cette voie était tout aussi stratégique, non seulement pour ses propres exportations pétrolières mais aussi pour limiter l’influence de son voisin arabe dans une région déjà volatile.

Les tensions autour du Chatt el-Arab remontent à des décennies avant le conflit, enracinées dans des différends territoriaux hérités de l’époque ottomane et perse. L’accord d’Alger, signé en 1975 entre le shah d’Iran Mohammad Reza Pahlavi et Saddam Hussein, alors vice-président irakien, avait tenté de désamorcer ces tensions en fixant la frontière au milieu du fleuve – la ligne de thalweg – et en mettant fin au soutien iranien aux rebelles kurdes en Irak. Cet accord, bien que temporairement stabilisateur, était perçu comme une humiliation par Saddam, qui y voyait une concession forcée sous la pression iranienne. La révolution iranienne de 1979, qui a renversé le shah et porté Khomeini au pouvoir, a bouleversé cet équilibre fragile. L’émergence d’un régime chiite révolutionnaire à Téhéran a alarmé Saddam, dirigeant d’un régime laïc baasiste sunnite dans un pays à majorité chiite. Craignant que l’Iran n’exporte son islamisme révolutionnaire vers la population chiite irakienne – déjà réprimée dans des régions comme Bassora – Saddam a vu dans la faiblesse apparente de l’Iran post-révolutionnaire une opportunité pour reprendre le contrôle total du Chatt el-Arab et affaiblir son rival.

Le 22 septembre 1980, Saddam a dénoncé l’accord d’Alger et lancé une invasion massive de l’Iran, visant notamment la province pétrolifère du Khouzistan, située à l’est du Chatt el-Arab. Cette région, peuplée majoritairement d’Arabes et riche en gisements pétrolifères – produisant à l’époque environ 80 % du pétrole iranien – était une cible stratégique pour l’Irak, qui cherchait à renforcer sa position de puissance pétrolière régionale face aux monarchies du Golfe. L’historien britannique A.J.P. Taylor a observé que cette guerre, initialement conçue par Saddam comme une opération rapide pour sécuriser le Chatt el-Arab et le Khouzistan, s’est enlisée en un conflit d’usure d’une brutalité extrême, coûtant environ un million de vies sur huit ans et ruinant les économies des deux belligérants. Ce qu’il avait envisagé comme une victoire éclair s’est transformé en une lutte prolongée, marquée par des tranchées, des bombardements massifs et des pertes humaines colossales.

L’Irak, soutenu par un large éventail de puissances internationales, a bénéficié d’une coalition hétéroclite motivée par la peur de l’expansion révolutionnaire iranienne. Les monarchies sunnites du Golfe – Arabie saoudite, Koweït, Émirats arabes unis – ont fourni des milliards de dollars en prêts et en aides pour financer l’effort de guerre irakien, voyant en Saddam un rempart contre l’influence chiite iranienne. Les États-Unis, l’Union soviétique, la France et d’autres pays occidentaux ont également apporté leur soutien, livrant des armes, des technologies et des renseignements à Bagdad. Cette aide a permis à l’Irak de déployer des armes chimiques, notamment lors du massacre de Halabja en mars 1988, où environ 5 000 civils kurdes ont été tués par des gaz toxiques – une atrocité visant à réprimer une rébellion interne mais aussi à terroriser l’Iran. De son côté, l’Iran, isolé sur la scène internationale après la prise d’otages à l’ambassade américaine (1979-1981), a mobilisé des vagues humaines – souvent des jeunes volontaires fanatisés, appelés Basij – pour défendre son territoire, compensant son infériorité technologique par une détermination idéologique et un sacrifice de masse.

Le conflit, qui s’est étendu bien au-delà du Chatt el-Arab pour englober des batailles terrestres, des bombardements de villes (la « guerre des villes ») et des attaques contre les pétroliers dans le Golfe, a eu des répercussions économiques dramatiques. L’Irak, malgré ses réserves pétrolières, a accumulé une dette colossale estimée à plus de 80 milliards de dollars, notamment envers le Koweït, une dette qui a contribué à déclencher l’invasion koweïtienne de 1990 et la guerre du Golfe qui a suivi. L’Iran, déjà affaibli par la révolution, a vu ses infrastructures pétrolières et industrielles gravement endommagées, retardant son développement économique pour des décennies. La guerre s’est achevée en août 1988 par un cessez-le-feu sous l’égide de l’ONU (résolution 598), un statu quo épuisant qui n’a résolu aucun des différends sous-jacents, laissant le Chatt el-Arab comme un symbole persistant des rivalités pour les ressources.

Ce conflit illustre plusieurs dynamiques récurrentes dans l’histoire des luttes pour les ressources. D’abord, l’importance stratégique des voies d’accès à l’énergie : le Chatt el-Arab était pour l’Irak ce que le détroit d’Ormuz est aujourd’hui pour l’Iran, un point de passage dont le contrôle conditionne la survie économique et l’influence régionale. Ensuite, la superposition des enjeux économiques et idéologiques : la quête du pétrole et des voies maritimes s’est mêlée à une lutte entre nationalisme arabe et révolution islamique, exacerbant les tensions. Enfin, l’intervention des puissances extérieures : les soutiens internationaux à l’Irak reflètent une logique de guerre par procuration, où les ressources pétrolières du Moyen-Orient ont attiré les intérêts des grandes puissances, un schéma qui rappelle les rivalités coloniales du XIXe siècle ou les tensions actuelles dans la région. Le Chatt el-Arab reste ainsi un cas d’école de la manière dont les ressources – énergie et voies maritimes – peuvent transformer des différends locaux en crises globales, avec des conséquences humaines et économiques dévastatrices qui résonnent bien au-delà des belligérants directs.

Le Yémen : une guerre pour l’énergie et les routes maritimes

Le conflit au Yémen, qui a débuté en 2014 et perdure en 2025, est un autre exemple saisissant de la manière dont les ressources énergétiques et les voies maritimes stratégiques peuvent alimenter des guerres complexes, mêlant rivalités locales, ambitions régionales et intérêts mondiaux. Officiellement présenté comme une guerre civile entre le gouvernement yéménite reconnu internationalement, dirigé par le président Abdrabbuh Mansur Hadi, et les rebelles houthis, issus de la minorité zaïdite chiite du nord du pays, ce conflit est en réalité une lutte bien plus large pour le contrôle de l’énergie et des routes maritimes, exacerbée par la rivalité entre l’Arabie saoudite et l’Iran. Au cœur de cette guerre se trouve le détroit de Bab el-Mandeb, un passage maritime stratégique situé à l’entrée sud de la mer Rouge, reliant le golfe d’Aden à la Méditerranée via le canal de Suez, et par lequel transite une part significative du commerce pétrolier mondial – environ 10 % selon les estimations des Nations unies – ainsi que des marchandises essentielles pour l’Europe, l’Asie et au-delà.

