Le Liban, toujours pris dans l’étau des tensions régionales, fait face à une nouvelle crise diplomatique. Le président du Parlement, Nabih Berri, a exprimé mercredi sa profonde frustration à l’égard des émissaires américains Tom Barrack et Morgan Ortagus, accusés d’être venus les mains vides en provenance d’Israël et d’avoir présenté des propositions contraires aux promesses initiales. « Les choses sont redevenues compliquées », a déclaré Berri dans un entretien accordé au journal Asharq al-Awsat, soulignant que rien n’a été apporté de concret pour avancer vers une résolution pacifique. Cette déclaration intervient alors que le pays se prépare à une session cruciale du cabinet le 2 septembre, dédiée à l’examen du plan de l’armée libanaise pour le désarmement du Hezbollah. Berri, figure clé de la politique libanaise et allié historique du mouvement chiite, a insisté sur le fait que « tout ce qui mène à des disputes dans le pays est condamnable », reflétant les divisions internes exacerbées par les pressions extérieures.
Cette frustration n’est pas isolée. Elle s’inscrit dans un contexte plus large où les États-Unis, sous l’administration Trump réélue, poussent pour une mise en œuvre rapide du cessez-le-feu de novembre 2024, tout en conditionnant les retraits israéliens à des actions concrètes de Beyrouth contre le Hezbollah. Morgan Ortagus, ancienne porte-parole du Département d’État et aujourd’hui émissaire adjointe, a déclaré mardi que les autorités libanaises doivent exécuter leur décision de désarmer le Hezbollah, ajoutant qu’Israël répondrait en conséquence à toute mesure gouvernementale. « Nous sommes tous grandement encouragés par la décision historique du gouvernement il y a quelques semaines, mais maintenant ce n’est plus une question de mots, c’est une question d’action », a-t-elle affirmé aux journalistes au palais présidentiel de Baabda. De son côté, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a proposé lundi un retrait progressif des troupes d’Israël du Liban si Beyrouth met en œuvre sa décision de désarmer le Hezbollah, dans le cadre de l’accord de cessez-le-feu négocié par Washington.
Tom Barrack, homme d’affaires proche de Trump et émissaire principal, a quant à lui indiqué que lorsque les Israéliens verront des actions du Liban, « ils présenteront leur contre-proposition » sur le retrait des troupes et les arrangements de sécurité. Ces déclarations soulignent l’approche graduelle prônée par les États-Unis : Ortagus a précisé qu’Israël était « prêt à avancer étape par étape, cela pourrait être de petites étapes… mais ils sont prêts à avancer étape par étape avec ce gouvernement ». Cependant, la décision du gouvernement libanais de désarmer le Hezbollah d’ici la fin de l’année a été prise sous une forte pression américaine, au milieu des craintes d’une action militaire élargie par Israël, qui continue d’effectuer des attaques au Liban malgré le cessez-le-feu de novembre.
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Le cessez-le-feu de novembre : un accord précaire sous tension permanente
Pour comprendre la frustration actuelle de Nabih Berri, il faut remonter au cessez-le-feu conclu en novembre 2024, qui a mis fin à plus d’un an de conflits intenses entre Israël et le Hezbollah. Cet accord, négocié par les États-Unis avec l’aide de la France, visait à instaurer une cessation permanente des hostilités, selon les termes du président américain Joe Biden à l’époque, avant la transition vers l’administration Trump. Inspiré de la résolution 1701 du Conseil de sécurité des Nations unies adoptée en 2006 après la guerre précédente, l’accord stipulait que le Hezbollah devait se retirer au nord du fleuve Litani, à environ 30 kilomètres de la frontière, tandis que l’armée libanaise prendrait le contrôle de la zone sud. En contrepartie, Israël s’engageait à retirer ses forces du territoire libanais dans un délai de deux mois.
