Dans un contexte de tensions persistantes et de défis internes colossaux, le Premier ministre libanais Nawaf Salam s’est rendu mercredi 27 août 2025 à New Alamein City, en Égypte, pour des discussions cruciales avec le président Abdel Fattah al-Sissi. Accompagné du ministre de la Culture Ghassan Salamé et du ministre de l’Énergie Joe Saddi, Salam a exposé les priorités de son gouvernement, mettant l’accent sur les réformes économiques en cours et l’ambition de restaurer l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire libanais. Cette visite intervient alors que le Liban, asphyxié par une crise économique sans précédent et des violations répétées du cessez-le-feu de novembre 2024 par Israël, cherche désespérément un appui régional pour stabiliser le pays et contrer les pressions extérieures. Face à l’intransigeance israélienne et à l’opacité persistante du secteur bancaire, dont les bilans frauduleux pré-2019 et l’absence de publications officielles depuis lors ont aggravé la méfiance populaire, Salam a plaidé pour un soutien accru à l’armée libanaise et une mobilisation internationale pour forcer Israël à cesser ses attaques. Mais dans un pays fracturé par des divisions sectaires et des luttes de pouvoir, cette quête de soutien régional peut-elle vraiment déboucher sur des avancées concrètes, ou n’est-elle qu’un nouvel épisode d’une diplomatie de façade dans un Liban au bord du précipice ?
Un contexte de crise multidimensionnelle
Le Liban traverse une période d’instabilité aiguë, marquée par une crise économique dévastatrice amorcée en octobre 2019. La livre libanaise a perdu plus de 98 % de sa valeur face au dollar, l’inflation a atteint des niveaux records, et le PIB a chuté de plus de 40 %, plongeant 80 % de la population dans la pauvreté. Les réserves de la Banque du Liban (BDL) ont fondu, passant de 30 milliards à moins de 10 milliards de dollars nets, tandis que la dette publique dépasse 150 % du PIB. Les banques, qui ont gelé les dépôts des citoyens via des contrôles de capitaux illégaux, sont au cœur du scandale : des audits frauduleux dans les années précédant la crise ont permis de masquer des pertes colossales, estimées entre 70 et 100 milliards de dollars, liées à des investissements massifs dans des Eurobonds d’État surévalués. Depuis 2019, aucune banque n’a publié de bilan officiel, en violation des normes internationales, alimentant une méfiance généralisée. « Les Libanais ont été trahis par un système bancaire qui a maquillé la vérité pendant des années », a déclaré un économiste local, reflétant le sentiment d’une population exsangue.
Sur le plan sécuritaire, le cessez-le-feu conclu en novembre 2024 entre Israël et le Hezbollah, après plus d’un an de combats intenses, reste fragile. Israël maintient cinq positions stratégiques dans le sud du Liban et est accusé de plus de 500 frappes aériennes depuis l’accord, tuant 230 combattants du Hezbollah et 83 civils, dont des enfants. Ces violations, dénoncées par le Hezbollah et le gouvernement libanais, compliquent la mise en œuvre de la résolution 1701 de l’ONU, qui exige le retrait du Hezbollah au nord du fleuve Litani et le déploiement de l’armée libanaise dans le sud. Le gouvernement, dirigé par le président Joseph Aoun et Nawaf Salam, fait face à une pression américaine intense pour désarmer le Hezbollah d’ici fin 2025, une exigence perçue comme unilatérale face à l’absence de garanties sur le retrait israélien.
Les priorités de Salam : réformes et souveraineté
Lors de sa rencontre avec al-Sissi, Nawaf Salam a détaillé les priorités de son gouvernement pour la prochaine phase. D’une part, il a mis en avant les réformes économiques, notamment la récente loi sur la restructuration bancaire adoptée le 31 juillet 2025. Cette loi, qui crée une Haute Commission bancaire (HCB) pour réformer ou liquider les banques insolvables, vise à répondre aux exigences du FMI pour un programme d’aide. Cependant, comme détaillé précédemment, cette réforme est entachée de suspicions, avec des critiques pointant son opacité et son incapacité à tenir les responsables de la crise bancaire – banquiers, auditeurs, régulateurs – pour responsables, dans un contexte où les bilans frauduleux pré-2019 et l’absence de données depuis ont miné toute confiance.
D’autre part, Salam a insisté sur l’objectif de « restaurer l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire libanais ». Cette ambition, centrale dans le discours officiel, fait référence à la volonté de désarmer le Hezbollah et de renforcer le monopole de l’État sur la violence, conformément à l’accord de Taëf de 1989, jamais pleinement appliqué. « L’extension de l’autorité de l’État est une nécessité nationale irréversible », a déclaré Salam à New Alamein City, soulignant l’importance de renforcer l’armée libanaise pour qu’elle puisse assumer ses responsabilités nationales. Cependant, cette tâche est titanesque : l’armée, sous-financée et sous-équipée, manque des ressources nécessaires pour supplanter le Hezbollah dans le sud, où ce dernier conserve un soutien populaire significatif en tant que force de résistance face à Israël.
Salam a également appelé à une coopération renforcée avec les pays arabes, plaidant pour une « intégration régionale » et un soutien des « pays frères et amis » pour faire pression sur Israël afin qu’il cesse ses attaques et se retire complètement du sud. Cette demande reflète la frustration croissante face aux violations israéliennes, qui menacent de faire dérailler le cessez-le-feu. « La communauté internationale doit soutenir les institutions étatiques libanaises, en particulier l’armée, pour garantir la stabilité », a-t-il ajouté, un message adressé autant à l’Égypte qu’aux autres partenaires arabes et occidentaux.