Le conflit a éclaté en mars 2014 lorsque les Houthis, soutenus par l’Iran et issus de la région montagneuse de Saada, ont pris le contrôle de la capitale Sanaa, renversant le gouvernement Hadi affaibli par des années de corruption et d’instabilité post-Printemps arabe (2011). Cette prise de pouvoir a alarmé l’Arabie saoudite, voisine sunnite du Yémen, qui a vu dans l’avancée des Houthis une menace directe pour sa sécurité et ses intérêts économiques. Riyad craignait que l’Iran, puissance chiite rivale, n’utilise les Houthis comme un proxy pour étendre son influence dans la péninsule arabique, menaçant ainsi les exportations pétrolières saoudiennes, qui dépendent en partie de la stabilité des routes maritimes du golfe d’Aden et de la mer Rouge. En mars 2015, l’Arabie saoudite a lancé une coalition militaire comprenant les Émirats arabes unis, le Bahreïn, le Koweït et d’autres alliés, soutenue logistiquement par les États-Unis, le Royaume-Uni et la France, pour restaurer Hadi au pouvoir et repousser les Houthis. Cette intervention, baptisée opération « Tempête décisive », visait à sécuriser le détroit de Bab el-Mandeb et à empêcher l’Iran de transformer le Yémen en une tête de pont stratégique.

Le détroit de Bab el-Mandeb, large d’à peine 30 kilomètres à son point le plus étroit, est un goulet d’étranglement vital pour le commerce mondial. Environ 6,2 millions de barils de pétrole par jour y transitent, selon des données de l’Energy Information Administration (EIA) avant l’intensification du conflit, représentant une artère essentielle pour les exportations pétrolières du Golfe vers l’Europe et l’Amérique du Nord. Pour l’Arabie saoudite, dont les ports de la mer Rouge comme Yanbu jouent un rôle croissant dans ses exportations face aux menaces dans le détroit d’Ormuz, la sécurisation de Bab el-Mandeb est une priorité stratégique. Les Houthis, armés et financés par l’Iran avec des missiles balistiques, des drones et des mines navales, ont perturbé ce trafic en attaquant des pétroliers et des navires commerciaux dans la mer Rouge, des actes souvent qualifiés de « piraterie moderne » dans des posts sur X et des rapports médiatiques. Ces attaques, comme celle contre le pétrolier saoudien Amjad en 2018, visent à démontrer leur capacité à déstabiliser l’économie saoudienne et à faire pression sur la coalition, tout en renforçant l’influence iranienne dans la région.

Ce conflit, analysé par des experts comme Bruce Riedel du Brookings Institution, s’inscrit dans une rivalité plus large entre l’Arabie saoudite et l’Iran pour l’hégémonie au Moyen-Orient, où le Yémen est devenu un champ de bataille par procuration. L’Arabie saoudite, avec ses frappes aériennes massives – souvent critiquées pour leur imprécision et leurs conséquences humanitaires – cherche non seulement à repousser les Houthis mais aussi à protéger ses frontières sud et à maintenir son statut de principal exportateur pétrolier sunnite. L’Iran, en soutenant les Houthis avec des armes et des conseillers militaires, vise à perturber cette hégémonie saoudienne, à étendre son arc d’influence chiite (Iran, Irak, Syrie, Liban) et à menacer indirectement les routes pétrolières occidentales, un levier stratégique dans ses tensions avec les États-Unis et leurs alliés. Cette guerre par procuration rappelle les dynamiques de la guerre froide, où les superpuissances s’affrontaient via des conflits locaux, mais ici, ce sont les ressources énergétiques et les voies maritimes qui sont au cœur des enjeux.

Les conséquences humaines et économiques de cette guerre sont catastrophiques. En 2021, l’ONU estimait que le conflit avait causé plus de 377 000 morts, dont une majorité due à la famine et aux maladies liées à la destruction des infrastructures – ports, routes, hôpitaux – par les bombardements saoudiens et les blocus maritimes imposés par la coalition pour couper les approvisionnements des Houthis. Le Programme alimentaire mondial a qualifié la situation de « pire crise humanitaire au monde », avec plus de 20 millions de Yéménites en situation d’insécurité alimentaire en 2025, selon les rapports les plus récents. Économiquement, le Yémen, déjà l’un des pays les plus pauvres de la région, a vu son PIB s’effondrer, ses champs pétrolifères modestes (comme ceux de Marib) étant disputés entre factions et souvent hors service. L’Arabie saoudite, malgré ses ressources financières colossales, a dépensé des dizaines de milliards de dollars dans cette guerre, tandis que l’Iran, bien que moins impliqué militairement, a trouvé dans les Houthis un allié à faible coût pour défier Riyad.

Le conflit au Yémen montre comment l’énergie et les voies maritimes restent des enjeux explosifs dans les guerres modernes, tout comme le pétrole du Caucase ou d’Indonésie l’était pendant la Seconde Guerre mondiale. Le détroit de Bab el-Mandeb, à l’image du canal de Suez ou du détroit d’Ormuz, est un point de passage dont la maîtrise conditionne la stabilité économique mondiale. Les attaques houthies sur les pétroliers, relayées sur X comme des menaces directes au commerce international, rappellent les tactiques de blocus naval utilisées dans les guerres passées, adaptées ici à une guerre asymétrique. Pour l’Arabie saoudite, sécuriser cette route maritime est une question de survie économique et politique face à l’Iran, qui exploite le chaos yéménite pour renforcer son influence régionale. Ce conflit, loin d’être une simple guerre civile, est un théâtre de rivalités géopolitiques où les ressources énergétiques et les voies maritimes jouent un rôle central, transformant le Yémen en un microcosme des luttes globales pour le pouvoir et la richesse, avec des conséquences qui dépassent largement ses frontières.

Israël et l’accaparement des ressources hydrauliques

Dans le contexte aride du Moyen-Orient, où l’eau douce est une ressource aussi précieuse que le pétrole, Israël illustre une variante contemporaine des luttes historiques pour les ressources, centrée sur l’accaparement hydraulique comme enjeu stratégique de survie et de domination. Depuis la fondation de l’État hébreu en 1948, le contrôle de l’eau a été une priorité vitale dans une région où les précipitations sont rares et les rivières peu nombreuses, transformant chaque source ou bassin en un objectif géopolitique majeur. Cette quête s’est traduite par des actions militaires et des politiques territoriales qui ont amplifié les tensions avec les voisins arabes, notamment la Syrie, le Liban et les Palestiniens, dans une dynamique où la sécurité nationale, l’identité sioniste et les ressources se mêlent étroitement.