Cependant, près de neuf mois plus tard, en août 2025, l’accord reste fragile. Israël occupe toujours cinq positions stratégiques dans le sud du Liban, et des violations quasi quotidiennes du cessez-le-feu sont rapportées. Selon des sources libanaises, Israël a mené plus de 500 frappes aériennes contre des cibles du Hezbollah depuis novembre 2024, tuant au moins 230 combattants et détruisant des dizaines de sites, sous prétexte de répondre à des violations de l’accord. Ces actions ont causé la mort d’au moins 83 civils libanais, dont des enfants, et ont blessé de nombreux autres, y compris des réfugiés syriens. Par exemple, le jour suivant l’annonce par le Liban d’un plan de désarmement, une frappe israélienne a tué un enfant de 11 ans dans le sud du pays.
De son côté, le Hezbollah, affaibli par la guerre de 2024 qui a vu l’assassinat de son leader historique Hassan Nasrallah et de milliers de ses combattants, nie toute violation majeure. Le nouveau secrétaire général, Naim Qassem, a déclaré que le groupe n’avait tiré aucune balle depuis le cessez-le-feu, mais accuse Israël de poursuivre ses agressions. « Si vous voulez vraiment la souveraineté, arrêtez l’agression », a-t-il lancé dans un discours télévisé, insistant sur le fait que le Hezbollah ne déposera pas les armes tant qu’Israël n’aura pas pleinement retiré ses troupes et cessé ses attaques. Cette position reflète les craintes d’une partie de la communauté chiite libanaise, qui voit dans le Hezbollah le seul rempart contre les incursions israéliennes, surtout face à une armée libanaise sous-équipée et sous-financée.
Le gouvernement libanais, dirigé par le président Joseph Aoun, ancien chef de l’armée, et le Premier ministre Nawaf Salam, a été formé après la guerre sous pression américaine, marquant un affaiblissement du Hezbollah qui dominait la scène politique depuis deux décennies. Aoun, élu sous des pressions intenses de Washington, a inclus dans son mandat la restauration du monopole de l’État sur la violence. Mais la mise en œuvre reste compliquée : l’armée libanaise, avec ses ressources limitées, peine à imposer son autorité dans les bastions du Hezbollah au sud.
La visite des émissaires américains : promesses non tenues et frustrations accumulées
La récente visite de Tom Barrack et Morgan Ortagus à Beyrouth, survenue la semaine dernière, a cristallisé les tensions. Berri, qui a rencontré la délégation, a reproché aux Américains de n’avoir apporté rien d’Israël et d’avoir présenté des éléments contraires à ce qui avait été promis. Selon des sources proches des discussions, Berri a insisté sur l’engagement d’Israël à respecter le cessez-le-feu et à se retirer complètement du territoire libanais, conformément à la résolution 1701. « Israël est un mal absolu, et son occupation continue de notre territoire doit être confrontée par la résistance », aurait-il déclaré à Ortagus, soulignant que les États-Unis doivent obliger Israël à implémenter pleinement l’accord.
Barrack, lors d’une conférence de presse au palais présidentiel, a tenté de tempérer les attentes, affirmant que les États-Unis ne menacent pas et que le traitement du Hezbollah relève de la souveraineté libanaise. « Nous ne considérons pas émettre de menaces. Traiter avec le Hezbollah est une procédure libanaise, et notre rôle a été consultatif », a-t-il dit. Il a ajouté qu’il était maintenant au tour d’Israël de respecter l’accord de novembre 2024. Pourtant, les Libanais perçoivent cela comme une pression unilatérale : les États-Unis exigent le désarmement du Hezbollah sans garantir un retrait israélien complet ni un arrêt des violations.
Ortagus, de son côté, a insisté sur l’urgence de l’action. Lors de sa rencontre avec Aoun, elle a déclaré que si l’armée libanaise prend les mesures nécessaires pour désarmer le Hezbollah, Israël s’engagera dans des mesures réciproques, y compris une réduction progressive de ses forces. Mais ces assurances sonnent creux pour Berri et d’autres leaders libanais, qui rappellent que les États-Unis n’ont pas réussi à imposer quoi que ce soit à Israël par le passé. Une source politique libanaise a décrit la réunion avec Berri comme pas fluide, notant que le Liban a pris des étapes pratiques au sud du Litani et des mesures préliminaires pour désarmer le Hezbollah, sans réciprocité israélienne.