La réponse égyptienne : un soutien prudent mais stratégique
Le président al-Sissi a salué « les pas positifs franchis par le gouvernement libanais ces derniers mois pour rétablir le fonctionnement régulier des institutions étatiques et étendre leur autorité sur l’ensemble du territoire ». Cette reconnaissance, bien que diplomatique, reflète le rôle de l’Égypte comme médiateur régional et acteur clé dans les dynamiques arabes. Al-Sissi a également souligné la nécessité de « tout faire pour garantir que la stabilité et l’unité nationale du Liban ne soient pas compromises », une déclaration qui fait écho à l’inquiétude régionale face à un possible effondrement du Liban, qui pourrait déstabiliser davantage une région déjà volatile.
L’Égypte, sous al-Sissi, cherche à se positionner comme un pilier de stabilité dans le monde arabe, notamment face aux tensions croissantes impliquant Israël, le Hezbollah et l’Iran. En soutenant les efforts libanais pour renforcer l’État, Le Caire vise à contrer l’influence de puissances non arabes, comme l’Iran, tout en consolidant ses relations avec les pays occidentaux, notamment les États-Unis, qui poussent pour un désarmement du Hezbollah. Cependant, al-Sissi est resté prudent, évitant des engagements concrets qui pourraient impliquer l’Égypte dans les complexités internes du Liban, où les divisions sectaires et les luttes de pouvoir rendent toute réforme explosive.
Une armée libanaise au centre des attentes, mais démunie
L’appel de Salam à renforcer l’armée libanaise est au cœur des discussions. L’armée, perçue comme une institution relativement neutre dans un pays divisé par le confessionnalisme, est vue comme le seul acteur capable de restaurer le monopole de l’État sur la violence. Mais ses capacités sont limitées : avec un budget annuel d’environ 1,5 milliard de dollars, souvent amputé par la crise économique, elle manque de matériel moderne, de formation adéquate et de moyens logistiques pour contrôler le sud face au Hezbollah, dont l’arsenal, financé par l’Iran, surpasse largement celui de l’État. « Comment demander à une armée sous-équipée de désarmer le Hezbollah, quand Israël, avec ses F-35, n’a pas réussi à le neutraliser ? », s’interroge un analyste militaire.
Le gouvernement a chargé l’armée d’élaborer un plan pour désarmer le Hezbollah d’ici fin 2025, une décision prise sous pression américaine lors des sessions du cabinet des 5 et 7 août 2025. Ce plan, qui sera examiné lors de la session cruciale du 2 septembre, repose sur la proposition américaine en quatre phases : un décret engageant le désarmement, un plan détaillé de déploiement de l’armée, l’élimination des arsenaux non étatiques, et le retrait israélien des cinq positions occupées dans le sud. Mais le Hezbollah, affaibli mais toujours influent, rejette catégoriquement cette exigence, conditionnant toute discussion à un retrait complet d’Israël et à l’arrêt de ses frappes. « Si vous voulez la souveraineté, cessez l’agression », a déclaré Naim Qassem, secrétaire général du Hezbollah, dans un discours récent.
Les pressions internationales : un jeu déséquilibré
La visite de Salam en Égypte intervient dans un contexte de pressions internationales croissantes, notamment de la part des États-Unis. La délégation américaine, menée par Tom Barrack et Morgan Ortagus, a récemment exacerbé les tensions en insistant sur le désarmement du Hezbollah, tout en minimisant les violations israéliennes. Les propos controversés de Barrack, qualifiant les journalistes libanais de « chaotiques » et « animalistiques » lors d’une conférence de presse à Baabda, ont déclenché des manifestations dans le sud, où des habitants de Khiam et Tyr ont dénoncé la partialité américaine. « Les États-Unis demandent au Liban de désarmer le Hezbollah, mais ferment les yeux sur les 500 frappes israéliennes depuis novembre », a critiqué un député libanais.
Salam, en appelant à une mobilisation des pays arabes et de la communauté internationale, cherche à rééquilibrer ce jeu. L’Égypte, avec son poids diplomatique et ses relations avec Washington, pourrait jouer un rôle de médiateur, mais ses priorités internes – sécurité au Sinaï, développement économique – limitent son engagement. D’autres pays du Golfe, comme le Qatar et l’Arabie saoudite, ont exprimé leur volonté de soutenir économiquement le Liban, notamment dans le sud, mais conditionnent leur aide à des réformes concrètes, y compris le désarmement du Hezbollah, alignant ainsi leur position sur celle des États-Unis.
Une diplomatie régionale à l’épreuve
La visite de Salam en Égypte illustre les efforts du Liban pour rallier un soutien régional face à l’impasse. L’Égypte, en tant que puissance modératrice, peut influencer d’autres acteurs arabes, mais son soutien reste prudent. Al-Sissi, conscient des risques d’instabilité régionale, a réitéré son engagement pour l’unité nationale libanaise, mais sans promesses concrètes. Cette retenue reflète la complexité du dossier libanais, où les rivalités Iran-Arabie saoudite et les pressions occidentales compliquent toute solution.
Le Liban, coincé entre les exigences américaines, l’intransigeance israélienne et la résistance du Hezbollah, dépend de la diplomatie régionale pour éviter un effondrement total. Mais sans un engagement clair pour renforcer l’armée et garantir le retrait israélien, les appels de Salam risquent de rester lettre morte. Comme l’a noté un analyste, « le Liban est un puzzle où chaque pièce est piégée ». La session du cabinet du 2 septembre, où le plan de désarmement sera discuté, pourrait cristalliser ces tensions, menaçant de plonger le pays dans une nouvelle crise.