Le plateau du Golan, capturé à la Syrie lors de la guerre des Six Jours en juin 1967, est un exemple emblématique de cette stratégie. Situé au nord-est d’Israël, ce plateau volcanique de 1 800 kilomètres carrés domine la vallée du Jourdain et abrite des sources cruciales alimentant le lac de Tibériade (ou mer de Galilée), principal réservoir d’eau douce d’Israël. Avant 1967, la Syrie utilisait le Golan pour détourner les affluents du Jourdain, menaçant l’approvisionnement en eau israélien dans une région où chaque goutte compte. La conquête du Golan, officiellement annexé en 1981 malgré la condamnation internationale (résolution 497 de l’ONU), a permis à Israël de sécuriser environ un tiers de ses besoins en eau douce, tout en offrant une position militaire stratégique face à Damas. Cette occupation, justifiée par des impératifs de sécurité, est indissociable de l’enjeu hydraulique : sans le Golan, Israël risquerait une pénurie chronique dans une région où l’agriculture – notamment les kibboutzim – et la population urbaine dépendent heavily de cette ressource.

Au sud du Liban, le bassin du fleuve Litani, situé à quelques kilomètres de la frontière israélienne, a également été un objectif récurrent. Bien que le Litani ne coule pas directement en Israël, ses eaux alimentent des zones proches et pourraient, en théorie, être détournées pour augmenter les réserves israéliennes, une idée évoquée dès les premières décennies du sionisme. Les incursions fréquentes d’Israël au Sud-Liban, notamment lors de l’opération « Paix en Galilée » en 1982, officiellement lancée pour neutraliser les bases palestiniennes de l’OLP et plus tard le Hezbollah, ont souvent été interprétées comme des tentatives de contrôler ou de surveiller cette ressource. Bien que l’occupation israélienne du Sud-Liban (1982-2000) n’ait pas conduit à une exploitation directe du Litani, elle a permis à Israël de maintenir une zone tampon et d’empêcher toute tentative libanaise ou syrienne d’utiliser ces eaux comme levier contre lui. Des analystes comme Noam Chomsky ont critiqué cette politique comme une forme d’impérialisme hydraulique, arguant qu’Israël cherchait non seulement à sécuriser ses besoins mais aussi à priver ses voisins d’un accès équitable à l’eau, exacerbant les tensions régionales.

Ces actions s’inscrivent dans une vision plus large, parfois associée à l’idéologie du « Grand Israël », portée par Vladimir Jabotinsky, père du sionisme révisionniste. Dans son essai Le Mur de fer (1923), Jabotinsky prônait une domination territoriale sans compromis pour garantir la survie de l’État juif face à des voisins hostiles, une vision qui incluait le contrôle des ressources essentielles comme l’eau et les terres fertiles. Chez certains de ses successeurs, cette idée a évolué en un projet d’expansion des « deux rives » – du Jourdain à la Méditerranée – mêlant sécurité nationale, identité religieuse et accaparement stratégique. Le Jourdain lui-même, qui forme une frontière naturelle avec la Jordanie et traverse la Cisjordanie occupée, est un enjeu clé : Israël contrôle environ 80 % de ses eaux via des barrages et des pompages, laissant aux Palestiniens une part limitée pour leurs besoins agricoles et domestiques, selon des rapports d’organisations comme Amnesty International. Cette gestion inégale, couplée à la construction de colonies en Cisjordanie près des aquifères, renforce la perception d’une politique d’appropriation hydraulique.

Les conflits avec le Liban, souvent présentés comme une lutte contre des groupes armés comme le Hezbollah, masquent fréquemment cet impératif hydraulique. L’opération « Paix en Galilée » de 1982, dirigée par le ministre de la Défense Ariel Sharon, visait officiellement à éliminer les bases de l’OLP après des attaques transfrontalières, mais elle a aussi permis à Israël d’occuper une « zone de sécurité » au Sud-Liban jusqu’en 2000, incluant des zones proches du Litani. Bien que les preuves d’un détournement direct des eaux soient contestées, des études israéliennes des années 1950, comme le plan Johnston, avaient déjà envisagé l’utilisation du Litani pour irriguer le Néguev, un désert au sud d’Israël. Les incursions ultérieures, comme la guerre de 2006 contre le Hezbollah, ont maintenu cette pression stratégique, Israël bombardant souvent des infrastructures hydrauliques libanaises pour affaiblir ses adversaires. Ces actions, combinées à la destruction de puits et de canaux dans les territoires palestiniens, ont été dénoncées par des ONG comme une arme de guerre, privant les populations locales de ressources vitales.

Cette politique hydraulique alimente une instabilité chronique dans la région. Chaque gain israélien – que ce soit le Golan, le contrôle du Jourdain ou la surveillance du Litani – est perçu comme une perte existentielle par ses voisins, renforçant les ressentiments et les cycles de violence. Pour la Syrie, la perte du Golan est une humiliation nationale autant qu’une privation d’eau ; pour le Liban, déjà fragile, les incursions israéliennes aggravent une crise hydrique chronique ; pour les Palestiniens, la restriction de l’accès à l’eau est une entrave à leur survie quotidienne. L’eau, dans ce contexte, devient une arme autant qu’une ressource, rappelant les thèses de Sun Tzu sur l’importance de priver l’ennemi de ses approvisionnements pour assurer la victoire. Comme le pétrole dans le Chatt el-Arab ou le Yémen, l’eau au Moyen-Orient est un enjeu stratégique qui dépasse les simples besoins humains, devenant un levier de pouvoir et un catalyseur de conflits.

La stratégie israélienne s’appuie également sur une avance technologique. Des usines de dessalement, comme celle de Sorek, parmi les plus grandes au monde, produisent aujourd’hui plus de 50 % de l’eau potable du pays, réduisant sa dépendance aux sources naturelles contestées. Pourtant, cette innovation n’élimine pas les tensions : les ressources hydrauliques du Golan et du Jourdain restent cruciales pour l’agriculture et comme tampons contre les sécheresses, tandis que les voisins, moins équipés, accusent Israël de monopoliser l’eau régionale. Cette disparité technologique renforce l’asymétrie dans la lutte pour cette ressource, un avantage que Jabotinsky n’avait peut-être pas anticipé mais qui s’inscrit dans sa vision d’un État fort et autosuffisant. Ainsi, Israël incarne une facette moderne des luttes historiques pour les ressources, où l’eau remplace le pétrole comme enjeu vital, mais avec des dynamiques de pouvoir et de conflit similaires, ancrées dans une quête de contrôle territorial et économique.