Le plan de désarmement : une proposition américaine en quatre phases
Au cœur des débats se trouve la proposition américaine soumise par Barrack, qui vise à désarmer le Hezbollah d’ici la fin de 2025. Selon un document examiné par des médias internationaux, le plan se divise en quatre phases. La phase 1 exige que le gouvernement libanais émette un décret dans les 15 jours s’engageant au désarmement complet du Hezbollah d’ici le 31 décembre 2025, avec un arrêt simultané des opérations militaires israéliennes. La phase 2, dans les 60 jours, requiert l’approbation d’un plan détaillé de déploiement de l’armée libanaise pour ramener toutes les armes sous l’autorité de l’État, en spécifiant des objectifs de désarmement.
Les phases suivantes impliquent l’élimination progressive de la présence armée non étatique, y compris les missiles et drones du Hezbollah, le déploiement des forces libanaises aux frontières, le retrait israélien des cinq positions occupées, la résolution des questions de prisonniers via des négociations indirectes, et la démarcation permanente des frontières avec Israël et la Syrie. Le plan vise à étendre et stabiliser le cessez-le-feu, soulignant l’urgence face aux violations israéliennes croissantes qui risquent de faire s’effondrer l’équilibre fragile.
Le cabinet libanais a approuvé les objectifs de cette proposition début août, mais les ministres du Hezbollah et leurs alliés chiites ont quitté la réunion en protestation. Des sources politiques indiquent que le Hezbollah pourrait retirer ses quatre ministres ou déclencher un vote de défiance au parlement, où le bloc chiite compte 27 des 128 députés. Barrack a salué la décision de Beyrouth comme historique, félicitant les leaders libanais pour avoir mis en motion la solution Une nation, une armée.
La position israélienne : retraits conditionnels et violations persistantes
Du côté israélien, Benjamin Netanyahu a conditionné tout retrait à des actions concrètes de désarmement. Son bureau a déclaré que si les forces armées libanaises prennent les étapes nécessaires, Israël s’engagera dans des mesures réciproques, y compris une réduction phasée de ses troupes. Cependant, Israël a rejeté certaines parties du plan américain, exigeant une zone tampon au sud du Liban pour garantir sa sécurité. Des sources israéliennes affirment que les frappes continues visent à affaiblir le réseau du Hezbollah et à contrer ses efforts de réarmement.
Netanyahu a rencontré Barrack récemment, et l’émissaire a appelé Israël à honorer ses engagements. « Il y a toujours une approche étape par étape, mais je pense que le gouvernement libanais a fait sa part. Ils ont pris la première étape. Maintenant, nous avons besoin qu’Israël se conforme », a dit Barrack. Malgré cela, Israël maintient ses positions, arguant que le Hezbollah viole l’accord en déplaçant des combattants au sud du Litani. Depuis le cessez-le-feu, Israël a été accusé de dizaines de violations, tuant au moins 15 personnes, y compris un officier de l’armée libanaise et des civils.
La résistance du Hezbollah : un refus catégorique face à la pression
Le Hezbollah, émergé affaibli de la guerre de 2024 avec des milliers de pertes et une grande partie de son arsenal détruit, refuse catégoriquement le désarmement. Naim Qassem a rejeté les pressions, avertissant que la souveraineté libanaise ne peut être atteinte qu’en mettant fin à l’agression israélienne. « La résistance restera une barrière solide empêchant Israël d’atteindre ses objectifs, et Israël ne pourra pas rester au Liban ni réaliser son projet expansionniste via le Liban », a-t-il déclaré. Il a insisté sur le fait que le gouvernement doit d’abord assurer le respect du cessez-le-feu par Israël avant toute discussion sur une stratégie de défense nationale.