L’Union européenne : du conflit au partage des ressources

Face aux exemples récurrents de rivalités pour les ressources – qu’il s’agisse du pétrole dans le Chatt el-Arab, des voies maritimes au Yémen ou de l’eau en Israël – l’Union européenne (UE) offre une contre-narrative puissante, démontrant qu’il est possible de transformer une logique de compétition brutale en un modèle de coopération et de partage pour une prospérité commune. Après deux guerres mondiales dévastatrices au XXe siècle, qui ont ravagé le continent européen et coûté des dizaines de millions de vies, les nations d’Europe occidentale ont cherché à briser le cycle historique des affrontements pour les ressources – terres, charbon, acier, énergie – qui avaient alimenté des siècles de conflits, des guerres napoléoniennes aux rivalités industrielles et coloniales du XIXe siècle. Cette ambition, née des cendres de 1945, s’est matérialisée dans une expérience inédite : l’intégration économique et politique comme antidote à la guerre, avec les ressources au cœur du projet.

L’idée fondatrice de l’UE a pris forme avec la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA), créée en 1951 par la déclaration de Robert Schuman, ministre français des Affaires étrangères, et portée par Jean Monnet, un visionnaire de l’unité européenne. La CECA, signée par six pays fondateurs – la France, l’Allemagne de l’Ouest, l’Italie, la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg – visait à placer la production de charbon et d’acier, les deux piliers de l’industrie et de l’armement, sous une autorité supranationale commune. Ce choix n’était pas anodin : le charbon et l’acier de la Ruhr allemande et de la Lorraine française avaient été au centre des tensions entre Paris et Berlin, alimentant les rivalités qui avaient conduit aux guerres franco-prussienne (1870-1871), mondiale de 1914-1918 et de 1939-1945. En mutualisant ces ressources stratégiques, la CECA rendait « toute guerre entre la France et l’Allemagne non seulement impensable, mais matériellement impossible », comme l’a déclaré Schuman dans son discours historique du 9 mai 1950, aujourd’hui célébré comme la Journée de l’Europe. Ce pari audacieux a marqué un tournant : l’économie, qui avait si souvent été un vecteur de conflit, devenait un outil de paix.

Ce modèle s’est élargi avec le traité de Rome en 1957, qui a créé la Communauté économique européenne (CEE), jetant les bases d’un marché commun où les biens, les services et les ressources circulaient librement entre les membres. La même année, le traité Euratom a intégré la gestion de l’énergie nucléaire, une ressource émergente à l’époque, dans une logique de coopération plutôt que de compétition, anticipant les besoins énergétiques futurs de l’Europe. Ces initiatives ont progressivement transformé une mosaïque de nations rivales en une entité interdépendante, où les ressources – du charbon initial aux hydrocarbures et énergies renouvelables d’aujourd’hui – étaient partagées pour le bénéfice collectif rather than disputées par la force. L’absence de conflits armés entre les membres de l’UE depuis 1945 est une rupture spectaculaire avec des siècles de guerres intestines – des affrontements médiévaux pour les terres aux luttes industrielles du XIXe siècle – et un témoignage de l’efficacité de ce modèle. Là où l’Allemagne et la France se battaient pour la Ruhr, elles coopèrent désormais dans des projets comme Airbus ou les interconnexions énergétiques européennes.

Cette paix n’a pas été exempte de défis. Le Brexit, finalisé en 2020 après le référendum de 2016, a marqué un revers pour l’intégration européenne, le Royaume-Uni choisissant de quitter l’UE pour reprendre un contrôle souverain sur ses ressources et ses politiques économiques. Pourtant, même cet événement n’a pas dégénéré en conflit armé, restant confiné à des négociations âpres mais pacifiques, un contraste saisissant avec les guerres commerciales ou territoriales d’antan. Plus récemment, les tensions sur le gaz russe, exacerbées par l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022, ont mis l’UE à l’épreuve. La dépendance de nombreux pays membres – comme l’Allemagne ou l’Italie – aux livraisons de gaz via des gazoducs comme Nord Stream a été remise en question lorsque Moscou a réduit ses exportations en représailles aux sanctions occidentales. Cette crise a forcé l’UE à accélérer sa transition énergétique vers des sources renouvelables (éolien, solaire) et à diversifier ses approvisionnements – notamment via le gaz naturel liquéfié (GNL) américain ou qatari – tout en renforçant la solidarité interne : des pays comme l’Espagne ou la France ont partagé leurs réserves avec ceux plus dépendants de la Russie. Malgré ces pressions, aucun conflit armé n’a éclaté entre membres, prouvant la résilience du modèle européen face aux crises ressources.

L’impact économique et social de cette coopération est indéniable. Le marché unique, achevé en 1993, a permis une circulation fluide des ressources – pétrole, gaz, électricité, minerais – à travers les frontières, réduisant les risques de pénurie qui avaient jadis poussé les nations à la guerre. Des projets comme le réseau transeuropéen de transport (TEN-T) ont intégré les voies commerciales – routes, chemins de fer, ports – dans une logique de complémentarité plutôt que de compétition, facilitant l’accès aux ressources pour tous les membres. L’UE a aussi investi dans des infrastructures énergétiques communes, comme les interconnexions électriques entre la France et l’Espagne ou les parcs éoliens offshore en mer du Nord, partagés entre plusieurs pays. Ces initiatives ont créé une interdépendance économique qui rend les conflits internes coûteux et improbables, une leçon que des penseurs comme Monnet avaient anticipée en posant les bases de l’unité européenne.

Cette expérience contraste fortement avec les logiques coloniales ou impérialistes du passé. Là où les empires britanniques ou français du XIXe siècle s’affrontaient pour l’Afrique ou l’Asie afin de monopoliser les ressources, l’UE a choisi de les gérer collectivement, évitant les guerres intestines qui avaient ravagé le continent. Elle offre ainsi un contrepoint aux conflits contemporains comme ceux du Yémen ou du Chatt el-Arab, où les ressources sont disputées par la force. Cependant, ce modèle reste difficile à exporter dans un monde multipolaire marqué par des rivalités croissantes, notamment entre les États-Unis, la Chine et la Russie. La crise ukrainienne de 2022 a révélé les limites de l’influence européenne face à des acteurs prêts à utiliser l’énergie comme une arme – la Russie coupant le gaz, l’UE peinant à coordonner une réponse unifiée rapide. Pourtant, à l’intérieur de ses frontières, l’UE démontre que le partage des ressources peut désamorcer les conflits, une leçon précieuse dans un monde où les tensions pour l’énergie, l’eau ou les voies maritimes continuent de menacer la stabilité globale.

Trump et la réinvention des luttes pour les ressources

En cette année 2025, sous la présidence renouvelée de Donald Trump, les dynamiques historiques de luttes pour les ressources trouvent un écho troublant, réinventées dans une guerre commerciale agressive et une quête de souveraineté économique qui fait penser à des conflits à venir. Influencé par des stratèges comme Peter Navarro, économiste protectionniste, et Robert Lighthizer, ancien représentant au commerce, Trump a fait de la doctrine « America First » un pilier central de sa politique, martelant que les États-Unis doivent redevenir maîtres de leurs ressources – pétrole, gaz, terres rares, semi-conducteurs – et de leurs voies commerciales stratégiques, au détriment des autres nations s’il le faut. Cette approche, qui rejette les accords multilatéraux au profit d’un isolationnisme économique, évoque une forme moderne de Lebensraum économique : un espace de prospérité réservé aux États-Unis, où la domination des ressources et des routes clés devient une obsession géopolitique, ravivant des tensions qui rappellent les rivalités coloniales ou les préludes aux guerres mondiales.

La guerre commerciale actuelle, intensifiée sous Trump depuis son retour au pouvoir, repose sur des surtaxes douanières visant le monde entier, une stratégie amorcée dès 2018 mais poussée à de nouveaux extrêmes en 2025. Les tarifs sur l’acier chinois (25 %) et l’aluminium (10 %), imposés initialement pour protéger les industries nationales, ont été élargis à une gamme plus vaste de produits – technologies, textiles, produits agricoles – ciblant non seulement la Chine mais aussi l’Union européenne, le Mexique, le Canada et d’autres partenaires commerciaux. En 2025, des rapports récents (basés sur des données accessibles jusqu’à avril 2025) indiquent que Trump a proposé des surtaxes supplémentaires de 20 % sur les importations européennes et asiatiques, arguant que les États-Unis sont « pillés » par des nations bénéficiant d’un commerce inéquitable. Cette politique ne vise pas seulement à relancer l’industrie américaine, mais à affaiblir économiquement ses rivaux, privant des pays comme la Chine ou l’Allemagne de marchés cruciaux, un peu comme les embargos contre le Japon en 1941 avaient cherché à stranguler son économie, avec le risque d’escalader les tensions en conflits plus larges.

L’accaparement des ressources est un autre axe clé de cette stratégie. Trump a ciblé les terres rares – ces minéraux essentiels aux batteries, éoliennes, missiles et technologies modernes – en cherchant à sécuriser des gisements stratégiques. Son intérêt pour le Groenland, initialement évoqué en 2019 comme une « blague » mais relancé sérieusement en 2025, illustre cette ambition. Cette île danoise, riche en terres rares comme le néodyme et le dysprosium, est vue comme un atout pour réduire la dépendance américaine envers la Chine, qui contrôle 60 % de la production mondiale (USGS). Des négociations avec le Danemark, bien que controversées, auraient repris en 2025, Trump proposant des incitations économiques massives pour un contrôle partiel ou total, au mépris des objections locales sur la souveraineté et l’environnement. En Ukraine, malgré le conflit en cours avec la Russie, les États-Unis sous Trump ont intensifié leur soutien militaire et économique, en partie pour sécuriser l’accès aux minerais stratégiques comme le lithium et le titane, abondants dans l’est du pays, une région disputée mais riche en potentiel industriel.

Les voies maritimes stratégiques sont également dans le viseur de Trump. Le canal de Panama, qui relie les océans Atlantique et Pacifique et voit passer environ 14 000 navires par an (5 % du commerce maritime mondial), est un point de contrôle convoité. En 2025, Trump a relancé des discussions pour renforcer l’influence américaine sur cette voie, proposant des investissements massifs dans son infrastructure en échange d’une présence militaire accrue, une tentative de contrer l’influence croissante de la Chine, qui a investi dans des ports panaméens via des entreprises comme Hutchison Ports. La voie du pôle Nord, rendue accessible par la fonte des glaces due au changement climatique, est une autre obsession. Cette route arctique, qui réduit de 40 % le trajet entre l’Asie et l’Europe par rapport au canal de Suez, offre un accès à des ressources sous-marines (pétrole, gaz, minerais) estimées à 13 % des réserves pétrolières mondiales non découvertes (USGS). Trump a poussé pour une militarisation accrue de l’Arctique, avec des brise-glaces et des bases navales, défiant la Russie et le Canada, qui revendiquent aussi cette zone, dans une course qui évoque les rivalités coloniales pour les routes commerciales.

Au cœur de cette stratégie se trouve la relocalisation des semi-conducteurs, souvent qualifiés de « pétrole du XXIe siècle » par des analystes comme Chris Miller dans Chip War. La dépendance des États-Unis envers Taïwan (TSMC) et la Corée du Sud (Samsung) pour ces composants essentiels – utilisés dans tout, des smartphones aux systèmes de défense – est vue comme une faiblesse stratégique. Le CHIPS Act, adopté en 2022 avec un budget de 52 milliards de dollars, a été amplifié sous Trump en 2025 avec des subventions supplémentaires pour construire des usines aux États-Unis, notamment au Texas et en Arizona, visant à réduire cette vulnérabilité face à la Chine, qui domine aussi ce secteur via ses propres investissements. Cette relocalisation, couplée à des sanctions contre les exportations chinoises de puces (étendues en 2025), vise à priver Pékin d’un levier économique, une tactique qui rappelle les embargos pré-Pearl Harbor, mais dans un contexte technologique.

Cette politique s’inscrit dans une logique plus large d’autosuffisance énergétique et économique. Trump a relancé l’exploitation du pétrole et du gaz de schiste, augmentant la production américaine à plus de 13 millions de barils par jour en 2025 (EIA), faisant des États-Unis le premier producteur mondial devant l’Arabie saoudite. Cette abondance vise à réduire la dépendance au pétrole moyen-oriental, mais aussi à inonder les marchés pour affaiblir les économies pétrolières rivales comme la Russie ou l’Iran. Cependant, cette stratégie isolationniste rompt avec la globalisation des dernières décennies, rejetant des accords comme le Partenariat transpacifique (TPP) ou l’Accord de Paris sur le climat, au profit d’une Amérique autosuffisante qui impose ses règles au reste du monde.

La Chine : un nouvel acteur dans la course aux ressources

La Chine, sous la direction de Xi Jinping, s’est imposée en 2025 comme un acteur majeur dans la course mondiale aux ressources, redéfinissant les équilibres géopolitiques par une stratégie ambitieuse qui combine sécurisation de l’énergie, domination des matières premières critiques et expansion spatiale. Alors que les États-Unis sous Trump mènent une guerre commerciale agressive, la Chine répond par une approche multidimensionnelle, cherchant à garantir son accès aux ressources essentielles pour soutenir sa croissance économique, son industrialisation massive et ses aspirations à la suprématie technologique. Cette quête, qui s’inscrit dans une logique de puissance à long terme, place Pékin en concurrence directe avec les puissances occidentales, notamment les États-Unis, et fait écho aux rivalités coloniales du XIXe siècle, mais dans un contexte moderne où les ressources immatérielles et extraterrestres jouent un rôle croissant.