Le groupe, unique faction à avoir conservé ses armes après la guerre civile libanaise de 1975-1990, voit dans le désarmement une capitulation face à Israël. Des députés du Hezbollah, comme Raed Berro, ont qualifié la décision gouvernementale de reddition des forces du Liban à l’ennemi sans compensation, affirmant qu’elle n’est pas conforme à la charte nationale et que le gouvernement a abandonné sa responsabilité de protéger l’État. « Nous considérons la décision du gouvernement de retirer les armes du Hezbollah comme inexistante », a-t-il dit.
Cette résistance risque de plonger le Liban dans une crise interne. Des analystes craignent que la pression pour des résultats rapides ne consolide le soutien au Hezbollah au sein de la communauté chiite plutôt que de favoriser une consolidation nationale. Joseph Daher, auteur d’un ouvrage sur le Hezbollah, a averti que ce processus est très dangereux tel qu’il se déroule, car il pourrait pousser des secteurs plus larges de la société chiite derrière le Hezbollah et son allié Amal.
Les implications internationales : pressions américaines et rôle des puissances régionales
Les États-Unis, sous Trump, ont intensifié les sanctions contre le Hezbollah, désignant ses réseaux financiers et imposant de nouvelles mesures contre ses financiers et compagnies écrans. Barrack a averti que si le Hezbollah ne saisit pas l’opportunité de se désarmer, il manquera une chance historique. Des États du Golfe, comme le Qatar et l’Arabie saoudite, sont prêts à soutenir l’économie libanaise, particulièrement au sud, pour offrir des alternatives au Hezbollah, qui emploie environ 40 000 personnes financées par l’Iran.
Cependant, la pression américaine est perçue comme unilatérale. Des diplomates à Beyrouth soulignent l’incapacité de l’armée libanaise à affronter le Hezbollah sans moyens adéquats : « Comment demander à l’armée libanaise de faire au Hezbollah ce qu’Israël n’a pas pu faire à Hamas dans un espace plus petit, avec des avions de guerre ? » La communauté internationale montre peu d’appétit pour renforcer l’armée libanaise, rejetant même des demandes simples comme l’installation de tours de guet à la frontière.
La France, co-médiatrice du cessez-le-feu, reste impliquée, mais les efforts se concentrent sur un forum de communication hébergé par les Nations unies et présidé par les États-Unis. Sans mécanisme d’exécution robuste, les violations risquent de persister. Karim Makdisi, professeur à l’Université américaine de Beyrouth, note qu’il n’y a aucun mécanisme d’application, rendant l’accord vulnérable aux interprétations unilatérales.
Vers une session cabinet explosive le 2 septembre ?
La session du cabinet prévue le 2 septembre sera décisive. Elle examinera le plan de l’armée libanaise pour le désarmement, présenté comme une initiative pour imposer le monopole de l’État sur les armes. Berri a averti que les choses ne sont pas faciles, et toute mesure menant à des disputes est condamnable. Le Liban doit soumettre son plan dimanche, et Israël répondra par une contre-proposition, selon Barrack. Mais Netanyahu a déjà signalé que le Hezbollah doit se désarmer avant toute discussion sur le retrait.
Cette dynamique risque d’exacerber les divisions sectaires au Liban, déjà ravagé par des crises économiques et politiques. Le pays, sans président pendant deux ans avant l’élection d’Aoun, peine à se reconstruire après la guerre. Des centaines de milliers de déplacés internes attendent de rentrer chez eux, mais les destructions et les mines posées par Israël compliquent le retour.
En conclusion, la frustration de Nabih Berri reflète l’impasse dans laquelle se trouve le Liban : coincé entre les exigences américaines, les intransigeances israéliennes et la résistance du Hezbollah. Sans garanties concrètes d’un retrait israélien et d’un arrêt des violations, le désarmement reste une chimère. Le pays, aspirant à une souveraineté pleine, risque de replonger dans l’instabilité si les acteurs internationaux ne passent pas des mots aux actes. Comme l’a dit Qassem, « si le gouvernement retire sa décision, ce serait une vertu ». Le Liban observe, tendu, les prochains développements qui pourraient redéfinir son avenir.