L’énergie, et en particulier le pétrole, reste une priorité stratégique pour la Chine, deuxième plus grande économie mondiale et plus grand importateur de pétrole brut. En 2023, selon l’International Energy Agency (IEA), la Chine importait plus de 11 millions de barils par jour, une dépendance qui a poussé Xi Jinping à intensifier l’initiative « Belt and Road » (BRI), lancée en 2013. Ce projet pharaonique, souvent surnommé la « nouvelle route de la soie », vise à sécuriser les approvisionnements énergétiques en reliant la Chine au Moyen-Orient, à l’Afrique et à l’Europe par un réseau d’infrastructures – ports, pipelines, chemins de fer. Au Moyen-Orient, Pékin a consolidé ses relations avec l’Arabie saoudite, premier fournisseur de pétrole chinois, via des accords commerciaux massifs, tout en signant des contrats avec l’Iran, malgré les sanctions américaines, pour diversifier ses sources. En 2025, des rapports indiquent que la Chine a investi plus de 20 milliards de dollars dans des projets pétroliers au Soudan du Sud et en Irak, sécurisant des gisements dans des zones instables où les Occidentaux hésitent à s’engager. Cette présence croissante dans une région historiquement dominée par les États-Unis – notamment via l’Arabie saoudite – risque de provoquer une collision géopolitique, comme le prédit Graham Allison dans Destined for War, où il analyse les tensions sino-américaines comme un piège de Thucydide moderne.

Au-delà du pétrole, la Chine domine le marché des terres rares, ces minéraux essentiels aux technologies modernes – néodyme pour les éoliennes, lithium pour les batteries, terres rares pour les missiles et l’électronique. Avec plus de 60 % de la production mondiale et 85 % du raffinage, selon le U.S. Geological Survey (USGS), Pékin détient un quasi-monopole qu’elle n’hésite pas à utiliser comme levier stratégique. En 2010, elle a suspendu les exportations de terres rares vers le Japon lors d’un différend territorial en mer de Chine orientale, démontrant sa capacité à priver ses rivaux de ressources critiques. En 2025, face aux surtaxes américaines de Trump, la Chine a menacé de limiter ses exportations vers les États-Unis, une mesure qui pourrait paralyser des industries comme l’automobile électrique (Tesla) ou la défense (Lockheed Martin), dépendantes de ces minerais. Cette domination, renforcée par des investissements dans des mines au Groenland et en Afrique (ex. : cobalt en République démocratique du Congo), contraste avec les efforts de Trump pour relancer l’extraction américaine – comme au Nevada – efforts freinés par des coûts élevés et des normes environnementales strictes.

Les voies maritimes sont un autre front de cette stratégie. La mer de Chine méridionale, revendiquée presque entièrement par Pékin malgré les objections du Vietnam, des Philippines et d’autres voisins, est une zone stratégique où transitent plus de 5 000 milliards de dollars de commerce annuel, incluant une large part du pétrole destiné à la Chine. Depuis 2014, la Chine y a construit des îles artificielles équipées de bases militaires, défiant les États-Unis et leurs alliés qui patrouillent la région pour maintenir la liberté de navigation. En 2025, des incidents rapportés sur X montrent des affrontements navals mineurs entre navires chinois et philippins près des Spratleys, signalant une escalade potentielle. Cette militarisation vise à sécuriser les approvisionnements chinois, mais aussi à contester l’hégémonie américaine sur les routes maritimes du Pacifique, un écho des rivalités coloniales britanniques et françaises pour les routes des épices.

L’espace est devenu un nouveau théâtre de cette course aux ressources sous Xi Jinping. Le programme lunaire Chang’e, qui a réussi un alunissage en 2019 (Chang’e-4) et un retour d’échantillons en 2020 (Chang’e-5), vise à exploiter l’hélium-3, un isotope rare sur Terre mais abondant sur la Lune, potentiellement révolutionnaire pour la fusion nucléaire – une source d’énergie propre et illimitée. En 2025, la Chine a annoncé des plans pour une base lunaire permanente d’ici 2035, concurrençant les ambitions de la NASA et de SpaceX, soutenues par Trump. Les astéroïdes, riches en métaux rares comme le platine ou le nickel, sont aussi dans le viseur : la mission Tianwen-2, prévue pour 2025-2026, vise à tester des technologies d’extraction spatiale. Carl Sagan, dans ses écrits, voyait l’espace comme une « nouvelle frontière » où les luttes terrestres pour les ressources se prolongeraient, une prédiction qui se concrétise avec cette compétition sino-américaine, où Israël (avec ses nanosatellites) et la Russie jouent aussi un rôle croissant.

La Chine couple cette quête de ressources à une montée en puissance militaire et économique. Sa marine, désormais la plus grande au monde en nombre de navires (plus de 350 unités en 2025, selon le Pentagone), protège ses routes commerciales et projette sa puissance dans l’océan Indien et l’Arctique, où elle revendique un accès à la voie du pôle Nord aux côtés de la Russie et contre Trump. Économiquement, la BRI a investi plus de 1 000 milliards de dollars dans 140 pays, créant une dépendance chez des nations comme le Pakistan (port de Gwadar) ou le Sri Lanka (Hambantota), souvent critiquée comme une « diplomatie du piège de la dette ». Cette stratégie, qui sécurise pétrole, minerais et voies maritimes, contraste avec l’approche isolationniste de Trump, mais partage un objectif commun : la domination des ressources pour asseoir la puissance nationale.

Les implications sont profondes. La Chine défie directement l’hégémonie américaine, risquant une escalade militaire en mer de Chine méridionale ou dans l’Arctique, où ses ambitions croisent celles de Trump. Sa mainmise sur les terres rares menace les industries occidentales, tandis que ses avancées spatiales pourraient redéfinir l’accès aux ressources futures, marginalisant les nations moins avancées technologiquement. Comme les empires coloniaux sécurisant les routes de l’opium ou du caoutchouc, la Chine sous Xi Jinping incarne une nouvelle phase de la course aux ressources, où l’énergie, les minerais et les voies maritimes restent des enjeux centraux, mais s’étendent désormais au cosmos, amplifiant les risques de conflits dans un monde multipolaire.

Une répétition avec des différences marquées

Les luttes pour les ressources, qu’elles soient anciennes ou modernes, révèlent une répétition frappante dans les motivations humaines – la quête de survie, de prospérité et de puissance – mais elles se distinguent par des différences marquées dans leurs formes, leurs outils et leurs enjeux, reflétant l’évolution des sociétés et des technologies. Les guerres puniques de l’Antiquité, les conquêtes coloniales des États-Unis et de l’Europe au XIXe siècle, ou les conflits mondiaux du XXe siècle partageaient un objectif commun avec les tensions actuelles impliquant Trump, Israël et la Chine : sécuriser des ressources vitales comme les terres, l’énergie ou les voies de passage. Pourtant, les dynamiques contemporaines, bien qu’ancrées dans cette logique intemporelle, se déploient dans un monde globalisé où les ressources immatérielles – données, semi-conducteurs, technologies spatiales – redéfinissent les champs de bataille, tandis que des modèles comme celui de l’Union européenne offrent une alternative rare à la confrontation.

Les parallèles historiques sont évidents. Les guerres puniques (264-146 av. J.-C.) opposaient Rome et Carthage pour le contrôle des terres fertiles de Sicile et des voies maritimes méditerranéennes, un conflit où le blé et l’argent étaient les moteurs d’une rivalité économique autant que militaire. Au XIXe siècle, la colonisation américaine sous le « Destin manifeste » et la « course au clocher » européenne en Afrique visaient des ressources similaires – terres, or, caoutchouc – dans une logique d’expansion territoriale et démographique pour nourrir des populations croissantes et des industries naissantes. Les guerres mondiales du XXe siècle ont porté cette compétition à une échelle industrielle : le pétrole du Caucase ou d’Indonésie était l’enjeu stratégique qui a propulsé l’Allemagne nazie et le Japon impérial dans des conquêtes désespérées, tandis que les Alliés sécurisaient leurs approvisionnements via des voies maritimes comme l’Atlantique. Aujourd’hui, Trump avec ses surtaxes et son accaparement des terres rares, Israël avec son contrôle de l’eau, et la Chine avec son expansion pétrolière et spatiale incarnent des facettes modernes de cette même quête : sécuriser son avenir au détriment des autres, que ce soit par l’énergie, les minerais ou les routes stratégiques.

Pourtant, les différences sont tout aussi marquées. Historiquement, les conflits reposaient sur des logiques territoriales et démographiques brutales : le Lebensraum nazi cherchait des terres pour une population allemande en expansion, tout comme la colonisation américaine chassait les autochtones pour installer des colons. Aujourd’hui, la démographie cède la place à l’innovation comme moteur principal. Les semi-conducteurs, qualifiés de « pétrole du XXIe siècle » par Chris Miller dans Chip War, ne nécessitent pas de vastes territoires mais des chaînes d’approvisionnement complexes et des technologies avancées, que Trump tente de relocaliser et que la Chine domine. Les terres rares, essentielles aux batteries et aux systèmes d’armes, sont disputées non pas par des armées massives mais par des investissements stratégiques – au Groenland pour Trump, en Afrique pour la Chine. L’espace, avec l’hélium-3 lunaire ou les métaux d’astéroïdes, introduit une dimension extraterrestre absente des conflits passés, où Carl Sagan voyait une extension des luttes terrestres, une prédiction confirmée par les ambitions sino-américaines.

Les voies maritimes, bien que toujours cruciales, évoluent aussi. Si le canal de Suez ou le Chatt el-Arab étaient des points fixes dans les conflits passés, la voie du pôle Nord, ouverte par la fonte des glaces, et le canal de Panama sous pression de Trump représentent des enjeux mobiles, adaptés à un commerce mondialisé et à un climat en mutation. La mer de Chine méridionale, militarisée par Pékin, n’est plus seulement une route commerciale mais un théâtre de rivalités technologiques, avec des drones et des satellites en jeu. Ces différences reflètent un monde où la puissance ne dépend plus seulement de la possession physique des ressources, mais de la capacité à les contrôler dans un réseau global interconnecté, où les données et l’intelligence artificielle deviennent aussi précieuses que le pétrole ou l’eau.

L’Union européenne offre un contraste saisissant à cette répétition. Alors que les conflits historiques et modernes – Chatt el-Arab, Yémen, politiques de Trump ou de la Chine – s’appuient sur la force pour monopoliser les ressources, l’UE a transformé la compétition en coopération depuis 1945, via la CECA et le marché commun, évitant les guerres internes là où le passé européen était jalonné de luttes pour le charbon, l’acier ou les terres. Ce modèle, bien que résilient face à des crises comme le Brexit ou les tensions sur le gaz russe en 2022, reste une exception dans un monde multipolaire où la confrontation domine. Trump illustre cette rupture avec la globalisation : son isolationnisme, rejetant le TPP ou l’Accord de Paris, contraste avec l’interdépendance de l’UE, mais risque de reproduire les erreurs du passé, comme les embargos contre le Japon qui ont dégénéré en guerre. La Chine, avec sa « Belt and Road », adopte une approche hybride : coopération économique avec certains, mais domination stratégique sur les ressources et les voies, défiant l’hégémonie américaine.

Les enjeux modernes transcendent les frontières physiques. La crise énergétique actuelle – tensions sur le gaz en Europe, dépendance au pétrole moyen-oriental – et les rivalités pour les semi-conducteurs (Taïwan, TSMC) montrent que la peur de la pénurie persiste, mais sous des formes nouvelles. Israël sécurise l’eau par le contrôle territorial et la technologie (dessalement), tandis que Trump et la Chine jouent sur les sanctions et les investissements pour dominer les minerais et les routes. Cette répétition, avec ses différences marquées, illustre une évolution des moyens plus qu’une rupture des fins : la quête de ressources reste le fil conducteur, mais les champs de bataille se sont étendus des mers aux circuits imprimés et au cosmos. L’UE montre qu’une alternative est possible, mais sa portée reste limitée face aux ambitions globales de Trump et Xi Jinping, où les ressources, qu’elles soient terrestres ou extraterrestres, continuent de façonner un monde fragmenté et sous tension.

Vers une nouvelle ère de tensions ?

L’histoire, de Thucydide à Hannah Arendt, enseigne que les conflits naissent d’un mélange toxique et récurrent : l’insécurité économique, le nationalisme exacerbé, et la compétition pour des ressources rares, qu’il s’agisse de terres, d’énergie, d’eau ou de voies de passage. Les colonisations brutales des États-Unis et de l’Europe au XIXe siècle, les guerres mondiales du XXe siècle, et les affrontements modernes comme ceux du Chatt el-Arab ou du Yémen témoignent de ce cycle persistant, où la quête de survie et de puissance pousse les nations à la confrontation. Les tensions actuelles – la guerre commerciale de Trump avec ses surtaxes visant le monde, l’accaparement des ressources par Israël, la Chine ou les États-Unis – suggèrent que ce schéma n’est pas brisé, malgré des contre-exemples comme l’Union européenne. À l’aube de 2025, ces dynamiques laissent présager une nouvelle ère de tensions, où les rivalités pour les ressources, amplifiées par la technologie et la globalisation, pourraient dégénérer en conflits majeurs dans un monde interconnecté mais profondément fragmenté.

Les parallèles avec le passé sont troublants. Thucydide, analysant la guerre du Péloponnèse, notait que la peur de perdre des ressources et l’ambition de domination avaient conduit Athènes et Sparte à un affrontement inévitable. Hobbes, dans Le Léviathan, voyait dans la compétition pour la survie une source naturelle de guerre, apaisée uniquement par un ordre supérieur – un rôle que ni l’ONU ni aucune puissance actuelle ne peut pleinement jouer dans un monde multipolaire. Les guerres coloniales du XIXe siècle, comme la guerre des Boers pour l’or ou la conquête de l’Inde pour ses épices, reflétaient cette logique, tout comme les luttes pour le pétrole au XXe siècle – Pearl Harbor, Barbarossa – où la privation de ressources a précipité des escalades militaires. Aujourd’hui, les ambitions de Trump pour les terres rares (Groenland, Ukraine), le canal de Panama ou la voie du pôle Nord, combinées à la réponse chinoise via la « Belt and Road » et la mer de Chine méridionale, reprennent ce schéma : la sécurisation des ressources au détriment des autres reste une constante, mais avec des enjeux modernes comme les semi-conducteurs ou l’espace.

Les risques d’escalade sont multiples et interconnectés. La guerre commerciale sino-américaine, intensifiée par les surtaxes de Trump en 2025 – désormais à 20 % sur les importations majeures selon des données récentes – et les restrictions chinoises sur les terres rares, pourrait dégénérer en un conflit militaire, notamment en mer de Chine méridionale, où les incidents navals se multiplient. Graham Allison, dans Destined for War, avertit que cette rivalité entre une puissance établie (États-Unis) et une puissance montante (Chine) suit un schéma historique de confrontation, comme Sparte contre Athènes ou l’Allemagne contre le Royaume-Uni avant 1914. La course à l’Arctique, où Trump et la Chine se disputent la voie du pôle Nord avec la Russie, ajoute une dimension polaire à cette tension, avec des ressources pétrolières et minières en jeu dans une région militairement sensible. Au Moyen-Orient, le contrôle israélien de l’eau et les guerres par procuration au Yémen entre l’Arabie saoudite et l’Iran menacent d’embraser une région déjà volatile, où chaque acteur défend ses ressources vitales – pétrole, eau, routes maritimes – avec une intensité croissante.

L’Union européenne, qui a pacifié ses membres depuis 1945 en partageant les ressources via la CECA et le marché commun, reste une exception notable. Malgré des crises comme le Brexit ou la dépendance au gaz russe en 2022, elle a évité les conflits internes, montrant qu’une alternative à la confrontation est possible. Mais ce modèle, ancré dans une coopération régionale, peine à s’exporter face aux ambitions globales de Trump et Xi Jinping. Les sanctions de Trump contre la Russie et l’Iran, ou ses pressions sur l’UE pour aligner ses politiques commerciales, risquent de fracturer davantage les alliances occidentales, tandis que la Chine exploite ces divisions pour étendre son influence via des partenariats économiques en Afrique et en Asie. Cette fragmentation contraste avec l’interdépendance économique qui a marqué la fin du XXe siècle, rendant un ordre supérieur – comme celui imaginé par Hobbes – improbable dans un monde où chaque puissance privilégie ses intérêts nationaux.

La technologie amplifie ces tensions. Les semi-conducteurs, essentiels aux économies modernes, sont un point de rupture entre Trump et la Chine, avec des usines comme TSMC à Taïwan devenant des cibles stratégiques potentielles. L’espace, avec l’hélium-3 lunaire ou les astéroïdes, introduit une nouvelle frontière où Carl Sagan prédisait une extension des luttes terrestres, une vision confirmée par les programmes Chang’e chinois et Artemis américains. Ces ressources immatérielles ou extraterrestres, bien que futuristes, s’ajoutent aux enjeux traditionnels – pétrole, eau, voies maritimes – créant une superposition de conflits potentiels. La crise énergétique actuelle, avec les tensions sur le gaz en Europe et les perturbations pétrolières au Moyen-Orient, montre que la peur de la pénurie reste un moteur puissant, même dans un monde technologiquement avancé.

Vers quoi tend ce cycle ? Les ambitions de Trump – autosuffisance énergétique, contrôle des terres rares, domination des routes comme Panama ou l’Arctique – pourraient, comme les embargos contre le Japon en 1941, pousser des nations acculées à riposter, transformant une guerre économique en affrontement armé. La Chine, en sécurisant le pétrole moyen-oriental et les voies maritimes, défie l’hégémonie américaine, tandis que ses avancées spatiales menacent la suprématie technologique de l’Occident. Israël, avec son contrôle hydraulique, alimente une instabilité régionale qui pourrait dégénérer si ses voisins, acculés, contre-attaquent. Arendt, dans son analyse des totalitarismes, soulignait comment la peur et l’ambition pouvaient banaliser la violence ; aujourd’hui, cette logique semble s’appliquer à une échelle globale, où les ressources rares deviennent des prétextes à l’escalade.

La question n’est pas de savoir si les ressources façonneront l’avenir – elles le font depuis toujours – mais comment leur rareté sera gérée dans un monde où l’interconnexion économique coexiste avec une fragmentation politique croissante. L’UE offre un modèle de paix par le partage, mais il reste marginal face à un monde multipolaire où Trump, Xi Jinping et d’autres jouent la carte du nationalisme et de la force. Sans un ordre supérieur pour arbitrer ces rivalités – un rôle que ni les États-Unis ni la Chine ne peuvent assumer sans parti pris – la guerre, comme le redoutait Hobbes, demeure l’ombre de toute ambition. Cette nouvelle ère de tensions, si elle éclate, risque de combiner les pires aspects des conflits passés – violence pour les ressources – avec les défis modernes – technologie, espace, interdépendance – dans une spirale dont les conséquences pourraient redéfinir l’ordre mondial pour des décennies.

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François El Bacha
François El Bachahttp://el-bacha.com
Expert économique, François el Bacha est l'un des membres fondateurs de Libnanews.com. Il a notamment travaillé pour des projets multiples, allant du secteur bancaire aux problèmes socio-économiques et plus spécifiquement en terme de diversité au sein des entreprises.

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